Résistance Identitaire Européenne

LA LÉGENDE D'ÉNÉE - Fustel de Coulanges et Jean Haudry

Pompeo Batoni Aeneas fleeing from Troy 1753

Le premier grand historien de nos origines se prénommait Numa, comme Numa Pompilius, le troisième roi de la Rome antique, celui qui était considéré comme le mage.

 Il y avait là comme un signe.

 Fustel de Coulanges rejette le romantisme de l'histoire comme le concevaient des Michelet ou des Augustin Thierry : il inaugure le positivisme historique d'un Renan ou d'unTaine. Très attaché aux origines de la France, il va accomplir un véritable travail de bénédictin pour en dépoussiérer les sources. Auparavant, en 1860, il avait essayé sa méthode sur la « Cité Antique », dont est extrait le texte ci-dessous.

 Avant Fraser, il découvre dans les grands mythes de précieuses informations sur la réalité historique, comme dans cette Légende d'Enée.

 A la suite du texte de Fustel de Coulanges, nous vous proposons une étude de notre ami le Prof. Jean Haudry sur l’arrière-plan indo-européen de l’Enéide. Il s’agit là d’un texte de haute érudition sur les liens entre l’Enéide et la tradition indo-européenne. Nos racines depuis la plus haute antiquité.

 

LA LEGENDE D’ENEE par Fustel de Coulanges    Numa Fustel de Coulanges 1

Le fondateur était l'homme qui ac­complissait l'acte religieux sans lequel une ville ne pouvait pas être. C'était lui qui posait le foyer où devait brûler éternellement le feu sacré ; c'était lui qui, par ses prières et ses rites, appelait les dieux et les fixait pour toujours dans la ville nouvelle.

On conçoit le respect qui devait s'at­tacher à cet homme sacré. De son vivant les hommes voyaient en lui l'auteur du culte et le père de la cité ; mort, il devenait un ancêtre commun pour toutes les générations qui se succédaient ; il était pour la cité ce que le premier ancêtre était pour la famille, un Lare familier. Son souvenir se perpé­tuait comme le feu du foyer qu'il avait allumé. On lui vouait un culte, on le croyait dieu et la ville l'adorait comme sa Providence. Des sacrifices et des fêtes étaient renouvelés chaque année sur son tombeau.

Tout le monde sait que Romulus était adoré, qu'il y avait un temple et des prêtres. Les sénateurs purent bien l'égorger, mais non pas le priver du culte auquel il avait droit comme fon­dateur. Chaque ville adorait de même celui qui l'avait fondée ; Cécrops et Thésée, que l'on regardait comme ayant été successivement fondateurs d'Athènes, y avaient des temples. Abdère faisait des sacrifices à son fonda­teur Timésios, Théra à Théras, Ténédos à Ténès, Délos à Anios, Cyrène à Battos, Milet à Nélée, Amphipolis à Hagnon. Au temps de Pisistrate, un Miltiade alla fonder une colonie dans la Chersonèse de Thrace ; cette colonie lui institua un culte après sa mort « sui­vant l'usage ordinaire ». Hiéron de Syracuse, ayant fondé la ville d’Aetna, y jouit dans la suite « du culte des fonda­teurs».

Il n'y avait rien qui fût plus à cœur à une ville que le souvenir de sa fondation. Quand Pausanias visita la Grèce, au second siècle de notre ère, chaque ville put lui dire le nom de son fonda­teur avec sa généalogie et les princi­paux faits de son existence. Ce nom et ces faits ne pouvaient pas sortir de la mémoire, car ils faisaient partie de la religion, et ils étaient rappelés chaque année dans les cérémonies sacrées.

On a conservé le souvenir d'un grand nombre de poèmes grecs qui avaient pour sujet la fondation d'une ville. Philochore avait chanté celle de Salamine, Ion celle de Chios, Criton celle de Syracuse, Zopyre celle de Milet ; Apol­lonius, Hermogène, Hellanicus, Dioclès, avaient composé sur le même sujet des poèmes ou des histoires. Peut-être n'y avait-il pas une seule ville qui ne possé­dât son poème ou au moins son hymne sur l'acte sacré qui lui avait donné naissance.

Parmi tous ces anciens poèmes, qui avaient pour objet la fondation sainte d'une ville, il en est un qui n'a pas péri, parce que, si son sujet le rendait cher à une cité, ses beautés l'ont rendu pré­cieux pour tous les peuples et tous les siècles. On sait qu'Enée avait fondé Lavinium, d'où étaient issus les Albains et les Romains, et qu'il était par consé­quent regardé comme le premier fonda­teur de Rome. Il s'était établi sur lui un ensemble de traditions et de souvenirs que l'on trouve déjà consignés dans les vers du vieux Naevius et dans les histoi­res de Caton l'Ancien. Virgile s'empara de ce sujet et écrivit le poème national de la cité romaine.

C'est l'arrivée d'Enée, ou plutôt c'est le transport des dieux de Troie en Italie qui est le sujet de l'Enéide. Le poète chante cet homme qui traversa les mers pour aller fonder une ville et porter ses dieux dans le Latium.

Il ne faut pas juger l'Enéide avec nos idées modernes. On se plaint quelque­fois de ne pas trouver dans Enée l'audace, l'élan, la passion. On se fatigue de cette épithète de pieux qui revient sans cesse. On s'étonne de voir ce guerrier consulter ses Pénates avec un soin si scrupuleux, invoquer à tout propos quelque divinité, lever les bras au ciel quand il s'agit de combattre, se laisser ballotter par les oracles à travers toutes les mers, et verser des larmes à la vue d'un danger. On ne manque guère non plus de lui reprocher sa froideur pour Didon et l'on est tenté d'accuser ce cœur que rien ne touche.

C'est qu'il ne s'agit pas ici d'un guer­rier ou d'un héros de roman. Le poète veut nous montrer un prêtre. Enée est le chef du culte, l'homme sacré, le divin fondateur, dont la mission est de sauver les Pénates de la cité.

Sa qualité dominante doit être la piété, et l'épithète que le poète lui applique le plus souvent est aussi celle qui lui convient le mieux. Sa vertu doit être une froide et haute impersonnalité, qui fasse de lui, non un homme, mais un instrument des Dieux. Pourquoi chercher en lui des passions ? il n'a pas le droit d'en avoir, ou il doit les refouler au fond de son cœur.

Déjà dans Homère, Enée était un personnage sacré, un grand prêtre, que le peuple « vénérait à l'égal d'un dieu », et que Jupiter préférait à Hector. Dans Virgile, il est le gardien et le sauveur des dieux troyens. Pendant la nuit qui a consommé la ruine de la ville, Hector lui est apparu en songe. «Troie, lui a-t-il dit, te confie ses dieux ; cherche une nouvelle ville. » Et en même temps il lui a remis les choses saintes, les statuet­tes protectrices et le feu du foyer qui ne doit pas s'éteindre. Ce songe n'est pas un ornement placé là par la fantaisie du poète. Il est, au contraire, le fondement sur lequel repose le poème tout entier ; car c'est par lui qu'Enée est devenu le dépositaire des dieux de la cité et que sa mission sainte lui a été révélée.

La ville de Troie a péri, mais non pas la cité troyenne ; grâce à Enée, le foyer n'est pas éteint, et les dieux ont encore un culte. La cité et les dieux fuient avec Enée ; ils parcourent les mers et cher­chent une contrée où il leur soit donné de s'arrêter. Enée cherche une demeure fixe, si petite qu'elle soit, pour ses dieux pater­nels.

Mais le choix de cette demeure, à laquelle la destinée de la cité sera liée pour toujours, ne dépend pas des hom­mes : il appartient aux dieux. Enée con­sulte les devins et interroge les oracles. Il ne marque pas lui-même sa route et son but ; il se laisse diriger par la divinité.

Il voudrait s'arrêter en Thrace, en Crète, en Sicile, à Carthage avec Didon : fata obstant .Entre lui et son désir du repos, entre lui et son amour, vient toujours se placer l'arrêt des dieux, la parole révélée, fata.

Il ne faut pas s'y tromper: le vrai héros du poème n'est pas Enée : ce sont les dieux de Troie, ces mêmes dieux qui doivent être un jour ceux de Rome. Le sujet de l'Enéide, c'est la lutte des dieux romains contre une divinité hostile. Des obstacles de toute nature pensent les arrêter.

Peu s'en faut que la tempête ne les engloutisse ou que l'amour d'une fem­me ne les enchaîne. Mais ils triomphent de tout et arrivent au but marqué.

Voilà ce qui devait singulièrement éveiller l'intérêt des Romains. Dans ce poème ils se voyaient, eux, leur fonda­teur, leur ville, leurs institutions, leurs croyances, leur empire : car sans ces dieux la cité romaine n'existerait pas.

LES DIEUX DE LA CITE

II ne faut pas perdre de vue que, dans les anciens âges, ce qui faisait le lien de toute société, c'était un culte. De même qu'un autel domestique tenait groupés autour de lui les membres d'une famil­le, de même la cité était la réunion de ceux qui avaient les mêmes dieux pro­tecteurs et qui accomplissaient l'acte religieux au même autel.

Cet autel de la cité était renfermé dans l'enceinte d'un bâtiment que les Grecs appelaient prytanée et que les Romains appelaient temple de Vesta.

Il n'y avait rien de plus sacré dans une ville que cet autel, sur lequel le feu sacré était toujours entretenu. Il est vrai que cette grande vénération s'affaiblit de bonne heure en Grèce, parce que l'imagination grecque se laissa entraî­ner du côté des plus beaux temples, des plus riches légendes et des plus belles statues. Mais elle ne s'affaiblit jamais à Rome. Les Romains ne cessèrent pas d'être convaincus que le destin de la cité était attaché à ce foyer qui repré­sentait leurs dieux. Le respect qu'on portait aux Vestales prouve l'impor­tance de leur sacerdoce. Si un consul en rencontrait une sur son passage, il faisait abaisser ses faisceaux devant elle. En revanche, si l'une d'elles laissait le feu s'éteindre ou souillait le culte en manquant à son devoir de chasteté, la ville, qui se croyait alors menacée de perdre ses dieux, se vengeait sur la Vestale en l'enterrant toute vive.

Un jour, le temple de Vesta faillit être brûlé dans un incendie des maisons environnantes, Rome fut en alarmes, car elle sentit tout son avenir en péril. Le danger passé, le Sénat prescrivit au consul de rechercher les auteurs de l'incendie, et le consul porta aussitôt ses accusations contre quelques habitants de Capoue qui se trouvaient alors à Rome. Ce n'était pas qu'il eût aucune preuve contre eux, mais il faisait ce raisonnement : « Un incendie a menacé notre foyer ; cet incendie qui devait briser notre grandeur et arrêter nos destinées n'a pu être allumé que par la main de nos plus cruels ennemis. Or nous n'en avons pas de plus acharnés que les habitants de Capoue, cette ville qui est présentement l'alliée d'Annibal et qui aspire à être à notre place la capitale de l'Italie. Ce sont donc ces hommes-là qui ont voulu détruire notre temple de Vesta, notre foyer éternel, ce gage et ce garant de notre grandeur future. » Ainsi un consul, sous l'em­pire de ses idées religieuses, croyait que les ennemis de Rome n'avaient pas pu trouver de moyen plus sûr de la vaincre que de détruire son foyer. Nous voyons là les croyances des anciens ; le foyer public était le sanctuaire de la cité ; c'était ce qui l'avait fait naître et ce qui la conservait.

Les morts, quels qu'ils fussent, étaient les gardiens du pays, à la condi­tion qu'on leur offrît un culte. « Les Mégariens demandaient un jour à l'ora­cle de Delphes comment leur ville se­rait heureuse ; le dieu répondit qu'elle le serait, s'ils avaient soin de délibérer toujours avec le plus grand nombre ; ils comprirent que par ces mots le dieu désignait les morts, qui sont en effet plus nombreux que les vivants : en conséquence ils construisirent leur salle de conseil à l'endroit même où était la sépulture de leurs héros. » C'était un grand bonheur pour une cité de possé­der des morts quelque peu marquants. Mantinée parlait avec orgueil des osse­ments d'Arcas, Thèbes de ceux de Géryon, Messène de ceux d'Aristomène. Pour se procurer ces reliques précieu­ses on usait quelquefois de ruse. Héro­dote raconte par quelle supercherie les Spartiates dérobèrent les ossements d'Oreste. Il est vrai que ces ossements, auxquels était attachée l'âme du héros, donnèrent immédiatement une victoire aux Spartiates. Dès qu'Athènes eut ac­quis de la puissance, le premier usage qu'elle en fit fut de s'emparer des ossements de Thésée, qui avait été enterré dans l'île de Scyros, et de leur élever un temple dans la ville, pour augmenter le nombre de ses dieux protecteurs.

Outre ces héros et ces génies, les hommes avaient des dieux d'une autre espèce, comme Jupiter, Junon, Miner­ve, vers lesquels le spectacle de la nature avait porté leur pensée. Mais nous avons vu que ces créations de l'intelligence humaine avaient eu long­temps le caractère de divinités domes­tiques ou locales. On ne conçut pas d'abord ces dieux comme veillant sur le genre humain tout entier ; on crut que chacun d'eux appartenait en propre à une famille ou à une cité.

Ainsi il était d'usage que chaque cité, sans compter ses héros, eût encore un Jupiter, une Minerve ou quelque autre divinité qu'elle avait associée à ses premiers pénates et à son foyer. Il y avait en Grèce et en Italie une foule de divinités poliades. Chaque ville avait ses dieux qui l'habitaient.

Les noms de beaucoup de ces divini­tés sont oubliés ; c'est par hasard qu'on a conservé le souvenir du dieu Satra­pes, qui appartenait à la ville d'Elis, de la déesse Dindymène à Thèbes, de Soteria à Aegium, de Britomartis en Crète, de Hyblœa à Hybla. Les noms de Zeus, Athéné, Héra, Jupiter, Minerve, Neptune, nous sont plus connus, et nous savons qu'ils étaient souvent ap­pliqués à ces divinités poliades. Mais de ce que deux villes donnaient à leur dieu le même nom, gardons-nous de conclu­re qu'elles adoraient le même dieu ; il y avait une Athéné à Athènes et il y en avait une à Sparte ; c'étaient deux déesses. Un grand nombre de cités avaient un Jupiter pour divinité poliade ; c'étaient autant de Jupiters qu'il y avait de villes. Dans la légende de la guerre de Troie on voit une Pallas qui combat pour les Grecs, et il y a chez les Troyens une autre Pallas qui reçoit un culte et qui protège ses adorateurs. Dira-t-on que c'était la même divinité qui figurait dans les deux armées ? Non certes ; car les anciens n'attribuaient pas à leurs dieux le don d'ubiquité. Les villes d'Argos et de Samos avaient chacune une Héra poliade ; ce n'était pas la même déesse, car elle était représentée dans les deux villes avec des attributs bien différents.

Il y avait à Rome une Junon ; à cinq lieues de là, la ville de Veii en avait une autre ; c'était si peu la même divinité, que nous voyons le dictateur Camille, assiégeant Veii, s'adresser à la Junon de l'ennemi pour la conjurer d'abandon­ner la ville étrusque et de passer dans son camp. Maître de la ville, il prend la statue, bien persuadé qu'il prend en même temps une déesse, et il la trans­porte dévotement à Rome. Rome eut dès lors deux Junons protectrices. Mê­me histoire, quelques années après, pour un Jupiter qu'un autre dictateur apporta de Préneste, alors que Rome en avait déjà trois ou quatre chez elle.

La ville qui possédait en propre une divinité ne voulait pas qu'elle protégeât les étrangers, et ne permettait pas qu'elle fût adorée par eux. La plupart du temps un temple n'était accessible qu'aux citoyens. Les Argiens seuls avaient le droit d'entrer dans le temple de la Héra d'Argos. Pour pénétrer dans celui de l'Athéné d'Athènes, il fallait être Athénien. Les Romains, qui ado­raient chez eux deux Junons, ne pou­vaient pas entrer dans le temple d'une troisième Junon qu'il y avait dans la petite ville de Lanuvium.

Il faut bien reconnaître que les an­ciens, si nous exceptons quelques rares intelligences d'élite, ne se sont jamais représenté Dieu comme un être unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs innombrables dieux avait son petit domaine : à l'un une famille, à l'autre une tribu, à celui-ci une cité : c'était là le monde qui suffi­sait à la providence de chacun d'eux. Quant au Dieu du genre humain, quel­ques philosophes ont pu le deviner, les mystères d'Eleusis ont pu le faire entre­voir, aux plus intelligents de leurs ini­tiés, mais le vulgaire n'y a jamais cru. Pendant longtemps l'homme n'a com­pris l'être divin que comme une force qui le protégeait personnellement, et chaque homme ou chaque groupe d'hommes a voulu avoir ses dieux. Au­jourd'hui encore, chez les descendants de ces Grecs, on voit des paysans grossiers prier les saints avec ferveur, mais on doute s'ils ont l'idée de Dieu ; chacun d'eux veut avoir parmi ces saints un protecteur particulier, une providence spéciale. A Naples, chaque quartier a sa madone ; le lazzarone s'agenouille devant celle de sa rue, et il insulte celle de la rue d'à côté ; il n'est pas rare de voir deux facchini se querel­ler et se battre à coups de couteau pour les mérites de leurs deux madones. Ce sont là des exceptions aujourd'hui, et on ne les rencontre que chez certains peuples et dans certaines classes. C'é­tait la règle chez les anciens.

Chaque cité avait son corps de prê­tres qui ne dépendait d'aucune autorité étrangère. Entre les prêtres de deux cités il n'y avait nul lien, nulle commu­nication, nul échange d'enseignement ni de rites. Si l'on passait d'une ville à une autre, on trouvait d'autres dieux, d'autres dogmes, d'autres cérémonies. Les anciens avaient des livres liturgi­ques, mais ceux d'une ville ne ressemblaient pas à ceux d'une autre. Chaque cité avait son recueil de prières et de pratiques, qu'elle tenait fort secret ; elle eût cru compromettre sa religion et sa destinée, si elle l'eût laissé voir aux étrangers. Ainsi, la religion était toute locale, toute civile, à prendre ce mot dans le sens ancien, c'est-à-dire spécia­le à chaque cité.

En général l'homme ne connaissait que les dieux de sa ville, n'honorait et ne respectait qu'eux. Chacun pouvait dire ce que, dans une tragédie d'Eschy­le, un étranger dit aux Argiennes : «Je ne crains pas les dieux de votre pays, et je ne leur dois rien. »

Chaque ville attendait son salut de ses dieux. On les invoquait dans le danger, on leur disait : « Dieux de cette ville, ne faites pas qu'elle soit détruite avec nos maisons et nos foyers... O toi qui habites depuis si longtemps notre terre, la trahiras-tu ? O vous tous, gardiens de nos tours, ne les livrez pas à l'ennemi. » Aussi était-ce pour s'assurer leur protection que les hommes leur vouaient un culte. Ces dieux étaient avides d'offrandes : on les leur prodi­guait, mais à condition qu'ils veille­raient au salut de la ville. N'oublions pas que l'idée d'un culte purement moral, d'une adoration d'esprit, n'est pas très vieille dans l'humanité. Aux âges anciens, le culte consistait à nour­rir le dieu, à lui donner tout ce qui flattait ses sens, viandes, gâteaux, vins, parfums, vêtements et bijoux, danses et musique. En retour, on exigeait de lui des bienfaits et des services. Ainsi, dans l’Iliade, Chrysès dit à son dieu : « Depuis longtemps, j'ai brûlé pour toi des taureaux gras ; aujourd'hui, exauce mes vœux et lance tes flèches contre mes ennemis. » Ailleurs, les Troyennes invoquent leur déesse, lui offrent un beau vêtement et lui promettent douze génisses, «si elle sauve Ilion». Il y a toujours un contrat entre ces dieux et ces hommes ; la piété de ceux-ci n'est pas gratuite, et ceux-là ne donnent rien pour rien. Dans Eschyle, les Thébains s'adressent à leurs divinités poliades, et leur disent : « Soyez notre défense ; nos intérêts sont communs ; si la ville pros­père, elle honore ses dieux. Montrez que vous aimez notre ville ; pensez au culte que ce peuple vous rend et souve­nez-vous des pompeux sacrifices qui vous sont offerts.» Cette pensée est exprimée cent fois par les anciens ; Théognis dit qu'Apollon a sauvé Mégaré de l'atteinte des Perses, « afin que sa ville lui offre chaque année de brillantes hécatombes ».

De là vient qu'une ville ne permettait pas aux étrangers de présenter des offrandes à ses divinités poliades ni même d'entrer dans leur temple. Pour que ses dieux ne veillassent que sur elle, il était nécessaire qu'ils ne reçus­sent un culte que d'elle. N'étant hono­rés que là, s'ils voulaient la continuation des sacrifices et des hécatombes qui leur étaient chères, ils étaient obligés de défendre cette ville, de la faire durer à jamais, de la rendre riche et puissan­te.

Ordinairement, en effet, ces dieux se donnaient beaucoup de peine pour leur ville ; voyez dans Virgile comme Junon «fait effort et travaille» pour que sa Carthage obtienne un jour l'empire du monde. Chacun de ces dieux, comme la Junon de Virgile, avait à cœur la grandeur de sa cité. Ces dieux avaient mêmes intérêts que les hommes leurs concitoyens. En temps de guerre ils marchaient au combat au milieu d'eux. On voit dans Euripide un personnage qui dit, à l'approche d'une bataille : « Les dieux qui combattent avec nous ne sont pas moins forts que ceux qui sont du côté de nos ennemis. » Jamais les Eginètes n'entraient en campagne sans emporter avec eux les statues de leurs héros nationaux, les Eacides. Les Spartiates emmenaient dans toutes leurs expéditions les Tyndarides. Dans la mêlée, les dieux et les citoyens se soutenaient réciproquement, et quand on était vainqueur, c'est que tous avaient fait leur devoir. Si au contraire on était vaincu, on s'en prenait aux dieux de la défaite ; on leur reprochait d'avoir mal rempli leur devoir de défenseurs de la ville ; on allait quelquefois jusqu'à renverser leurs autels et jeter des pierres contre leurs temples. Si une ville était vaincue, on croyait que ses dieux étaient vaincus avec elle. Si une ville était prise, ses dieux eux-mêmes étaient captifs.

Il est vrai que sur ce dernier point les opinions étaient incertaines et variaient. Beaucoup étaient persuadés qu'une ville ne pouvait jamais être prise tant que ses dieux y résidaient ; si elle succombait c'est qu'ils l'avaient d'abord abandonnée. Lorsque Enée voit les Grecs maîtres de Troie, il s'écrie que les dieux de la ville sont partis, déser­tant leurs temples et leurs autels. Dans Eschyle, le chœur des Thébaines ex­prime la même croyance lorsque, à l'approche de l'ennemi, il conjure les dieux de ne pas quitter la ville.

En vertu de cette opinion il fallait, pour prendre une ville, en faire sortir les dieux. Les Romains employaient pour cela une certaine formule qu'ils avaient dans leurs rituels, et que Macrobe nous a conservée : «Toi, ô très-grand, qui as sous ta protection cette cité, je te prie, je t'adore, je te demande en grâce d'abandonner cette ville et ce peuple, de quitter ces temples, ces lieux sacrés, et, t'étant éloigné d'eux, de venir à Rome chez moi et les miens. Que notre ville, nos temples, nos lieux sacrés, te soient plus agréables et plus chers ; prends-nous sous ta garde. Si tu fais ainsi, je fonderai un temple en ton honneur. » Or les anciens étaient con­vaincus qu'il y avait des formules telle­ment efficaces et puissantes que, si on les prononçait exactement et sans y changer un seul mot, le dieu ne pouvait pas résister à la demande des hommes. Le dieu, ainsi appelé, passait donc à l'ennemi, et la ville était prise.

On trouve en Grèce les mêmes opi­nions et des usages analogues. Encore au temps de Thucydide, lorsqu'on as­siégeait une ville, on ne manquait pas d'adresser une invocation à ses dieux pour qu'ils permissent qu'eIle fût prise. Souvent, au lieu d'employer une formu­le pour attirer le dieu, les Grecs préfé­raient enlever adroitement sa statue. Tout le monde connaît la légende d'Ulysse dérobant la Pallas des Troyens. A une autre époque, les Eginètes, voulant faire la guerre à Epidaure, commencèrent par enlever deux sta­tues protectrices de cette ville, et les transportèrent chez eux.

Hérodote raconte que les Athéniens voulaient faire la guerre aux Eginètes ; mais l'entreprise était hasardeuse, car Egine avait un héros protecteur d'une grande puissance et d'une singulière fidélité : c'était Eacus. Les Athéniens, après avoir mûrement réfléchi, remirent à trente années l'exécution de leur dessein ; en même temps ils élevèrent dans leur pays une chapelle à ce même Eacus, et lui vouèrent un culte. Ils étaient persuadés que, si ce culte était continué sans interruption durant trente ans, le dieu n'appartiendrait plus aux Eginètes, mais aux Athéniens. Il leur semblait, en effet, qu'un dieu ne pou­vait pas accepter pendant si longtemps de grasses victimes, sans devenir l'obli­gé de ceux qui les lui offraient. Eacus serait donc à la fin forcé d'abandonner les intérêts des Eginètes, et de donner la victoire aux Athéniens.

Il y a dans Plutarque cette autre histoire. Solon voulait qu'Athènes fût maîtresse de la petite île de Salamine, qui appartenait alors aux Mégariens. Il consulta l'oracle. L'oracle lui répondit : « Si tu veux conquérir l'île, il faut d'abord que tu gagnes la faveur des héros qui la protègent et qui l'habi­tent. » Solon obéit ; au nom d'Athènes il offrit des sacrifices aux deux principaux héros salaminiens. Ces héros ne résis­tèrent pas aux dons qu'on leur faisait : ils passèrent du côté d'Athènes, et l'île, privée de protecteurs, fut conquise.

En temps de guerre, si les assié­geants cherchaient à s'emparer des divinités de la ville, les assiégés, de leur côté, les retenaient de leur mieux. Quel­quefois on attachait le dieu avec des chaînes pour l'empêcher de déserter. D'autre fois on le cachait à tous les regards pour que l'ennemi ne pût pas le trouver. Ou bien encore, on opposait à la formule par laquelle l'ennemi es­sayait de débaucher le dieu une autre formule qui avait la vertu de le retenir. Les Romains avaient imaginé un moyen qui leur semblait plus sûr : ils tenaient secret le nom du principal et du plus puissant de leurs dieux protecteurs ; ils pensaient que, les ennemis ne pouvant jamais appeler ce dieu par son nom, il ne passerait jamais de leur côté et que leur ville ne serait jamais prise.

On voit par-là quelle singulière idée les anciens se faisaient des dieux. Ils furent très-longtemps sans concevoir la Divinité comme une puissance suprê­me. Chaque famille eut sa religion do­mestique, chaque cité sa religion natio­nale. Une ville était comme une petite Eglise complète, qui avait ses dieux, ses dogmes et son culte. Ces croyances nous semblent bien grossières, mais elles ont été celles du peuple le plus spirituel de ces temps-là, et elles ont exercé sur ce peuple et sur le peuple romain une si forte action que la plus grande partie de leurs lois, de leurs institutions et de leur histoire, est ve­nue de là.

 Fustel de Coulanges

 

 

J Haudry

 

                      L’ARRIERE-PLAN INDO-EUROPEEN  DE  L’ENEIDE par Jean HAUDRY                                                                                                               

Le présent article vise à réunir tout ce que doit l’Énéide à la tradition indo-européenne sans chercher à déterminer par quelles voies s’est effectuée la transmission.

Il aborde tour-à-tour les formules héritées, qui sont peu nombreuses, les triades de notions, parmi lesquelles seules les trois fonctions de Georges DUMEZIL ont été conservées, plusieurs figures et conceptions traditionnelles. L’article débouche sur un classement chronologique des données traditionnelles qui ont été conservées dans l’Énéide.

EPITOME. - Hic libellus intendit omnia quae Aeneis indoeuropeae traditioni debet colligere, sed non quaerit per quas uias ea tradita sint. Adoritur uicissim hereditate traditas formulas, quae paucae sunt, ternas notiones, quarum tantum Georgii DUMEZIL tria officia seruata sunt, nonnullas hereditate relictas personas materiasque. Libellus memoriae traditarum rerum quae in Aeneide seruatae sunt temporum ordine concluditur.

1) La tradition indo-européenne, inventaire et chronologie

Le terme de « tradition indo-européenne » que j’ai introduit il y a plus de trente ans(1) n’est pas habituel. Celui de « tradition » ne l’est que dans les autres domaines, notamment pour les « religions du livre », ou quand il s’agit d’un peuple historique.

Inventaire

Il ressort de cette première étude d’ensemble que la tradition indo-européenne est multiforme : elle comporte notamment une composante formelle et une composante notionnelle. L’aspect formel domine dans le formulaire reconstruit, mais n’y est pas exclusif, puisque les formules sont porteuses de sens et que leur forme tend constamment à se renouveler. Inversement, l’aspect notionnel domine dans les autres formes de la tradition, images, symboles, structures mentales ou narratives, mythes et légendes, etc., dont certaines, comme la triade pensée, parole, action(2) s’accompagnent de concordances formelles, alors que d’autres, comme les trois fonctions, en sont totalement dépourvues. Or les auteurs qui en ont traité s’en tiennent le plus souvent à l’un de ses volets principaux, et n’emploient pas à leur propos le terme de « tradition ». Dans l’ensemble de son œuvre, même dans les études parues après la synthèse de Rüdiger SCHMITT(3), qui rassemble les exemples connus alors du formulaire reconstruit, Georges DUMÉZIL qui, avec sa théorie des trois fonctions, s’en est tenu aux concordances notionnelles correspondantes, n’a mentionné nulle part, à ma connaissance, l’existence d’un formulaire traditionnel, qui représente le volet « formel » de la tradition. A l’inverse, les acquis de ses recherches sont totalement absents de l’Indo-European Poetry and

Myth de Martin WEST(4), qui les rejette en bloc comme invérifiables (p. 4) : « Comme le système [dumézilien] est essentiellement une taxonomie théorique, il est difficilement vérifiable ou falsifiable. On peut le trouver éclairant et utile ou non. Pour moi, c’est non. ».

Par ailleurs, ces trois auteurs ont en commun entre eux, et avec bien d’autres, de négliger la perspective chronologique, à mes yeux essentielle.

(1) « Beowulf dans la tradition indo-européenne », Etudes indo-européennes, 1984, 1-56.

(2) Jean HAUDRY, La triade pensée, parole action dans la tradition indo-européenne, Milano, Archè, 2009.

(3)Dichtung und Dichtersprache in indogermanischer Zeit Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1967.

(4)Indo-European Poetry and Myth, Oxford University Press, 2007.

Chronologie

Quelques années après mon étude précitée sur Beowulf, j’ai montré(5) que la tradition indoeuropéenne devait être située dans une perspective chronologique, comme l’indo-européen reconstruit, mais contrairement à ce que font ceux qui traitent de ses aspects formels ou notionnels. J’ai proposé, dans un premier temps, de distinguer trois périodes principales définies par le trait qui les caractérise.

La période la plus ancienne se définit par la « religion cosmique »(6) dont la figure centrale est le Ciel diurne *dyéws. Les dieux, *deywṓs, sont « ceux du Ciel diurne ». Les figures principales du panthéon sont l’Aurore « fille du Ciel diurne », selon une formule reconstruite(7), et les Jumeaux divins, fils du Ciel diurne et de sa fille l’Aurore. Mais aux Jumeaux divins se superposent des Jumeaux humains représentés par la légende de Romulus et Remus avec ses parallèles germaniques(8). Il en ressort que dans la société du temps les jumeaux et leur mère étaient expulsés de leur communauté d’origine, mais nous n’en savons guère plus en ce domaine.

La deuxième période se définit par la structuration de la société par les « quatre cercles de l’appartenance sociale »(9) et l’apparition de l’idéologie des trois fonctions. Deux traits de nature différente, mais qui l’un et l’autre concernent la société. Elle peut être considérée comme la période commune proprement dite, celle à laquelle correspondent les régularités de l’indo-européen reconstruit.

La troisième période, à cheval sur la fin de la période commune et celle des premières migrations divergentes, se définit par la multiplication des (101) confédérations de tribus et l’émergence d’une forme nouvelle de l’appartenance sociale, le compagnonnage, à la fois complémentaire et concurrent de sa forme principale, le lignage. En Italie, le compagnonnage se prolonge sous la forme de la clientèle. Cette période correspond à ce que les historiens(10) nomment la « société héroïque ».

Il m’est apparu par la suite que cette division ternaire ne rend pas compte de l’ensemble des données. Ainsi, avant d’être une entité masculine, le Ciel diurne, qualifié de Père, *dyéws pH2tḗ(r), a été de sexe féminin, et s’est identifié au soleil, hittite šiuš, comme le mois à la lune. Le double genre du latin diēs et du vieil-indien dyaúḥ en est un vestige. Un autre est la nature féminine du Soleil et l’existence d’une « Fille du Soleil » représentant le jeune soleil du matin et du printemps. Mais il y a plus tard un Soleil masculin qui, comme le Ciel diurne, s’unit à sa fille l’Aurore R̥ gveda 2,23,2 cd (fille), 7,75,5 a (femme), 6,13,4 d (elle a pour amant son père) pour donner naissance à un jeune Soleil masculin que nous retrouverons à la base du personnage d’Énée.

D’autre part, de même que l’indo-européen reconstruit n’est au départ que l’un des parlers d’une langue commune antérieure qu’on s’efforce de reconstruire depuis plusieurs décennies, la tradition indo-européenne prolonge une tradition antérieure qui se manifeste aussi dans les contes merveilleux. PERRET(11) rappelle que « l’Énéide tient quelquefois, comme l’Odyssée, du conte de fées ».

(5) « Chronologie de la tradition indo-européenne », Nouvelle École, 49, 1997, p. 127-131.

(6) Jean HAUDRY, La religion cosmique des Indo-Européens, Paris Milan, Archè, 1987.

(7) Ouvrage cité note 3 p. 169-175.

(8) Donald WARD, The Divine Twins, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1968.

(9) Émile BENVENISTE Vocabulaire des institutions indo-européennes, I, Paris, Les éditions de minuit, 1969, p. 293-319.

(10)Voir en particulier H. Munro CHADWICK, The Heroic Age, Cambridge University Press, 1912 ; 1962.

(11) Énéide livres IX-XII p. 176.

La chronologie de la tradition ne s’identifie pas à celle de ses attestations : nous le constaterons à plusieurs reprises. L’exemple le plus manifeste est celui des Métamorphoses d’Ovide, qui repose sur des croyances typiques de l’animisme(12), typique de la période la plus ancienne de la tradition indo-européenne. Cette croyance est aussi à la base de la lycanthropie.

 

2) Vestiges du formulaire reconstruit

Le formulaire reconstruit est très peu représenté dans la littérature latine. Il suffit de comparer le nombre des passages cités dans l’Index locorum du livre de SCHMITT (cité note 3) pp. 349-350 avec celui des Tables eugubines ombriennes : on en relève 31 de chaque côté. Du point de vue de la forme, on distingue quatre types de correspondances formulaires. La plus rigoureuse réunit des formes qui se superposent exactement comme pour le védique ákṣitaṃ śrávaḥ et grec homérique ἄφθɩτον κλέ(w)ος « gloire intarissable »(13). Le deuxième type comporte une légère différence de formation de l’un des termes, védique ákṣiti śrávaḥ, la forme la plus fréquente (102) qu’a citée Adalbert KUHN(14). Dans le troisième type, seul l’un des membres du syntagme ou l’un des termes du composé est exprimé par des formes superposables, latin inter-dīcere, avestique antarə.mrav- « interdire ». Dans le quatrième, la forme ne joue plus aucun rôle. Ainsi dans la correspondance signalée en 1864 par KUHN(15) entre un passage de l’Atharvaveda et le Second charme de Merseburg.

L’éveil du mal

C’est de ce dernier type, purement notionnel, que relèvent les exemples réunis dans une étude récente(16) qui réunit les vestiges d’un motif formulaire « le mal considéré comme une réalité latente qui dort et s’éveille, ou qu’éveille un agent extérieur, homme, dieu, abstraction. ».

Ainsi 12,333 Mauors … bella mouens « Mars déchaînant les guerres », 6,828 quantas acies stragemque ciebunt « quelles batailles, quels carnages elles vont émouvoir ». On trouve des tours similaires en grec, Iliade 9,353 « Hector se refusait à pousser la bataille hors des murs », en védique, R̥ gveda 1,81,3 ab « Quand surgissent les combats, les enjeux attendent le vaillant », Beowulf 2046 « éveiller le malheur du combat ». Mais l’éveil ne figure que dans le passage de Beowulf.

« Père des hommes et des dieux »

La qualification appliquée à Jupiter 1,254 et 11,725 hominum sator atque deorum est un calque de celle que les poèmes homériques appliquent à Zeus, πατὴρ ἁνδρω̃ν τε θεω̃ν τε. Le parallèle de la Gylfaginning de Snorri chapitre 9 où Odin est dit « le père de tous les dieux et de tous les hommes » ne prouve rien : c’est un commentaire de son qualificatif alfǫ.r « père universel », lui-même bâti sur un plus ancien valfǫ.r « père des guerriers tombés au combat ».

Le feu dévorant

La forme est impliquée 2,758 dans le syntagme nominal ignis edax « un feu dévorant », parallèle à la phrase de RV 1,143,5 c agnír … atti « Agni mange » ; l’un et l’autre réunissent le nom du feu *egni- à une forme qui se rattache à la racine *H1ed- « manger ». Mais que vaut cette concordance ? La notion de « feu dévorant », qui a des parallèles accadiens et hébreux(17) est banale, sinon universelle, et comme les notions de « feu » et de « manger » sont exprimées en latin et en sanscrit par des formes apparentées, la concordance était inévitable : elle n’est donc pas significative.

(12) Philippe DESCOLA, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 241 « Le passage de l’animal à l’humain et de l’humain à l’animal est une constante des ontologies animistes ».

(13) Ce qualificatif, issu de la racine *dhgwhey- « tarir sous l’effet de la chaleur », latin sitis, ancien dérivé de *dhegwh-« chauffer, brûler, latin fouēre, comme il ressort de la concordance formulaire védique útsam … ákṣitam « source intarissable » : grec ἄφθɩτον ὕδωρ « eau intarissable », oppose implicitement la gloire au fluide vital qui tarit à la mort.

(14) « Über die durch nasale erweiterten verbalstämme », KZ, 2, 1853, p. 467, voir aussi SCHMITT cité note 3 p. 1.

(15) « Indische und germanische segenssprüche », KZ, 13, 1864, p. 49-74 voir aussi SCHMITT (cité note 3) p. 7.

(16) José-Luis GARCÍA RAMÓN, « Vergil und die indogermanische Dichtersprache », Festschrift Hans Jürgen TSCHIEDEL, 2008, P. 267-277.

(17) Ouvrage cité note 4, p. 268 n.100.

En revanche, ce « feu dévorant » est à la base de l’énigme « consommer sa table » que nous retrouverons ci-dessous.

Le feu noir

La liaison āter ignis « feu noir » 4,384 ; 8,198-199 ; 11,186 ; facibus… ātrīs « de sinistres brandons » 9,74 est à mettre en rapport à la fois avec le latin ātrium et avec le nom avestique du feu, ātar-, qui a remplacé agni- conservé uniquement dans un anthroponyme.

Ultérieurement, le mazdéisme recrée un « Feu noir », syāva ātur, contrepartie démoniaque d’Ātar(18). On connaît également les Feux noirs Áed Dub de la légende héroïque irlandaise et Surt de la mythologie scandinave, le Feu noir qui anéantira le monde, comme le Kālāgnirudraḥ de la mythologie indienne(19). Le composé vieil-anglais fȳr-sweart « noirci par le feu » s’applique à la flamme de la fin du monde, Christ 984. La liaison peut donc être considérée comme formulaire. Le feu a été mis en relation avec la triade des couleurs, le blanc brillant par sa lumière, le rouge par sa flamme, le noir par la fumée, la suie et les traces. Cette triade est une composante majeure de la tradition indo-européenne. Issue de la cosmologie ancienne où le blanc brillant s’applique au ciel diurne et au soleil, le rouge au ciel auroral et crépusculaire, le noir au ciel nocturne, elle a été appliquée secondairement aux trois fonctions et aux trois états du psychisme qui ont par ailleurs une traduction musicale(20). La liaison formulaire s’éloigne de ses origines en plusieurs passages comme 9,75-76 « la torche fumeuse jette sa lumière de poix », mais le voisinage immédiat de facibus atris précité montre la continuité.

Anthroponymie et formulaire : Turnus et Iūturna

On sait que le nom de Iūturna est lié à celui de son frère Turnus. C’est un composé à premier terme régissant, type censé avoir disparu en latin avant d’y être réintroduit à partir du type grec φερέοɩκος, « celle qui aide Turnus », 12,872, « que peut maintenant ton amie pour t’aider, iuuare, mon Turnus ? » (Voir aussi PERRET n. 1 à p. 129). C’est la divinité protectrice d’un héros de la société héroïque (ci-dessous § 4). Mais on peut aussi tenter d’interpréter le nom de Turnus qui se superpose exactement(21) au nom propre sanscrit Tr̻ ṇa-, Viṣṇupurāṇa(WILSON) 444, identique au nom de l’herbe, védique tŕ̥ ṇa- nt., apparenté au vieux-slave trĭnŭ et au germanique *.urnu- « épine ». La forme germanique a fourni des patronymes, allemand Dorn, anglais Thorn, parallèles au français Lépine. Cette hypothèse fournit la clef du nom de sa sœur Iūturna : c’est initialement « celle (la source) qui aide l’herbe (ou l’épine) ». On peut comparer l’emploi de iuuāre appliqué aux nuages qui alimentent des cours d’eau, Pline, Histoire naturelle, 3,53, Sénèque Nat. 4,2,26). Pour le sens, ce couple latin correspond au composé brahmanique tr̥ ṇodaká- nt. « herbe et eau ». Déesse des eaux venue de Lavinium, source située sur le Forum près de l’aedes de Vesta qui fournissait les eaux sacrificielles, Juturne est par ailleurs l’épouse de Janus Feu(22). On entrevoit un ensemble rituel réunissant l’eau, le feu et l’herbe comme dans le sacrifice indo-iranien.

Chronologie

Dues à un héritage commun, les concordances formulaires sont à distinguer des emprunts dont il est un exemple 9,30-31. La mention des sept affluents du Gange, septem amnibus, ne constitue pas une concordance formulaire avec les saptá síndhavaḥ védiques et les hapta həndu avestiques ; ce n’en est qu’une traduction.

(18) Jean HAUDRY, Le Feu dans la tradition indo-européenne, Milano, Archè, 2016, p. 283.

(19) Ouvrage cité note 18, p. 495.

(20) Ouvrage cité note 18 p.93 ; 477.

(21) Avec le traitement ur de *r̥ comme turma, turba, urgeō, etc, Gerhard MEISER, Historische Laut- und Formenlehre der lateinischen Sprache2 Darmstadt, WBG, 2006§ 49.2.

(22) Jean HAUDRY, La préhistoire de Janus, REL 83, 2005.

3) Les trois principales triades notionnelles

La triade pensée, parole, action(23), très peu représentée dans les textes latins, ne figure pas dans l’Enéide. On s’en approche 12,911-914 où après avoir mentionné langue et forces, puis corps, voix et parole, l’auteur ajoute les pensées, mais dans une autre phrase et pour une autre situation. On y rencontre seulement des groupes binaires, paroles et actes, 10,583-586, pensée et parole, 10,628-629 ; 11,300.

La triade des fonctions est directement représentée 6,660-664 par les trois catégories de morts privilégiés : soldats tombés au combat, prêtres ou prophètes, bienfaiteurs de l’humanité, et illustrée 6,808-816 par la liste des trois successeurs de Romulus, le législateur Numa, le guerrier Tullus Hostilius, le démagogue Ancus.

Les « trois nations » que réunit Mantoue, 10,201-203 seraient les trois fonctions selon DUMÉZIL(24) que suit PERRET. Mais si l’identification des trois tribus de la Rome primitive aux trois fonctions est admissible comme construction a posteriori, celle des « trois nations » de Mantoue, dont Virgile était originaire, ne l’est pas : une telle partition de la population ne s’observe pas même là où la société comporte des classes ou des castes fonctionnelles.

La triade des fonctions a été identifiée par DUMÉZIL à la base de l’affrontement entre Troyens, Etrusques et Latins dans lequel il voit un « démarquage » de la guerre sabine(25) interprétée, conjointement à la « première guerre du monde » de la mythologie eddique, comme la constitution d’un peuple à partir de représentants des trois fonctions : Romains et Ases représentent les deux premières fonctions, Sabins et Vanes la troisième ; Romains et Sabins s’unissent pour fonder l’Etat romain, Ases et Vanes pour constituer le panthéon scandinave.

Mais le bref passage qu’il consacre à la guerre sabine dans sa description du bouclier d’Enée, 8,635-641, ne suggère pas de rapport avec le conflit entre Troyens et Latins. Dans une étude à paraître (Proxima Thulé 2017), je propose d’y voir une concordance, et une innovation commune, italo-germanique qui s’insère dans un ensemble de données relatives à un conflit entre pauvres migrants exogames et riches installés endogames, typique de la « société héroïque » (ci-dessous § 4) et bien représenté dans le monde indo-iranien.

Reste à voir ce qu’il en est par ailleurs pour l’Énéide. L’identification du pius Aeneas à la première fonction (p. 412 et suiv.) se justifie pleinement. Même si du début du récit à sa fin (12,440), Enée est présenté comme un guerrier, c’est aussi le fils d’une déesse, et ce sera un dieu après sa mort (ci-dessous). Le comparant à Achille, Diomède observe, 11,291-293 :

« Tous deux ils s’imposaient par leur courage, tous deux par la supériorité de leurs armes, mais pour la piété Énée était le premier. ». L’identification à la deuxième fonction de Tarchon (p. 402 et suiv.), elle aussi incontestable, est renforcée par son nom qui, comme celui des Tarquins, se rattache à la racine anatolienne *tarh(u)- « vaincre ». Elle est moins évidente pour ses hommes, à en juger par les invectives qu’il leur adresse 11,732-740, quand ils fuient devant Camille et ses amazones. Mais surtout cette identification ne vaut que si l’on considère les Etrusques comme une composante de Rome. C’est le cas au temps de Virgile, mais non au point de départ, et un siècle plus tard, c’est Rome qui devenait une composante de l’Étrurie, à laquelle elle doit même la notion de rēs pūblica(26). Virgile s’abstient naturellement de le rappeler. L’identification des Latins à la troisième fonction est encore moins évidente.

(23) Ouvrage cité note 2.

(24) Mythe et épopée, Paris, Gallimard, 1995, p.380 et suiv.

(25) Mariages indo-européens, Paris, Payot, 1979 p. 149-164.

(26) Jean HADAS-LEBEL, R.É.L 93, 2015, 29-41.

Contrairement aux Troyens d’Énée et au contingent étrusque de Tarchon, qui ne s’identifie pas au peuple étrusque, ils constituent une confédération de peuples, qui ont leurs dieux et leur armée : l’énumération de leurs forces, 7,647-817, dont le nombre est le double de celui des Troyens, 12,233, montre que la fonction guerrière y est largement représentée. En particulier, les Rutuli sont des guerriers comme l’indique leur nom qui signifie « rouge ardent », qualificatif appliqué au feu 8,430. Les Latins n’ont pas attendu l’arrivée des Troyens pour se partager entre l’épée et la charrue, 9,608 : « notre jeunesse dompte la glèbe sous le hoyau ou à la guerre ébranle les villes fortes. ». Mars prend parti pour les Latins 9,717-719 :« Ici Mars, le maître des combats, fit passer dans l’armée des Latins une ardeur et une force nouvelles, retourna dans leurs cœurs ses poignants aiguillons, lâcha sur les Troyens les démons de la fuite et de la sombre peur. ». Entré dans le camp troyen, Turnus y est comme un « tigre énorme au milieu de brebis sans défense. », 730. C’est seulement pour les Troyens auxquels les Latins fourniront des femmes et des terres qu’ils représentent la troisième fonction. Dans le partage entre Troyens et Latins que propose Énée dans le cas où il sortirait vainqueur de son duel avec Turnus, 12,187-194, la répartition fonctionnelle est autre : Latinus conserverait en totalité la deuxième fonction, arma, et le versant politique de la première fonction, imperium, Énée apportant « les rites et les dieux », sacra deosque, ce qui surprend, puisque les Latins ont les leurs que Latinus invoque 12,197-200, et dont la plupart sont communs. De ce point de vue, Énée n’apporte à peu près rien. De plus, les Troyens ne formeront pas un peuple avec les Latins puisqu’ils auront leur propre ville, Lavinium. De même, Ases et Vanes conservent deux séjours séparés, dits ásgar.r et vanaheimr.

L’interprétation trifonctionnelle de la légende est donc relative, secondaire et limitée. Elle n’est pas à l’origine de la légende, ni à celle de son modèle. DUMÉZIL(27) semble l’avoir pressenti : « Immigrants, intrus, il (Enée) doit se faire admettre par les possidentes, par le peuple au contact duquel il établit son premier campement. D’autre part (…) ses compagnons sont des « hommes sans femmes » : où en trouveraient-ils sinon chez les possidentes ? »

Mais aux réalités, qui ne lui ont pas échappé, il a préféré le modèle conceptuel des trois fonctions.

Figures héritées

Énée Soleil fils de l’Aurore 1, 259-260 (Jupiter à Vénus) : feres ad sidera caeli / magnanimum Aenean. PERRET commente : « L’apothéose d’Énée, conçue à l’image de celle de Romulus, est annonce également de celle d’Auguste. ». Énée est le fils de Vénus, l’Aphrodite grecque, et du Troyen Anchise, représentant de la branche cadette de la famille royale troyenne. Ce type de filiation a des parallèles en Grèce : Achille, né de la déesse Thétis et du mortel Pélée ; mais il est exceptionnel, et, à l’origine, propre à la déesse Aurore, directement représentée par Eōs qui, unie au mortel Tithōnos, donne naissance à Memnon. De fait Virgile, 8,383-384, le met en parallèle avec Achille et Memnon et mentionne Eos et Tithon 9,460. Il s’agit du mythe indoeuropéen(28) de l’Aurore qui, fécondée par un mortel, donne naissance à un Soleil mortel qui mourra et qu’elle fera renaître et immortalisera. On peut supposer qu’à l’origine ce père mortel est, comme son fils, un Soleil mortel. La légende se rattache donc à la deuxième phase de la religion cosmique, celle dans laquelle le Soleil est masculin, comme l’est devenu le Ciel diurne auquel il s’identifie. Tout cela concerne uniquement l’origine de la légende grecque que transpose la légende romaine. Mais un fait donne à penser que la nature originelle du personnage d’Enée a été connue très tôt à Rome. Tenu habituellement pour secondaire en raison de son attestation tardive, l’Aeneas Indiges (voir note additionnelle 1) de 12,794 qui peut-être le Iuppiter Indiges, Tite-Live 1,2,6, ou le Sol Indiges(29). L’Enciclopedia virgiliana, Roma, Istituto della Enciclopedai italiana, 1985 II p. 946 rappelle qu’à Lavinium il y a à la fois un deus Indiges, un Iuppiter Indiges, un Aeneas Indiges ; un Sol Indiges se justifie directement par là. Du point de vue de la première période de la tradition, il n’y a pas lieu de choisir, puisque *dyéw- désigne à la fois le ciel diurne et le soleil.

(27) Ouvrage cité note 25, p. 380.

(28) Jean HAUDRY, « Une « courtisane inspiratrice » dans le R̥ gveda », Journal asiatique, 303.2 (2015) p. 223-229.

(29) Carl KOCH, Gestirnverehrung im alten Italien, Frankfurt am Main, V. Klostermann, 1933, pp. 77, 101, 107.

Naturellement, Virgile n’en avait sûrement pas conscience : il qualifie Memnon de niger, 1, 489, ce qui est la couleur des Éthiopiens de son temps, mais non de ceux d’Homère, ni de leur roi le Memnon Soleil.

Quant au qualificatif d’Énée, pius, issu de *pūyos, il pouvait, s’il est ancien, signifier à l’origine « clair » comme pūrus, Horace, Odes, 3,29,45 sole puro. Ce sens a complètement disparu, mais il en demeure un vestige : il peut s’appliquer aux dieux. La pietas antiqua de Jupiter est mentionnée 5,688. Curieusement, Vénus se désintéresse du sort d’Énée au profit d’Ascagne, 10,46-49 : ici, Virgile se sépare du donné traditionnel au profit du thème central de l’Énéide, qui n’est pas le destin d’Énée, mais celui de Rome.

Hélène et Vénus

PERRET commente en ces termes les vers 2,589-590 cum mihi se, non ante oculis tam clara uidendam / obtulit « lorsque, dans une clarté devenue à mes yeux plus vive », qui se situent au début du passage dans lequel Vénus apparaît à Énée sous sa forme divine pour le dissuader de tuer Hélène 2,588-621 : « Il nous paraît douteux que cet ante renvoie à d’autres théophanies où Vénus se fût également présentée devant Énée mais avec moins d’évidence ou dans une moindre lumière », et conclut : « Énée croyait surprendre Hélène et il a Vénus devant lui. »

Cette méprise est naturelle : comme l’a montré Linda Lee CLADER(30), Hélène est le double humain d’Aphrodite, directement issu comme elle de l’Aurore indo-européenne.

Anciens Feux divins

Cacus est un ancien Feu divin, fils du Feu divin Vulcain et donc, selon le paradoxe traditionnel, « fils de lui-même »31. C’est un « Feu voleur », autre motif traditionnel(32). Sa sœur Caca, que Virgile ne mentionne pas, semble avoir précédé Vesta et donc représenté le foyer. C’est pourquoi j’ai proposé(33) d’interpréter leur couple fraternel comme celui du foret à feu masculin et de la baguette féminine qui représente le foyer.

Autre fils de Vulcain, Céculus est un Feu fondateur(34), 7,678-681 : « Il était là aussi le fondateur de la ville de Préneste, ce Céculus, de Vulcain engendré parmi les rustiques bêtes pour être roi, et découvert dans un foyer, comme on l’a toujours cru. ». Il reparaît 10,544 dans les rangs des Latins face à Énée, qui ne le tue pas. Son nom, diminutif de caecus « aveugle », a été justifié par une légende explicative et rapproché de Cācus.

Janus est lui aussi un ancien Feu divin(35). Il tient chez Latinus, 7,180, la place que tient Vesta chez Enée. La fondation du Janicule lui est attribuée 8,357 en tant que Feu gardien : il joue ce rôle dans la guerre sabine(36).

Motifs hérités

Le halo d’Iule et ses parallèles 2,682-683 « voici que du sommet de la tête d’Iule une aigrette légère jaillit, répandant une lueur ».

Le phénomène(37), qui est à l’origine de l’auréole des saints chrétiens, est mentionné à plusieurs reprises dans l’Énéide, mais sous des formes diverses et avec des significations différentes.

(30) Helen : the evolution from divine to heroic in Greek epic tradition, Leiden, Brill, 1976.

(31) Ouvrage cité note 18 p. 52.

(32) Ouvrage cité note 18 p. 61.

(33) Ouvrage cité note 18 p. 240.

(34) Ouvrage cité note 18 p. 241.

(35) Ouvrage cité note 18 p. 435 et suiv.

(36) Ouvrage cité note 18 p. 452.

(37) Ouvrage cité note 2 p.379.

On le retrouve 8,678 pour Auguste à Actium et 10,270 et suiv. pour Énée face à Turnus : « il a sur la tête une aigrette de feu, une flamme qui descend du cimier l’enveloppe, la bosse d’or de son bouclier vomit des feux dévorants » ; dans ces deux cas, c’est un présage de victoire, que confirme l’événement. Il a pour parallèles le nimbe d’or que met Athéné au front d’Achille, Iliade, 18,205, et la « lumière du héros » qui jaillit de la tête de Cúchulainn(38).

Pour Iule enfant, c’est l’annonce d’un grand destin et de l’accession à la royauté. Dans l’Avesta récent, la fortune de la lignée royale s’identifie à un feu, Yt 10,127 ātarš yō upa.suxtō uγrəm yō kavaēm xvarənō « le feu flambant qui est la fortune des Kavis ». Il en va de même pour Servius Tullius dans la version de sa légende que retient Tite-Live 1,39 ; l’autre version, celle du phallus igné, repose sur l’utilisation du foret à feu. Il en va peut-être de même pour Romulus encore à naître 6,779 si les geminae cristae sont ignées, mais le texte ne le précise pas. En revanche, l’embrasement de la chevelure de Lavinia, 7,73-77 est ambigu : c’est d’abord un accident réel et de mauvais augure, nefas,73, mais aussi, comme pour les précédents, l’annonce d’un grand destin.

L’île flottante

Le passage relatif à Délos, 3,73-79, provient de l’Hymne homérique à Apollon et l’Hymne à Délos de Callimaque. Il reflète en partie le motif indo-européen de l’île flottante(39), qui illustre le rapport initial entre feu, eau et terre. Le représentant principal de ce motif est la légende scandinave de l’île de Gotland, racontée dans le début de la Guta Saga, éditée et traduite par Christine PEEL(40): « Le premier qui découvrit le Gotland est un nommé Thielvar. Le Gotland était alors enchanté : immergé le jour, il émergeait la nuit. Mais alors pour la première fois un homme apporta le feu dans le pays, et depuis lors celui-ci n’a jamais plus été immergé. ». Il ressort de cette légende que si l’eau est le réceptacle ou la matière première de la terre, l’émergence ou la colonisation de la terre est l’œuvre du feu. Ni Virgile, ni ses sources ne mentionnent les deux détails qui établissent de façon décisive le lien avec la légende scandinave. Mais ils apparaissent chez Pline, Histoire naturelle, 4,66 (trad. SCHMITT, La Pléiade) : « Délos (…) fut longtemps flottante. Selon Aristote, elle a été nommée Délos (« apparent ») parce qu’à sa naissance elle a surgi soudainement ; selon d’autres, (elle a été nommée) Pyrpylé (« Porte du feu »), parce qu’on y aurait découvert le feu pour la première fois. ». Pline nous apprend que l’île était non seulement flottante, mais immergée, comme le Gotland. Il nous apprend aussi qu’on y a découvert le feu. Cette indication, sans parallèle à ma connaissance, établit le lien entre l’allumage du feu, l’émergence de l’île et sa fixation.

Manger sa table

L’énigme « manger sa table » de la prophétie de la harpye Céléno, 3,255-257, reprise 3,365-367 et 394, et de sa réalisation, 7,116, reflètent l’image du « feu vorace » (ci-dessus) qui dévore non seulement les aliments, mais aussi le plat de bois sur lesquels on les lui sert : c’est ce qui se produit dans la compétition de voracité entre le dieu scandinave Loki et Logi « Flamme » que raconte Snorri(41). Cette énigme implique en l’occurrence que les Troyens sont implicitement considérés comme des Feux, une image typique du guerrier(42).

La truie blanche et ses petits

La truie blanche de la prophétie d’Hélénus, 3,389-393, qui relie ce signe au précédent, a des points communs avec la truie Henwen de la légende arthurienne, la « Vieille Blanche » qui a elle aussi une progéniture merveilleuse symbolisant les biens qu’offre la nature. Mais contrairement à la précédente, la réalisation de cette annonce n’est pas mentionnée.

(38) Philippe JOUËT, Dictionnaire de la mythologie et de la religion celtiques, Fouesnant, Yoran, 2012, p. 282 et 639.

(39) Ouvrage cité note 18 p. 47 et suiv.

(40) Guta Saga, The History of the Gotlander2, London, University College, Viking Society for Northern Research, Vol. XII, 2010.

(41) Ouvrage cité note 18 p. 407 et suiv.

(42) Ouvrage cité note 2 p. 309 et suiv. Cette énigme peut aussi être liée à l’hypothèse de Jérôme Carcopino, Virgile et les origines d’Ostie, Paris, Hier, 1968, selon laquelle le dieu du Tibre serait initialement Volcanus ; il l’indique p. 595 : « … le dieu d’Ostie, Vulcanus, exigeait des gâteaux de tout point semblables à ceux que consomment, dans l’Énéide, les Troyens débarqués sur le territoire ostien. ».

La flèche qui s’enflamme

Les jeux qu’organise Énée en Sicile comportent une épreuve de tir à l’arc à laquelle prend part son hôte Aceste. Mais comme le concurrent qui le précède atteint l’oiseau qui sert de cible, l’épreuve semble terminée par sa victoire. Il n’en est rien, Énéide, 5,519 et suiv. : « La palme maintenant hors-jeu, Aceste restait encore, seul. Pourtant le vieux maître tendit son trait vers les brises aériennes pour faire valoir son art et son arc sonore. Ici, soudain, s’impose aux regards un prodige qui devait être d’un grave augure. Un événement immense le montra par la suite et la voix terrible des devins proclama lors les signes qui l’avaient annoncé. Comme il volait dans les nuées humides, le roseau prit feu, marqua sa voie de flammes, puis disparut, consumé, dans les vents ténus. ». Ainsi, contre toute attente, le prix revient à Aceste. Quelle cible a donc atteinte sa flèche enflammée pour emporter le prix ? Le texte nous le laisse entendre sous une forme énigmatique. La flèche enflammée est prophétique, « d’un grave augure », et la prophétie se réalise dans un « événement immense » qui, selon PERRET (p.158), n’est autre que « la bataille d’Actium, où la victoire fut acquise par l’intervention de l’archer Apollon déchargeant son carquois parmi d’étranges fulgurations. ». On en trouve effectivement la description chez Properce, 4,6,29 et suiv. (trad. PAGANELLI, CUF) :

« Phébus apparut, debout, au-dessus de la poupe d’Auguste, et une flamme étrange brilla, feu oblique, triple éclair sinueux … Puis il parla … ». Ici encore, le poète associe la parole, la flèche et le feu, comme dans les exemples cités dans un travail antérieur(43). On sait que le correspondant védique d’Apollon est le dieu archer Rudra(44), souvent identifié à Agni. Or sa flèche, comme celle d’Aceste, et celles d’Apollon à Actium, est enflammée. De même, en allemand ancien, le nom actuel de l’incendie, Brand, désigne aussi l’épée ainsi en moyen haut-allemand Malagis 147 daz swert was ein hart guot brand « l’épée était une arme flamboyante bonne et dure » ; Lexer 1,341 glose « das flammende, blitzende Schwert ». De même, le guerrier est un « feu du combat », d’où le nom de Hildebrand et de son fils Hadubrand. Mais le guerrier et l’épée peuvent être désignés par le même mot, allemand Degen. L’image est également représentée en védique, RV 7,46,3 ab, trad. Louis RENOU (45), mais les deux formes se rattachent au nom i.-e. *dyéw- du ciel diurne et du soleil ; MAYROFER(46) glose didyút- « blitzendes, leuchtendes Geschoss ». « Flèche enflammée » est donc une vieille métaphore lexicalisée en védique, mais que développe Virgile.

Troiae lusus

Comme l’indique le texte, 5,588 et suiv., c’est d’abord une « danse du labyrinthe », secondairement mise en rapport avec Troie, peut-être à partir du verbe amptruāre comme l’indique Walter Hatto GROß dans son article du Kleine Pauly. Mais le labyrinthe est une réalité bien plus ancienne, qui remonte au paléolithique. Dans la tradition indo-européenne, le labyrinthe est lié à un artisan magicien capable de voler : le Dédale grec, lié au labyrinthe crétois qu’il a construit et le Volund scandinave qui a donné son nom au labyrinthe nordique dit völundar hûs « maison de Volund ». La façon la plus simple de sortir d’un labyrinthe est de s’envoler. La liaison avec les danses guerrières est attestée dans la légende de Dédale auquel on attribue également la construction de la piste de danse représentée sur le bouclier d’Achille. On peut supposer que le labyrinthe était l’une des épreuves auxquelles étaient soumis les garçons lors de l’initiation et que cette épreuve a été ritualisée sous la forme d’une danse. Mais les Grecs n’ont jamais mis le labyrinthe ni la danse qui lui est liée en relation avec Troie. On se demande donc pourquoi les labyrinthes germaniques ont été nommés Trojaburgen. Voir la note additionnelle 2.

(43) Ouvrage cité note 2 p. 276 et suiv.

(44) Henri GRÉGOIRE, avec la collaboration de Roger GOOSSENS et Marguerite ROBERT-MATHIEU, 1949 : Asklèpios, Apollon Smintheus et Rudra, Bruxelles : Palais des Académies.

(45) Études védiques et pāṇinéennes, 15, p. 161) : « Ton arme-flambante qui, lancée du ciel, va sur terre (tout) autour, qu’elle nous épargne ! » Le terme ainsi traduit, didyút-, désigne la flèche, comme son doublet didyú-. GELDNER traduit simplement « dein Geschoss »,

(46) Etymologisches Wörterbuch des Altindoarischen, I, p. 725.

Brûler ses vaisseaux

L’épisode dans lequel les Troyennes, incitées par Iris envoyée par Junon, décident de brûler les vaisseaux afin de rester en Sicile, 5,605 et suiv., se justifie directement au plan de la narration. Comme la disparition de Créuse, 2,736 et suiv., et la mort d’Anchise, leur acte se justifie par le fait que les Troyens doivent arriver à Rome sans les femmes ni les vieillards, 5,715-717 : « Les vieillards chargés d’ans, les femmes lasses de la mer, tout ce qui autour de toi est sans vigueur et craint le danger, mets-le à part. ». Nous verrons bientôt pourquoi. Leur acte semble donc naturel et l’expression « brûler ses vaisseaux » qui nous est restée rend compte de l’épisode. De plus, Virgile ne fait que reprendre un motif attesté par plusieurs devanciers qu’énumère PERRET (47). César, La guerre des Gaules, 1,5, interprète de cette façon l’incendie de leurs maisons et de leurs réserves de blé par les Helvètes qui se préparent à émigrer. C’est ainsi que l’entend Latinus 11,324-329 quand il propose de construire une nouvelle flotte pour permettre aux Troyens de quitter le Latium. Quand ils débarquent en Irlande, les Tuatha Dé Danann (les dieux irlandais) brûlent leurs vaisseaux, et l’auteur en donne la même justification dans les trois versions du récit de l’événement(48). Mais un parallèle scandinave étudié par François-Xavier DILLMANN (49) engage à en reconsidérer la signification originelle. A la question posée p. 79 « l’incendie de la flotte de Hákon jarl : une décision d’ordre exclusivement stratégique ? », il répond (p. 83) « il nous paraît légitime de voir dans cette décision, pour nécessaire qu’elle était d’un point de vue stratégique, l’accomplissement d’un vœu que Hákon jarl aura fait à Ódinn de lui offrir sa flotte, si le dieu de la guerre voulait à nouveau lui accorder la victoire, comme par le passé. ». A son tour, cette pratique scandinave peut être mise en rapport avec celle du sacrifice védique « de tous ses biens en vue de la victoire totale », sarvavedasá- viśvajít-(50). Il ne s’agit pas d’une invention de ce texte, mais de la pratique du « sacrifice héroïque » de celui qui aspire à la souveraineté universelle qui comporte, selon la formule récurrente de l’Avesta récent, « cent étalons, mille bœufs, dix mille moutons ». Cette pratique est typique de la société héroïque dont l’un des principes majeurs est la prodigalité : le chef n’attire et ne retient ses compagnons que par sa générosité. Au contraire, la société lignagère, antérieure et contemporaine, est parcimonieuse. C’est à elle que se rattache la notion de « sacrifice excessif », védique áti-yaj-, illustrée par un épisode du Mahābhārata(51), les offrandes excessives de beurre clarifié du roi Śvetaki lassent Agni qui décide d’incendier la forêt de Khāṇḍava, incendie qui préfigure celui qui détruira le monde à la fin du cycle cosmique. Un passage eddique condamne le sacrifice excessif, Havamal 14552 « Mieux vaut ne pas demander que trop sacrifier (…) mieux vaut ne pas offrir que trop immoler. »

(47) Les origines de la légende troyenne à Rome (281-31), Paris, Les Belles Lettres, p. 396.

(48) Christian GUYONVARC’H Textes mythologiques irlandais I, Rennes, Ogam-Celticum, 1980, pp. 12, 29, 47.

(49) « Brûler ses vaisseaux ». Remarques comparatives sur un épisode de l’Histoire des rois de Norvège de Snorri Sturluson, Proxima Thulé, 6, automne 2009, p. 79 et suiv.

(50) Jean HAUDRY Le Feu de Naciketas, Milano, Archè, 2010 : 10, 15, 75, 77.

(51) Madeleine BIARDEAU, Le Mahābhārata, Paris, Seuil, 2002 I p. 301 et suiv.

(52) Trad. Régis BOYER, L’Edda poétique, Paris, Fayard, 1992 p. 198.

Une autre forme de sacrifice total, celui de sa personne, est évoquée aux vers 690-692 où Énée s’offre à Jupiter en victime consentante pour qu’il permette à son fils de mener à bien sa mission. C’est une forme de deuotio, dont on connaît au moins deux exemples historiques, ceux des Decii Mures. Le motif du sacrifice des vaisseaux comme sacrifice total se retrouve 9,69-122 avec leur métamorphose en nymphes par la Mère des dieux qui a présidé à leur construction en fournissant le bois. Comme le souligne Turnus, 9,130-131, les Troyens perdent toute possibilité de fuir par mer. Mais ce faisant la Mère des dieux accomplit l’acte décisif de l’immortalisation des victimes sacrificielles que formule le Śatapatha Brāhmaṇa 11,1,2,1-2 :

« On tue réellement le sacrifice quand on l’accomplit. Quand, par exemple, on presse le roi (Soma), on le tue ; quand on fait consentir l’animal (au sacrifice) et qu’on l’égorge, on le tue ; et l’on tue l’oblation non sanglante avec le mortier et le pilon, la pierre inférieure et la pierre supérieure. Après avoir tué le sacrifice, on le verse, devenu semence, dans la matrice qu’est le feu. Le feu est la matrice du sacrifice, et c’est ainsi que le sacrifice renaît de lui. ». Les vaisseaux changés en nymphes viennent prévenir Énée de l’attaque du camp troyen, 10,219-259, et l’incitent à l’éveil (ci-dessous).

Le réveil des feux

Le matin, on réveille les feux en sommeil depuis la veille au soir 5,743-745 : « Parlant ainsi, il réveille la cendre et les feux assoupis ; il vénère le Lare de Pergame et le sanctuaire de la blanche Vesta, il offre avec ses prières du blé pur, tout un coffret d’encens. ». Ces vers font écho à un rituel indo-européen dont le principal représentant est l’Agnihotra indien(53).

L’emploi de bois odorants et de parfums est bien attesté en Iran et en Grèce.

L’eau et le feu

L’extinction de l’incendie des vaisseaux par la pluie de Jupiter 5,693-699 est un motif qui a un parallèle dans l’épisode précité de l’incendie de la forêt de Khāṇḍava : Agni se présente à Arjuna et Kr̥ṣṇa pour demander leur aide ; dégoûté du beurre clarifié par un excès de sacrifices, il veut changer de nourriture, et dévorer la forêt. Ils acceptent et réussissent à empêcher Indra d’éteindre l’incendie(54). Dans cet épisode, comme dans celui du Scamandre de l’Iliade, le feu l’emporte sur l’eau.

Le Feu gardien et la guerre

Le custos … Ianus mentionné 7,610 est le représentant latin du Feu gardien indo-européen(55), Il préside au début et à la fin de la guerre, qui est un feu, comme il est dit aux vers 643-644 : « quels héros dès lors la bonne terre d’Italie fit jaillir comme ses fleurs, les armes qui la mirent en feu. ». Son plus proche parent est le Heimdall scandinave, qui garde l’entrée du domaine des dieux. Au cor de Heimdall qui servira pour appeler au combat lors du Crépuscule des dieux correspondent les « cornes de bronze » mentionnées au vers 615.

 La lumière de l’eau

8,22-23 « l’éclat triomphant de l’eau renvoyé par le soleil ou par l’image rayonnante de la lune volette sans se fixer dans toute la pièce. ». PERRET commente (p. 204) : « Nous dirions plutôt aujourd’hui que la tache lumineuse qui voltige dans la pièce est la lumière du soleil reflétée par l’eau. Pour Virgile elle est la lumière de l’eau mise en mouvement par la lumière du soleil. ». L’idée d’une « lumière de l’eau » est liée au paradoxe traditionnel du « feu dans l’eau »(56).

Le feu et le souffle « Tout ce dont ma forge et ses vents sont capables », 8,403, évoque la situation banale du soufflet de forge. Mais l’expression reflète aussi une liaison ancienne entre le feu et le souffle(57). La liaison se retrouve au vers 430 « trois (rayons) de feu flamboyant et de ce vent Auster qui est oiseau. »

(53) Ouvrage cité note 18 p. 128 et suiv.

(54) Ouvrage cité note 18 p. 270.

(55) Ouvrage cité note 18 p. 58.

(56) Ouvrage cité note 18 p. 44 et suiv

(57) Ouvrage cité note 18 p. 19.

Conceptions traditionnelles

L’éveil

A propos de 10,228-229, « Veilles-tu ?… Veille », PERRET dans son commentaire, p. 201, y voit un simple appel à la vigilance. Mais comme il est précisé au vers 217 que « les soucis dénient le repos à ses membres », on ne peut écarter le « caractère liturgique » que Servius attribue à cette indication qui reflète l’injonction rituelle des Vestales au roi Vigilasne rex ? Vigila ! et à la formule Mars uigila ! que prononce le général en chef romain en touchant la lance de Mars. Il existe une homologie traditionnelle entre le feu, l’éveil et l’action(58).

Cosmogonie et anthropogonie

Dans la conception la plus ancienne, l’homme n’est pas créé, mais procréé ou découvert, comme l’ensemble de la nature. Dans les cosmogonies anciennes du R̥ gveda, Indra libère les eaux (mythe de Vr̥tra) et les lumières du monde (mythe de Vala), mais ne les crée pas. C’est pourquoi Jupiter est dit 12,829 hominum rerumque repertor et non creator. Une variante est celle de l’origine végétale des hommes : 8,815 « une race d’hommes sortie du tronc des chênes durs » reflète une conception représentée par le mythe scandinave d’Askr « frêne » et Embla (« orme » ou « sarment » ?). De fait, 12,900 « ceux dont maintenant la terre produit les corps » semble refléter une conception semblable. Hésiode qui, pour l’origine des hommes, qu’il attribue aux dieux ou au seul Zeus, emploie le verbe ποɩɛɩ̃ν, Les travaux et les jours, 110,128, 144, 158, se fonde sur la conception créationniste plus récente.

Dieux et hommes, engendrés par *Dyéws, sont « diurnes », par opposition aux êtres nocturnes comme les esprits des morts, d’où le contraste indien entre la « voie des dieux » et la « voie des pères ». De même, Turnus abandonné par les dieux s’en remet aux Mânes, 12,646-647, comme Junon, 7,309-310 « Si je ne peux fléchir les dieux d’en haut, je saurai mouvoir l’Achéron », tandis que le prêtre de Faunus, 7,90-91 « jouit de l’entretien des dieux et au tréfonds des Avernes interroge l’Achéron. ». Juturne regrette de ne pouvoir descendre « déesse, chez les Mânes profonds. ». Et ils sont initialement frères(59). Homère conserve cette conception dans sa formule récurrente « Zeus, père des hommes et des dieux », que reprend Virgile, 11,725 « l’auteur (sator) des hommes et des dieux » ; mais pour, 10,2 ; 743, Jupiter est « père des dieux et roi des hommes ». Il n’est le père que de certains héros : c’est une conception typique de la société héroïque.

Les âges du monde

La forme première de la conception du cycle cosmique dérive du principe de l’homologie des cycles temporels : comme le jour, le mois, l’année, il comporte une phase ascendante, une phase descendante, une période obscure. Représentée indirectement en Iran, cette conception a été remplacée par celle de la décadence en Inde avec le premier chapitre des Lois de Manou, en Grèce avec le mythe des âges d’Hésiode et en Scandinavie avec la Voluspa « Prédiction de la voyante » eddique. Virgile adopte cette conception pour les débuts du peuple latin, 8,319 et suiv. Après le règne de Saturne, qui transpose le Cronos d’Hésiode et représente le roi de l’âge d’or, commence la décadence, 326 « jusqu’aux temps où peu à peu succéda un âge moins bon, dégradé, avec les fureurs de la guerre et l’amour des richesses » ; on notera au passage la concordance avec la « première guerre du monde » et la sorcière Gullveig « Ivresse de l’or » de la Voluspa. Mais comme déjà la Quatrième Bucolique, l’Énéide en revient ici à l’idée du progrès et du retour de l’âge d’or à l’intérieur d’un même cycle pour des raisons, d’actualité sans rapport avec la tradition. De même, le résumé de l’histoire romaine qui figure sur le bouclier d’Enée 8,626-731 ne suggère pas une décadence, mais un progrès.

(58) Jean HAUDRY, Goulven PENNAOD, « De la lumière et de l’éveil à la vigueur, à la victoire et à la croissance, Études indoeuropéennes, 1993, 133-178.

(59) Jean HAUDRY, « Hommes et dieux : frères ou demi-frères ? (Pindare, Néméennes, 6,1 Études indo-européennes, 2000-2001 (2002) p. 10-15.

Fins dernières

L’Énéide 6,713 et suiv. reflète la conception générale du monde indo-européen, celle des « trois voies de l’outre-tombe », qui prolonge la conception de la société héroïque (ci-dessous) : celle du héros, qui survit par le souvenir ; celle du père de famille, qui survit par sa descendance ; celle des autres, qui ne survivent pas. L’idée d’une punition des fautifs s’est ajoutée par la suite indépendamment d’un peuple à l’autre. La survie du héros est « solaire » ; l’Inde védique la nomme s(u)vargá- masc. ; 6,41 « ils ont leur soleil et leurs astres », 680 « les âmes en ce lieu recluses et destinées à la lumière d’en-haut » reflète cette conception.

Cette survie solaire est définitive ; elle exclut le retour. La survie par la descendance, typique de la société lignagère, est elle aussi souhaitable, RV 2,33,1 d prá jāyemahi rud<a>ra prajā́bhih « puissions-nous, ô Rudra, nous prolonger par notre descendance ! ». Elle peut être considérée comme fictive ou comme réelle, ce qui rejoint une conception très ancienne de la naissance comme réincarnation d’un esprit. A partir de là, la réincarnation a pu être extérieure au lignage, et même à l’espèce humaine, pour ceux qui n’ont pas de descendance. En Grèce, l’oubli des existences antérieures a été justifié par le fleuve Léthé « Oubli ».

Âmes des morts et âmes à naître

Descendu aux Enfers, Énée rencontre aussi des hommes à naître. Cette conception peut être liée à la réincarnation. Mais elle trouve aussi un parallèle dans les fravartis avestiques. Dans le culte, ce sont les âmes des morts fêtées annuellement au cours du mois qui porte leur nom.

Cette fête se situe en fin d’hiver, comme les Parentalia, et a une durée voisine. Plusieurs passages de l’hymne qui leur est consacré, le yašt 13, rappellent qu’il existe aussi des fravartis de fidèles, hommes et de femmes, vivants et à naître. Mais il n’en existe que pour les fidèles, comme le rappelle la formule récurrente ašaonąm fravašayō. C’est pourquoi elles ont joué un rôle cosmogonique aux côtés d’Ahura Mazdā avant de devenir l’une des cinq « âmes » du vivant, et l’âme du mort. Si, comme je l’ai soutenu(60), la fravarti est initialement une « destinée » analogue à la *wurdiz germanique, on comprend qu’elle préexiste à l’être auquel elle sera associée et qu’elle ne quittera qu’à sa mort. Les destinées ne sont pas égales. Le yašt 13 comporte deux parties principales, la première consacrée aux « fravartis des fidèles » anonymes, dont le rôle principal est d’aider leur clan, et une seconde consacrée à celles de dieux, de héros et d’héroïnes désignés par leur nom et dont on a conservé le souvenir en raison de leur grand destin.

Destin

Largement représentée, la notion de « destin », qui a fait l’objet d’une étude de Karl BÜCHNER(61), est obscure en latin, bien que son expression, fātum, y soit formellement transparente : on ne sait ni par qui, ni à qui le destin est « dit ». L’est-il par les dieux comme le suggèrent les adjectifs grecs thespésios, thésphatos et le substantif védique daivám ? Mais dans l’Énéide comme ailleurs, les dieux ne sont pas unanimes. Le dieu suprême ne décide pas de tout : dans l’Iliade, Zeus se contente de « peser » les kêres des hommes qui s’affrontent ; l’idée est reprise par Virgile 12,725-727 pour Enée et Turnus, et, pris entre Vénus qui soutient les Troyens et Junon les Rutules, Jupiter refuse de choisir et s’en remet aux destins qui « trouveront leur voie ». La notion est l’une de celles pour lesquelles une approche chronologique est indispensable. Dans la période la plus ancienne, le destin est lié aux cycles temporels comme il ressort de l’expression grecque du « jour fatal », de la conception scandinave du « crépuscule des dieux », vieil-islandais ragna rǫcr, et de la désignation germanique du destin par *wurdi- « ce qui tourne » à laquelle j’ai proposé de rattacher le nom avestique des fravartis dans l’article précité. Les dieux eux-mêmes y ont un destin, comme l’indique le doublet vieil-islandais ragna rǫc « destin des dieux », et Ahura Mazda, comme ses fidèles, a une fravarti, alors que les infidèles n’en ont pas. Dans la société lignagère, le destin concerne essentiellement le lignage, mais dans la société héroïque apparaissent les notions de destin individuel et de destin choisi (Achille, Siegfried, Cú Chulainn), par opposition au destin subi d’Œdipe.

(60) « *fravarti- : *wurdi-. Une concordance irano-germanique ? » Bulletin de la société de linguistique de Paris, 90, 1995, p.149-178.

(61) Der Schicksalsgedanke bei Vergil, Freiburg im Breisgau, Novalis-Verlag, 1946.

Refus de l’écriture

La tradition indo-européenne est, comme les autres traditions, orale à l’origine. Quand apparaît l’écriture, son emploi est récusé en ce domaine pour des raisons que les Indiens et les Celtes ont formulées(62). C’est pourquoi Enée demande à la Sibylle de ne pas écrire ses prophéties, 6,74-76 : « ne confie pas tes révélations à des feuilles, de peur qu’en désordre elles ne volent, jouets des vents ravisseurs, profère-les toi-même, je t’en prie. ». C’est effectivement ce qu’elle fait habituellement, comme l’indique Hélénus, 3,441-460, qui conclut : « demande-lui instamment de chanter elle-même ses oracles. ». Ce conseil traditionnel contredit l’adage uerba uolant, scripta manent qui correspond à l’usage ultérieur.

Institutions, us et coutumes

Origine solaire des lignées royales

Les lignées royales ont d’ordinaire pour ancêtre le dieu suprême ou un grand dieu, Zeus en Grèce, *Wōdanaz ou *Fraujaz chez les Germains, Soleil et Lune en Inde. La nature solaire d’Énée (ci-dessus) montre que Rome a connu un parallèle à ce que l’Inde nomme sūryavaṃśa- « lignée solaire ». Latinus en est un autre exemple : selon Hésiode, Théogonie,1010, il descend du Soleil par sa fille Circé ; un passage de l’Énéide, 12, 161-164 reflète cette conception : « Latinus s’avance sur un quadrige, douze rayons d’or enserrent ses tempes qui resplendissent, emblème du Soleil son aïeul. ».

Le père nourricier

10,517-518 « Les quatre fils de Sulmo, qu’Ufens élève tous les quatre » est, comme le note PERRET p. 206, un vestige de la pratique dite fosterage (adoption temporaire du jeune garçon, souvent par l’oncle maternel) de la noblesse celtique et de la noblesse scandinave, également attestée dans la Grèce homérique, décrite par Émile BENVENISTE(63).

Le refus de la sépulture

10,557-560 « Reste là maintenant, l’homme redoutable ! Une mère chérie ne viendra pas

t’ensevelir ni déposer ton corps sous la pompeuse masse du tombeau de tes pères, tu seras laissé aux oiseaux sauvages, ou l’eau t’emportera dans ses tourbillons et les poissons affamés lécheront tes blessures. ». Dans l’ensemble du monde indo-européen ancien, le refus de la sépulture prive le mort de la survie habituelle.

Prêtres combattants

PERRET note à 11,769 à propos de Chloreus olim sacerdos (« ancien prêtre » ou « prêtre depuis longtemps »), « il y a des prêtres parmi les combattants (7,750 ; 10,537) ». Cette situation est celle du monde indo-européen ancien dans son ensemble, y compris le monde celtique et le monde indo-iranien avant la constitution des castes. Il n’est pas impie de les tuer.

4) Chronologie (Technique poétique)

Comme on l’a rappelé, la notion de tradition indo-européenne ne se conçoit que dans le temps ; ce n’est pas une « révélation » ponctuelle comme celle du Véda qui, bien que transmis oralement, est censé avoir été « vu » par les poètes qui l’ont composé. Une approche chronologique est indispensable pour la tradition indo-européenne comme pour toutes les autres. A la division nécessaire, mais insuffisante, comme on l’a indiqué, en trois périodes, on ajoutera ci-dessous l’héritage de la période qui lui est antérieure et quelques innovations communes récentes, mais préhistoriques.

(62) Jean HAUDRY, Les Celtes et l’écriture, Actes de la journée d’études du samedi 22 juin 1996, Paris, Amis des études celtiques, 1997, p. 11-20.

(63) Ouvrage cité note 8, II, p. 86-88.

Conceptions et pratiques antérieures à la tradition indo-européenne

La pratique de la sépulture remonte à la période moustérienne (Paléolithique moyen). Son importance pour la survie est reconnue à l’époque de Virgile, bien que la conception des « trois voies de l’outre-tombe » de la société héroïque l’ait privée de toute justification.

La pratique de l’éducation des enfants en dehors de la famille, qui se retrouve hors du monde indo-européen, peut être antérieure à la tradition indo-européenne.

Il arrive aux héros d’utiliser des armes qui remontent aux temps les plus reculés comme le « quartier de roc », la « pierre énorme » que lancent Énée sur Murranus 12,531-532, Turnus sur Énée, 12,897-902.

Conceptions remontant à la première période

La matrilinéarité

Alors que la totalité des lignages royaux du monde indo-européen sont des patrilignages, celui de Rome, qui remonte à Vénus, est un matrilignage.

Le personnage de Drancès dont il est dit 11,340-341 que « la noblesse de sa mère l’apparentait à une race superbe, de son père il n’avançait rien de sûr », représente un manquement à l’une des règles typiques de la société lignagère de la deuxième période, le mariage (et la procréation) à l’intérieur d’une même classe sociale. Le manquement le plus grave est celui d’une femme de statut social élevé qui s’unit à un homme de statut inférieur.

Selon les Lois de Manou 10,12 « D’un esclave et d’une femme de caste brahmanique naît un cāṇḍāla, le plus bas des hommes. ». Il est surprenant que la solution qui s’imposera, l’union entre Latins et Troyens et le transfert ultérieur de la souveraineté à Énée par son mariage avec Lavinia, soit soutenue par un personnage déprécié. Mais il ne l’était probablement pas dans la conception antérieure que reflète le texte.

Ciel diurne et soleil

La notion centrale de « ciel diurne » est reflétée par le nom propre du Latin Lūcetius 9,570 dans lequel Servius voit un nom osque de Jupiter dictus a luce quam praestare dicitur hominibus(64). 3,203-204 tris soles …totidem noctes « trois jours … trois nuits « montre comment ont pu se rejoindre dans l’indo-européen *dyéws les notions de « ciel », de « jour » (latin diēs) et de « soleil » (hittite šiuš) à partir de celle de « ciel diurne ». On a vu ci-dessus que la nature solaire d’Énée justifie son identification à Jupiter Indiges et à Sol Indiges.

Aurore vespérale

6,535-539 « l’Aurore sur son quadrige avait en courant par l’éther franchi déjà le milieu du ciel (…). La Sibylle brièvement leur dit : « La nuit tombe » ». PERRET commente (p. 172) : « Selon toute apparence, nous sommes au milieu de l’après-midi ». Que vient faire ici l’Aurore ? Dans son étude sur les théonymes lituaniens, Hermann USENER65 rapporte avec doute une note de LASKOVSKI « Ausca [aušrà « aurore »] dea est radiorum solis uel occumbentis uel supra horizontem ascendentis ». Dans l’usage actuel, et dans ses attestations anciennes, le terme signifie uniquement « aurore », et ne s’applique jamais au crépuscule dit en lituanien príeblanda, príetema, sútemos. C’est aussi le cas pour les autres correspondants

du latin aurōra. Les langues indo-européennes distinguent matin et soir, aurore et crépuscule, et rattachent généralement l’aurore à la lumière, le crépuscule à l’obscurité latin crepusculum de creper « obscur » ou à la nuit, hittite nekuz « soir ». Mais l’hymne védique à la Nuit connaît une Aurore vespérale à laquelle elle « succède », RV 10,127,3 ab nír u svásāram askr̥ ta uṣásaṃ devī́ āyatī́ « La divine (Nuit), en arrivant, a relayé sa sœur l’Aurore. ».

(64) Cité par Alfred ERNOUT, « Numina ignota », Mélanges Carcopino, 1966, p. 313-317.

(65) Götternamen, Bonn, F. Cohen, 1896, p. 86.

La cosmologie ancienne comportait un « ciel rouge » qui a ressurgi en allemand dans Morgen-Abendröte. Cette concordance constitue donc un archaïsme remarquable.

L’aurore quotidienne et l’aurore de l’année 11,182-183 « L’Aurore cependant aux yeux des malheureux mortels avait élevé sa bienfaisante lumière, leur ramenant travaux et peines », est, au plan de l’argumentation, un énoncé contradictoire. C’est qu’il réunit deux conceptions séparées par plusieurs millénaires.

Au temps de Virgile, comme au nôtre, l’aurore marque le début du travail ; mais dans la conception de la première période, l’aurore de l’année est la fin de la nuit de l’hiver.

Ciel tournant

11,201-202 « avant l’heure où la nuit humide fait tourner le ciel ponctué d’étoiles ardentes » reflète une cosmologie comportant un ciel nocturne comme l’ « Ouranos étoilé » d’Homère qui tourne autour de la terre, alternant avec le ciel diurne i.-e. *dyéw- et un ciel auroral et crépusculaire. En revanche, 11,210 « le jour avait du ciel chassé les froides ombres » reflète une cosmologie comportant un ciel unique et fixe.

Le roi « époux de la Royauté »

L’accession future d’Énée à la royauté par son union avec Lavinia, parallèle à celle des premiers rois de Rome, reflète un usage très ancien décrit par James G. FRAZER(66). Dans la conception de la première période de la tradition indo-européenne, la royauté est une entité féminine, une lumière(67) dont le roi est le possesseur, et l’époux quand elle est personnifiée.

Lavinia n’a pas d’autre raison d’être : Énée a déjà un fils qui lui succédera. D’où l’embarras du récit de Tite-Live 1,3 qui dédouble le personnage d’Ascagne.

Conceptions remontant à la deuxième période

De la stratification horizontale de la société des quatre cercles, Rome n’a conservé que trois vestiges linguistiques, domus, vīcus, gens, mais les réalités ont changé. L’Énéide n’en conserve que le principe lignager, représenté par la gens. La stratification verticale à partir des fonctions est représentée en quelques passages, mais l’hypothèse d’une conception trifonctionnelle de la formation de l’État romain est à rejeter (ci-dessus).

Conceptions remontant à la troisième période

Le héros et la voie des dieux

Contrairement à la société lignagère de la période précédente, où le principe essentiel de la survie est le lignage, la société héroïque privilégie la survie par le souvenir, ce que l’Inde brahmanique nomme la « voie des dieux », par opposition à la « voie des pères ». La conception est illustrée par 12,235 « toujours vivant son nom volera sur les lèvres des hommes », reprise de la célèbre épitaphe d’Ennius comme le rappelle PERRET dans sa note.

Le héros et sa divinité protectrice

Les deux protagonistes de la deuxième partie ont une déesse qui les protège : Énée a sa mère Vénus, Turnus sa sœur Juturne.

Confédération de peuples et hiérarchisation des rois

L’organisation sociopolitique décrite par PERRET (68) est celle de cette période. Au-dessus de la tribu, qui était l’unité supérieure de la période précédente, et dont le roi était le chef, il y a désormais la confédération qui peut prolonger des cultes communs et qui a pour chef l’un des rois, ce qui entraîne une hiérarchie des rois, mise en évidence par des concordances entre l’Inde et le monde celtique(69). Le rex Turnus, subordonné au rex Latinus, a sous ses ordres les rex Rhamnès, 9,325-327, qui lui sert d’augure. Époux de la sœur cadette de Turnus, Numanus est roi lui aussi, 9,596, probablement subordonné à Turnus. Latinus « premier par le sceptre », 11,238, est le « roi des rois », comme le sont les Achéménides.

La confédération peut s’élargir à des peuples apparentés comme les Volsques d’où proviennent les Amazones de Camille « filles d’Italie », 11,657, mais exclut les barbares, grecs comme Évandre (ou Diomède, qui refuse l’alliance), Ligures (Aunus, 11,700-701), Étrusques. Le cas de Mézence semble faire exception, mais son nom montre qu’il ne l’est pas d’origine.

(66) Le Rameau d’Or, traduit par Henri PEYRE et autres, 1926-1931, Réimpression 1981-1984, par Nicole BELMONT, Paris, Robert Laffont.

(67) Ouvrage cité note 2 p. 424 et suiv.

(68) Enéide livres V-VII p. 186-191.

(69) Xavier DELAMARRE : « Indo-Gallici Reges », Études Celtiques, 36, 2008, p. 79-84.

La religion de la vérité

La « vérité », c’est-à-dire pour l’essentiel le respect des engagements, est déjà utile dans la société lignagère où elle assure la paix entre les lignages concurrents et parfois hostiles entre eux. Mais son importance croît avec l’apparition du compagnonnage, qui réunit des individus qui ne sont pas apparentés entre eux, de la confédération qui réunit des peuples étrangers, et surtout de la guerre. C’est pourquoi les dieux veillent sur les engagements qui ont été pris devant eux. C’est aussi pourquoi la rupture d’un pacte provoque la défaite du camp d’où elle provient, et, dans le récit, l’annonce au lecteur, 12, 266-276. Peu importe qu’elle ait été provoquée par une divinité (Juturne, 244-250). Virgile s’inspire du passage de l’Iliade où le pacte qui prévoyait un combat singulier entre Ménélas et Pâris pour mettre fin à la guerre est rompu par le Troyen Pandare à l’instigation d’Athéné qui l’a ainsi poussé à la faute, 4,86-147.

Le motif du pacte rompu figure fréquemment dans les textes hittites. Le rex et le dux

Comme chez les Germains de la Germanie de Tacite, le rex Latinus est suppléé par un dux, Turnus, chef de l’armée, qui est aussi un rex, mais de rang inférieur. Virgile transpose les réalités correspondantes observées chez les peuples voisins. Il a pu également, comme l’estime PERRET(70), s’inspirer des notices des antiquaires et des historiens.

Le roi étranger à son peuple

La réalité, qui se prolonge dans les temps historiques, est typique de la société héroïque, où elle se justifie à la fois par la conquête, l’existence de confédérations et par la généralisation du compagnonnage et son extension au peuple. Mais elle est inconcevable dans la société lignagère où le roi, chef de la tribu, en est l’un des chefs de lignage.

Guerre de fondation ou guerre de prédation ?

Ce qui a été nommé improprement « guerre de fondation », l’affrontement entre « migrants pauvres exogames » et « riches installés endogames », remonte à la fin de la période commune, mais alors que chez les Indo-Iraniens il aboutit à une guerre perpétuelle, l’idée d’une réconciliation est, pour une part, une innovation italo-germanique. La question sera traitée dans l’article à paraître précité.

Les contempteurs des dieux

Le contemptor diuom Mezentius, 7,648, est l’exemple type d’une catégorie de personnages liés à la société héroïque, que j’ai nommés d’après lui les « contempteurs des dieux ».

Représentés principalement en Grèce et en Scandinavie(71), ce sont des guerriers et des hommes de pouvoir qui répudient le culte commun en raison d’un sentiment de supériorité, qu’il s’agisse de leur « puissance », de leur « destin » ou de la protection d’une divinité d’élection.

Comme l’indique clairement le doublet Mēdentius de Mēzentius, son nom, qui se rattache à la racine i.-e. *med- « mesurer, prendre des mesures », d’où « soigner » et « gouverner », Mézence est « le chef ».

(70) Ouvrage cité note 68 p. 190.

(71) Martin P. NILSSON, « The Men of their Own Power », Opuscula Selecta, III, 1960, 26-31.

Le « contempteur des dieux » est un guerrier qui ne se fie qu’à sa valeur et à ses armes, 10,773-774 « Mon bras, qui est mon dieu à moi, et ce trait que je lance me soient secours présent ! » Ce n’est pas un incroyant : il croit que Jupiter existe, 10,743-744 « en ce qui me concerne, le père des dieux et roi des hommes décidera », mais n’honore aucun dieu, 10,880.

En revanche, le doute qu’exprime Euryale 9,184-185 « Sont-ce les dieux qui mettent cette chaleur en nos âmes, Euryale, ou chacun se fait-il un dieu de la violence de son désir ? » le rapproche des sceptiques, non des contempteurs des dieux, car le scepticisme n’exclut pas la piété qui se manifeste par le culte.

Un autre « contempteur des dieux », le Diomède qui, dans l’Iliade, blesse Aphrodite, est mentionné 11,275-277. On peut rattacher son acte au motif de l’affrontement des dieux et des mortels tournant à l’avantage des mortels qui, dans la mythologie irlandaise(72), figure la rupture entre dieux et hommes, la fin de l’âge d’or, et dans la mythologie germanique(73) où il annonce le Crépuscule des dieux. Drancès, 11,351, range dans cette catégorie Turnus qui « de ses armes épouvante le ciel ».

Les trois voies de l’outre-tombe

A la conception immémoriale de la survie conditionnée par les rites funéraires, et à celle de la survie par la descendance, typique de la société lignagère de la deuxième période de la tradition, la société héroïque ajoute une troisième possibilité : l’homme survit par le souvenir qu’il laisse, et cette forme de survie est propre au héros. Cette conception s’exprime 10,467-469 « Chacun a son jour fixé, immuable ; bref et irréparable, tel est le temps de la vie, pour tous. Mais étendre son nom par ses actes, c’est l’œuvre de la vertu. ».

Innovations communes italo-germaniques

De « passer à gué » à « marcher au combat »

Parmi les nombreuses concordances linguistiques exclusives relevées entre les deux

Domaines(74), la plupart sont des innovations communes remontant à un temps où leurs locuteurs étaient en contact. On peut leur adjoindre l’emploi du verbe qui signifie initialement « traverser », « passer à gué », indo-européen *weH2dh-, germanique *wad-a-, latin uādere, au sens de « aller au combat », 2,358 per tela per hostes uadimus haud dubiam in mortem « à travers traits et ennemis nous allons vers une mort non douteuse »(75) qui rappelle le vieil-islandais va.a at vigi « aller au combat », le vieil-anglais wadan « avancer résolument » dans plusieurs passages de Beowulf (76).

La torpeur annonciatrice de la mort

Un autre exemple est celui du sommeil qui annonce la défaite et la mort. L’idée que le sommeil est le frère de la mort est une conception commune à l’ensemble de la tradition indoeuropéenne, et sans doute à d’autres traditions. Mais l’indication qui figure 12,867 « une torpeur étrange dénoue ses membres », reprise 12,908-914 sous la forme d’une comparaison avec le rêve, se rapporte à un phénomène précis souvent évoqué dans les textes germaniques anciens, le sommeil soudain qui annonce la mort. L’individu qui en est atteint est qualifié de *faigja-, qualificatif explicité dans le composé anglais dēa.-fǣge « voué à la mort ». Ce sommeil lui fait perdre sa valeur guerrière, d’où l’évolution au sens de « lâche » en allemand.

A l’inverse, la vigilance est la qualité principale du héros(77).

(72) La dernière des invasions de l’Irlande est celle des Irlandais qui en chassent les Túatha Dé Danann, les dieux de leur panthéon, ouvr. cité n. 38 p. 808-811 et 998-1001.

(73) Saxo Grammaticus, La Geste des Danois, 3,3 trad. Jean-Pierre TROADEC, Paris, Gallimard, 1995, p. 105 : « Le fait que des dieux fussent battus par des hommes est peut-être difficile à croire, mais un rapport ancien en atteste l’authenticité. ».

(74) Voir mon article à paraître dans Proxima Thulé 2017.

(75) Autres exemples de cet emploi Marie-Ange JULIA, Genèse du supplétisme verbal du latin aux langues romanes, Turnhout, Brepols, 2016 p. 163.

(76) André CREPIN, Beowulf, Kümmerle Verlag, Gopppingen, 1991, p. 1010.

(77) Article cité note 58.

Une concordance italo-celtique

Comme l’a montré Raymond BLOCH(78), la légende du corbeau qui aide M. Valerius dans son combat singulier contre un Gaulois, qui peut se refléter, 12,865-866, dans l’oiseau de nuit qui « passe et repasse devant les yeux de Turnus »(79), est typiquement celtique. Mais il peut s’agir d’un emprunt plutôt que d’une innovation commune.

Une concordance gréco-latine : le sexe masculin des cours d’eau 8,71-72 « Nymphes, nymphes laurentes et toi Thybris père ». Chez les Indo-Iraniens et les Celtes, les cours d’eau sont féminins. A Rome et en Grèce, ils sont masculins. C’est aussi le cas à Rome pour la source, fons. Mais le personnage de Juturne, l’ancien nom du Tibre, Albula, 8,332 et le passage du latin amnis du féminin au masculin suggèrent une innovation commune gréco-latine, ou une influence grecque.

Cet ensemble de données tirées de l’Énéide sont un échantillon de ce que Rome conserve de la tradition indo-européenne : une part infime du formulaire, de bons exemples de la triade des fonctions, rien de la triade pensée, parole, action, mais un assez grand nombre d’autres éléments dont elle se compose, énigmes (consommer sa table), motifs (le halo, l’île flottante, la flèche enflammée), actes symboliques (brûler ses vaisseaux), etc. Mais la question de transmission a été laissée de côté. Elle ne se pose pas dans les cultures de l’oralité où le poète en est redevable à ses prédécesseurs. La situation est moins simple dans la Rome augustéenne.

Une part notable des données est passée par la Grèce ; c’est le cas de la légende troyenne.

Mais d’autres viennent d’ailleurs, et chacune d’elles devrait faire l’objet d’une étude particulière.

(78) « Traditions celtiques dans l’histoire des premiers siècles de Rome », Mélanges Carcopino, 1966, p. 125-137.

(79) Article cité note 78 p. 131 note 1.

(80) J.Kraft, article Trojaburgen, Reallexikon der Germanischen Altertumskunde, 31, p. 264.

Jean HAUDRY

Notes additionnelles

(1) Indigetēs et nouensidēs

Nouensidēs est à rapprocher des neuen : deiuo de l’inscription d’Ardea (VETTER § 364) et des novendii de Marius Victorinus 6,26 K. Pour indigetēs, qui n’est pas une forme latine, comme l’indique la présence du ĕ en cette position, on supposera un emprunt à l’osque où le numéral « dix » présente des formes en g, degetasis « *decentarius », degetasiús « *decentarii ». On notre aussi que le *m̥ de *dek̑ḿ̥ t- y aboutit à e. L’emploi de in devant un numéral cardinal est attesté en latin, Cicéron, Les lois, 2,26 Thales, qui sapientissimus in septem fuit. Les deux formes s’éclairent à partir de la comparaison avec deux groupes de dieux védiques, les dáśagvāḥ « ceux qui ont dix vaches » ou « ceux qui vont par dix » et les návagvāḥ « ceux qui ont neuf vaches » ou « ceux qui vont par neuf ». De fait, cette dernière correspond à l’interprétation de nouensidēs comme « les neuf trônants ». Ces deux groupes parallèles reflètent la symbolique des nombres qui constituent leur premier terme : *H1(e)n-enewm̥ « en manque », *dék̥̑m « ce qui est atteint, accompli », Václav BLAZEK, Numerals, Masarykova Univerzita v Brně, 1999, pp. 287 et 299. Mais comme l’observent mes collègues Vincent MARTZLOFF et Paolo POCCETTI, auxquels j’adresse mes remerciements, les formes osques précitées sont problématiques, ce qui fragilise l’hypothèse.

(2) La cruche de Tragliatella

La cruche étrusque de Tragliatella, datée du milieu du VIIe siècle représente « des guerriers qui dansent nus, deux couples qui copulent, deux cavaliers qui semblent sortir d’un labyrinthe où est écrit le mot TRVIA. Elle montre que les labyrinthes étaient liés à Troie il y a plus de 2.600 ans. »

N.B. Les traductions des passages de l’Énéide sont celles de Jacques PERRET, L’Énéide(CUF).

Souces : REVUE DES ETUDES LATINES, 95, 2018 : 99-124

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Jon MIRANDE, Penseur Basque

Vais-je vous raconter longtemps les vicissitudes d'une ethnie qui a manqué les grands chemins de l'Histoire et choisi les camps qui seraient vaincus ou, plutôt, vous dire comme elle survit en son originalité, vieille de plus de deux mille ans ? Vais-je vous parler de notre Pays Basque ou bien du destin comparable d'un de ses meilleurs fils, de mon meilleur ami, Jon Mirande.

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Destin d'une ethnie qui alliée aux Romains a pu échapper à la romanisation qui frappa les Aquitains révoltés. Les tribus anciennes découpent encore le territoire basque en provinces; de ces tribus est sorti un beau royaume basque : la Navarre. Mais ennemis d'eux-mêmes les Basques se divisent et ceux de l'Ouest du Royaume (Biscaïens, Alavais, Guipuzcoans) passent au roi de Castille et plus tard ils vont participer à la destruction de leur ancien royaume, en 1512, au nom du catholicisme. Ce royaume qui, aux dires de Shakespeare, aurait pu être le plus beau du monde : « Navarre, that would be the woundest in the world », périt sous les coups de ses fils. Entre temps les Basques vont au XIXe siècle se ranger à droite dans le camp carliste perdant et y laisser leurs dernières libertés (fueros) pour lesquelles ils combattaient en fait.

En 1936 les démocrates-chrétiens basques, faute d'entente avec les carlistes, se rangent dans le camp perdant de la république. Que d'occasions perdues, de trahison, de manque de conscience : Jon Mirande a bien analysé ces processus, il a été à la source du rapprochement des frères de l'Ouest et de l'Est, séparés depuis le XlIIe siècle, en montrant que nous étions d'abord nos propres ennemis et qu'il était temps de ne plus nous battre pour les autres. Cette idée que l'adversaire n'est pas tel ou tel régime mais ces Etats-Nations qui ne reconnaissent pas notre droit à l'originalité et aux moyens de la maintenir, marque la pensée politique de Jon Mirande dans le domaine basque. Ainsi l’opposition basque que le hasard a fait anti-franquiste, rappelle énergiquement qu’elle est prête à s'opposer à une république qui ne lui reconnaitrait pas son originalité.

Malheureusement, la plupart des Français et des Espagnols se font une idée fausse de l'activisme basque; en effet ils n'en connaissent que les actes spectaculaires de groupes révolutionnaires marxistes, qui, utilisant la solidarité ethnique, ont entrainé d’autres Basques à les soutenir, lors de leurs exploits de brigands. Le groupe E.T.A. ne représente qu'une partie de l’opinion basque et entraine surtout dans son sillage des jeunes entre 13 et 16 ans. Cependant le peuple basque reste toujours aussi hostile à cette doctrine et le manifeste de manière moins révolutionnaire et démagogique par la presse, l’édition, l’enseignement, la critique, le coopérativisme et le syndicalisme. Aux éditions marxistes LUR s'opposent des éditions plus critiques comme celle des franciscains JAKIN, celle des libéraux IRAKUR SAIL, celle des syndicalistes GERO, celle des jésuites ETOR, des libéraux de Bayonne GOIZTIRI, des démocrates-chrétiens et de la droite ITXAROPENA, des bénédictins de Bellocq EZKILA. Tous ces groupes de pression idéologique n'éditent qu'en langue basque. D'autres éditeurs éditent occasionnellement en basque. Toutes ces collections ont abandonné la littérature d'imagination pour un violent combat d'idées. Les marxistes ont vu avec surprise apparaître des tendances qui ouvertement ou discrètement sont de droite, et ont réclamé même auprès d'un hebdomadaire marxiste la parution des œuvres de notre ami Jon Mirande, dont la critique de la société basque demeure la plus profonde.

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Au niveau de la presse nous trouvons de même trois grands hebdomadaires, de gauche à droite : Anaitasuna (La Fraternité), Zeruco Arqia (La lumière du ciel), Herria (Le Pays). A l'intérieur de ces publications il y a eu de sévères conflits et des tentatives de noyautage par les marxistes, qui n'ont réussi partiellement qu'avec le premier. D'ailleurs, même le mouvement E.T.A. sous la pression de la base est devenu surtout nationaliste et a mis une sourdine à son marxisme. Le combat doit continuer car l'idéologie rouge essaie de pénétrer dans les îkastola ou écoles basques qui regroupent quarante-cinq mille enfants en Espagne mais seulement 400 en France où les Basques sont moins nombreux (100.000), moins dynamiques et les écoles plus récentes (1970). Il y a quatre ans, un congrès d'enseignants basques devait se tenir à Iruna (Pampelune), mais des éléments ayant manifesté l'intention d'envisager l'introduction du marxisme dans les ikastola, des basques demandèrent l'interdiction officielle de cette réunion.

Le coopérativisme est vivant au Pays Basque parce que dans la tradition ancienne il coexiste avec les anciennes formes d'appropriation collective de la montagne (vallées, républiques, fraternités, syndicats); le coopérativisme est la bête noire des marxistes, mais se porte bien malgré tout.

Enfin la critique est un aspect récent d'une pensée basque qui longtemps a été sous la tutelle du clergé, en éloignant quelques éléments de valeur: M. Unamuno et P. Baroja. La littérature, d'abord chrétienne monarchiste au XlXe siècle, est devenue démocrate chrétienne de 1905 à 1950. Ce monopole a hypothéqué lourdement le développement de la culture moderne basque; heureusement, le nouveau monopole que voulaient créer certains marxistes n'a pas réussi à s'imposer et à l'inactivité des démocrates-chrétiens a succédé un éclatement en nombreuses factions qui cherchent à se regrouper, Jon Mirande a été un des ferments les plus actifs de cette renaissance qui, hélas, n'a pas suivie les voies qu'il aurait souhaitées.

Il n'est pas jusqu'à l'art qui n'ait pas répercuté par une belle renaissance nos luttes intestines et face au jargon international de quelques chanteurs révolutionnaires ou larmoyants anti-fascistes, il y a des musiciens créateurs chantant la vie, le passé glorieux, le paganisme basque, Musique et instruments anciens reparaissent. Ce mouvement, commencé il y a vingt ans, touche davantage de public que le livre, fait connaître des poètes modernes.

Les écoles de sculpture et peinture basques gardent des relations étroites avec la vie culturelle du pays, participant aux activités des Ikastola : leurs membres sont la plupart bascophiles, et les artistes de renommée internationale : Chillida en peinture, Oteiza en architecture et sculpture, Mendiburu en sculpture, Ibarrola en gravure.

Cependant, alors que notre ami Mirande nous a quitté et que beaucoup de basques réclament ses œuvres, il est à craindre que tel Nietzsche il ne soit utilisé par ses anciens adversaires idéologiques, qui remédieront ainsi à leur manque de talent, par l'utilisation de ce style incomparable dont ils choisiront ce qui leur conviendra.

C'est en partant du respect de la tradition appris avec des parents basques et de la découverte de la décadence européenne décrite par Spengler que se formera la pensée de Mirande, Cela explique son goût pour l'ordre, les hommes et les nations forts et par conséquent sa haine pour toutes les idéologies universalistes qui ont affaibli l'Europe, jadis le judéo-christianisme, actuellement le judéo-marxisme.

 

Son attachement à la tradition.

vaisselle

Né à Paris il a tenu à apprendre parfaitement la langue de ses ancêtres, ainsi que la plupart des langues d'Europe. Pour retrouver la vraie civilisation européenne, il voulait pouvoir lire la plupart des langues de nos pays dans le texte. Il a beaucoup écrit en basque et en breton, un peu en comique, gallois et français, Jon Mirande avait une conception saine de la tradition reposant sur une connaissance excellente du passé basque et de la pensée de notre peuple dont le plus original en dehors du sens communautaire qui s’exprime dans la structure même de la langue, sont les croyances païennes et la liberté des mœurs qui s'opposent farouchement à la fausse tradition basque actuelle, sous-produit de la tradition religieuse répressive du XIXe siècle décadent. Ses prises de position dans la revue hétérodoxe Iqela (La Grenouille) lui ont valu de farouches inimitiés. Ses poèmes, son roman, sont consacrés aux tabous sexuels, souvent très érotiques, jamais pornographiques. II a écrit plusieurs articles sur paganisme et la parapsychologie et ses ouvrages en langue basque, encouragés par quelques esprits libéraux, ont permis la réédition d'œuvres anciennes jugées la plupart licencieuses par des basques aux mœurs de midinettes.

La passion de la tradition l'a conduit à écrire en basque malgré les réactions fanatiques des lecteurs bien-pensants choqués par ses idées. II a beaucoup écrit sur les langues celtiques : la renaissance du comique, la régression de l’irlandais et ses articles ont contribué beaucoup au déplacement du combat culturel vers l'enseignement de la langue et de la culture aux enfants, pour éviter d'avoir comme il le disait « une belle littérature pour érudits dans un pays ne parlant plus la langue ». Il était en bons termes avec les chrétiens traditionnalistes du pays, souvent plus basques que chrétiens, et n'a jamais essayé de s'opposer à l'influence du clergé sur le peuple; les prêtres jusqu'en 1950 étaient les garants de la conservation de beaucoup de traditions basques et de la langue, avant de sombrer dans l'opportunisme francophile et le marxisme des abbés Larzabal et compagnie. Jon Mirande a pu connaître ainsi un Pays Basque peu atteint jusqu'en 1950 par la décadence.

Pour les mêmes raisons, Jon s'était tourné vers les milieux royalistes légitimistes chez lesquels il appréciait le sens des traditions, mais c'est surtout chez les Bretons qu'il a trouvé une communauté d'idées, dans le groupe national-socialiste formé autour d'Hervé Glémarec et des revues Ar Stourmer et la Bretagne Réelle.

 

Sa hantise de la décadence.

croix basque

Cette inquiétude, puisée dans une nature pessimiste, a fait de lui un homme très sensible et il me disait un jour : « la littérature basque ne m'intéresse plus mais rien ne me touche tant que la décadence des Basques qui plagient à retardement toutes les divagations égalitaires et universalistes ». Dans sa dernière lettre il m'écrivait, en novembre 1972, mais toujours en basque : « je suis profondément dégoûté, cette fois-ci, par ce qui se passe au Pays Basque ». Il s'y passait des grèves de chrétiens pour défendre des militants marxistes, menacés d’éloignement. Il y avait en effet plusieurs attitudes qui lui inspiraient un profond dégoût. Le masochisme occidental, produit de la pensée « humanitaire » chrétienne. Cette attitude lui inspirait de l'indifférence pour le tiers-monde à la mode dans les salons et de l'aversion pour les dits salons. Le pacifisme gauchiste ou pleurnichard ou tactique des gens de gauche lui permettait d'exercer son humour.

Il admirait au contraire la force militaire qui par-delà les idéologies, permet à des nations blanches d'être encore des grandes nations, telle l’Allemagne du passé, la Russie et les Etats-Unis. L'ordre était pour lui le garant d'une civilisation et la décadence provenait de ce qu'il était détenu par trois catégories d'individus qui lui répugnaient. D'abord les technocrates qu'il connaissait par son travail au Ministère des .Finances. Cela le conduisait à refuser toute promotion par les diplômes, parce que, pour lui, l'ordre ne pouvait se réaliser que par la création d'une aristocratie du mérite et non de la peau d'âne. Puis il avait en horreur les gens d'argent. Il avait un mépris de l'argent qui, pour lui, ne pouvait servir qu'à acheter des livres et pour cela gardait une méfiance d'homme du peuple envers les riches. Enfin, il a connu également les bons démocrates sournois qui clament la liberté d'expression pour mieux écraser les individualités en menaçant l'avenir professionnel des autres, tels certains socialistes.

Par contre il éprouvait beaucoup d'estime personnelle et avait des amis parmi les communistes moscoutaires disciplinés, admirant aussi l'attitude ferme de la Russie lors des troubles dans les pays de l'Est. En particulier, il se réjouit fort de voir l’Armée Rouge mettre à la raison, en 1968, « une demi-douzaine d'intellectuels judéo-tchèques » et d'avoir eu « la délicatesse de faire occuper le Sudetenland par des divisions Est-allemandes ». Mais le marxisme matérialiste ou universaliste, le gauchisme et son anarchie à prétentions critiques lui déplaisaient. Jon Mirande n'a jamais essayé d'imposer ses idées politiques personnelles aux Basques parce qu'il pensait qu'un idéal commun pouvait se former entre les gens d'opinions divergentes. Par contre, il a lutté longtemps par des articles fréquents contre l'illusion démocratique et l'admiration aveugle de tous nos concitoyens pour la République Française. Dans les « Ennemis de la Basquitude » il écrit : « Par contre de nos jours méprisant l'esprit aristocratique et guerrier des Basques qui furent de fiers chevaliers ils nous donnent en modèle un nouveau Basque de leur façon, pacifique, bon voisin, brave homme à l'esprit démocratique à la française. Je ne dirai pas que cet esprit nouveau est la cause de notre décadence mais sa conséquence et son produit » (traduction 1953). « La France n'a pas aidé les nationalistes basques (en 1936) parce qu'ils étaient basques, mais comme "victimes du fascisme". Suivant les politiciens français les nationalistes basques étaient des "rouges" et plaisaient au gouvernement de gauche de l'époque. Par contre la droite française, amie de Franco, devint ennemie des Basques parce que justement elle pensait qu'ils étaient "rouges". Nous savons que les Basques n'étaient ni "rouges" ni "blancs" mais défenseurs et combattants de l'ethnie basque. » (traduction 1953). Telle était la pensée de Mirande et dans la revue hétérodoxe Igela il a employé une de ses armes favorites, l’humour, pour attaquer les groupements basques indignes et incapables de maintenir les vrais traditions basques et qui se réfugiaient dans un gauchisme autonomiste de rancœur et d'inefficacité.

Jon Mirande n'hésitait pas à manifester son désaccord par de violents pamphlets, des scandales et des canulars qui scandalisaient les bien-pensants de toute sorte. Ainsi quand Albert Dauzat s'opposa de toute son autorité de philologue et dans les colonnes du « Figaro » et du « Monde » à l'adoption de la loi Deixonne sur l'Enseignement des langues régionales (1951 ) Jon Mirande lui écrivit et Dauzat oublia, scandalisé, une partis de la lettre de notre ami où il disait que la France qui voulait détruire l'originalité de notre ethnie n'inspirait que mépris aux jeunes Basques et que si des divisions SS avaient défilé devant l'Arc de Triomphe en ruine, nous aurions été au premier rang pour les applaudir. Dans le même « Figaro » paraissait une annonce demandant des fonds pour une œuvre d'assistance aux jeunes filles en danger moral. Jon écrivit en demandant à la Supérieure de bien vouloir lui confier une jeune fille blonde, vierge et aux yeux bleus pour lui assurer gratuitement son éducation. Goulven Pennaod, notre ami commun, me rappelait qu’un jour, au centre culturel Kêr Vreizh, las d'entendre le pitoyable et pacifique hymne breton, ils s'étaient levés en s'écriant : « Debout pour l'hymne breton » et d’une voix fausse ils entonnèrent « Les filles de Camaret » (voir "Bretagne Réelle" 15.2.73. « De viris Illustribus »).

Par-delà l'humour noir ou clair qui donne à son œuvre son parfum, les grandes questions sur la vie et la mort avaient fait de lui un stoïque et un « spiritualiste athée » ne croyant pas à la résurrection de la lamentable chair, mais à la survie d'une psyché collective. Sa conception du paganisme basque, qui commence à avoir du succès auprès de nombreux jeunes Basques (plusieurs rassemblements païens) n'a rien à voir avec les religions traditionnelles ou leurs parodies; c'est un sentiment profond des liens de l'homme avec la nature et la race et un épanouissement non-anarchique de l'Eros Quant aux croyances animistes encore vivaces, elles l'intéressaient sur un autre plan. Ainsi un jour en réponse à une de mes lettres dans laquelle je lui citais l'exemple des intersignes de l'Ankoù (la mort) dont me parlait un Breton qui mourut peu après, il m'écrivit, en basque comme toujours ; « Ce que tu me dis de ces intersignes est très instructifs Je continue à recueillir de tels cas, bien que je m'intéresse moins à la parapsychologie. L'important serait de connaître quelqu'un ayant rencontré des êtres mythiques ; basajaun, limina, gizotso; ne crois pas que je perde la tête et que je crois en ces êtres aussi naïvement que les chrétiens croient aux anges, mais ce sont des archétypes de notre psyché et de ce point de vue on peut leur attribuer une certaine…existence (Paris, 14,4.61, traduction).

Tel fut Jon Mirande.

Il nous a quitté au moment même où, de plus en plus nombreux, les jeunes écrivains basques de la nouvelle génération, libérés des tabous séculaires de l'Eglise romaine, découvraient avec une ardeur croissante la valeur de celui qui fut un franc-tireur et un précurseur, qui marcha solitaire sur le chemin qu'il s'était frayé et par lequel s'engouffrent maintenant des cohortes. Toutes choses égales, ce destin n'est pas sans rappeler celui de son maître Friedrich Nietzsche qui ne commença d'être connu qu'au moment de sombrer. Il aura été pour l'EuskalHerria un révélateur et un éveilleur. Puisse la semence qu'il a jeté devenir une moisson féconde pour l'Euskadi et pour l'Europe.

Dominique PEILLEN

Sources : Le Devenir Européen – Avril 1974

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CHAOS ETHNIQUE À BORD DE L'OCEAN VIKING

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Bagarres, tentatives de suicide, menaces physiques envers l’équipage… SOS Méditerranée a annoncé que depuis 24 heures, « la situation à bord (NDLR: de l’Ocean Viking) s’est détériorée au point que la sécurité des 180 rescapés et de l’équipage ne puisse plus être garantie », obligeant le navire « humanitaire » à se déclarer en état d’urgence.

Dans son communiqué, SOS Méditerranée alerte sur « la détérioration rapide de l’état psychique de certains des rescapés à bord ». Un groupe de 44 personnes se trouve en effet « en besoin d’assistance urgente », car certains de ses membres « sont dans un état de détresse psychologique aiguë, manifestant l’intention de porter atteinte à leur intégrité physique et à celle d’autres personnes à bord, y compris des membres d’équipage, ou faisant état d’idées suicidaires ».

Chaos ethnique à bord

Selon Le Point, depuis jeudi, plusieurs bagarres ont éclaté, principalement entre groupes ethniques, et six tentatives de suicide ont été recensées. Le pont est désormais divisé en plusieurs groupes: une majorité de migrants, environ 130, qui patientent dans le calme en attendant de pouvoir rejoindre les rives de l’Europe après avoir fui la Libye; une minorité agitée, pour laquelle SOS Méditerranée a demandé dans l’après-midi une évacuation médicale pour raison de « détresse psychologique aiguë », 44 Tunisiens, Marocains et Egyptiens; entre ces deux groupes, l’équipe de l’ONG, en combinaison orange, qui a dû doubler ses effectifs sur le pont pour des raisons de sécurité. Depuis vendredi, c’est aussi l’équipage qui est visé par ces menaces – parfois de mort -, émanant d’un même groupe, rapporte encore Le Point.

(…) Le Point / Franceinfo

vu sur TV Libertés

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Se jeter soi-même comme une petite pierre dans la masse des bornes de son peuple – K. Haushofer

 

Karl Haushofer

Le géopoliticien est bien placé pour constater que ceux qui cherchent le plus bruyamment à éviter le déclin de l'Occident contribuent à le précipiter par leur tiédeur envers les problèmes frontaliers. Au contraire, ceux qui, souvent contre leur désir, ont le plus travaillé à construire un avenir durable par la juste rectification des frontières, sont ceux que l’on soupçonne du radicalisme le plus farouche, les soi-disant briseurs de Tables, tels les chefs spirituels du sud-chinois, les combattants frontaliers décidés, les partisans d'opinions tranchées, ceux qui combattent les tendances à supprimer les races et les frontières.

Or, il est des époques lâches et fatiguées qui imposent à des pays forts, à des peuples courageux leur influence soporifique et anesthésique et les amènent à négliger, avec leur héritage spatial, l'avenir de leurs enfants. Celui qui en de telles époques laisse sombrer dans l'hypnose son peuple et son pays pèche contre leurs meilleures forces vitales. C'est alors un devoir de les appeler inlassablement ainsi que des somnambules, jusqu'à ce qu'ils entendent et se réveillent pour défendre et élargir leurs frontières.

On a le droit de lancer un tel appel lorsqu'on ne s'est pas borné à un travail purement scientifique sur les problèmes frontaliers, lorsqu'on a combattu sincèrement toute une vie pour les frontières jadis si fières et larges de sa communauté nationale, combattu non seulement dans la paix mais aussi dans la guerre, non seulement avec la plume et le crayon, mais aussi avec l'arme à la main, à l'est et à l'ouest, et qu'on s'est jeté soi-même comme une petite pierre dans la masse des bornes de son peuple. Si ce peuple demandait à tous ceux qui lui donnent des conseils en matière de problèmes frontaliers où ils étaient lorsque ces frontières furent en jeu, peut-être serait-il mieux conseillé, et ses frontières géographiques et politiques mieux gardées.

Karl Haushofer

Les Frontières (1927). (Grenzen) - (WOWINCKEL, Berlin, 1927).

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UN ALLEMAND SANS ALLEMAGNE, ERNST VON SALOMON.

 

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Une très belle maison à Elbdeich (Stöckte), entre le Schleswig et Hambourg : une barrière de bois, deux grands bâtiments au toit de chaume, un jardin, des arbres. Blanc, brun, vert. L'écrivain Ernst von Salomon y est mort le 9 août. La veille, il s'inquiétait d'un orage dont il n'aura jamais vu la fin.

« Ce n'est jamais d'agir qui déshonore, c'est de subir». Walter Rathenau a écrit cela dans ses « Réflexions». Ernst von Salomon et ses amis ne voulaient pas subir. Ils ont tué Walter Rathenau. L'œuvre de von Salomon, c'est l'histoire de sa vie, et l'Histoire de l'Allemagne. L'une se confond avec l'autre. On ne peut les évoquer séparément. Cela commence aux lendemains de la Grande Guerre.

29 octobre 1918. Allemagne du Nord. La 3e escadre de la Flotte impériale, entrée à Kiel, a adopté une attitude insurrectionnelle. Les équipages ont formulé des revendications révolutionnaires et menacé d'abattre des officiers. Rapidement, les insurgés se sont emparés de la ville. Puis le mouvement a gagné les vieilles cités de la Hanse : Hambourg « la rouge», Lubeck, Wilhelmshafen, Brème. Et enfin, Berlin. Guillaume II abdique le 9 novembre. Le jour même, le social-démocrate Scheidemann proclame la République. Quelques heures plus tard, le spartakiste Karl Liebknecht annonce la « République socialiste». Le 10, un Conseil des commissaires du peuple est élu à Berlin, par une Assemblée plénière d'ouvriers et de soldats.

Une vague d'antimilitarisme submerge le pays. Les officiers sont attaqués dans la rue. Von Salomon, qui porte fièrement l'uniforme, raconte aux premières pages des « Réprouvés» comment il fut roué de coups : «Je me vis soudain encerclé d'une quantité de gens, dont quelques femmes. Un homme, coiffé d'un chapeau melon, brandit son parapluie au-dessus de ma tête, un autre se mit à rire et beaucoup l'imitèrent, mais moi je ne pensais qu'à mes épaulettes. Tout dépendait de mes épaulettes : mon honneur (ridicule l de quelle importance pouvaient être des épaulettes!), tout dépendait de cela, et je saisis ma baïonnette. Alors le poing s'abattit sur ma figure». Il venait d'avoir seize ans.

Ernst von Salomon est né le 25 septembre 1902 à Kiel. Famille originaire de Venise et de France. Un Louis-Frédéric Cassian de Salomon participa au complot de Pichegru contre Napoléon. Père né en Angleterre, tué sur le front. Mère née en Russie. Prussiens par affinités : « Si je n'étais pas Prussien, je le serais devenu par élection» («Le questionnaire »).

D'abord élevé dans une institution de Karlsruhe, il entre très jeune à l'École des Cadets de l'Empereur. Un Prytanée prussien. Éducation inoubliable, dont il fera le récit dans « Les Cadets». La défaite de 1918 vient fracasser son univers. La nouvelle de la signature de l'armistice arrive à la figure du jeune Cadet comme une balle. Il jure de ne jamais s'en relever. C'est alors qu'il décide de rejoindre ces « réprouvés» (« die Geächteten »), ces proscrits des corps-francs que l'Allemagne vaincue hésite à regarder en face, parce qu'à l'heure de la défaite, ils veulent maintenir vivante l'idée de la patrie qui se bat.

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Dans un ouvrage devenu classique, « Die deutsche Freikorps, 1918-23» (F. Bruckmann-Verlag, 1936), F.W von Oertzen explique que les corps-francs eurent une double origine, D'une part les troupes formées en 1918-19 pour lutter contre l'agitation bolchevique; d'autre part, celles qui furent ramenées, après la guerre, des pays baltes.

«En décembre 1918, rappelle M. Droz, professeur à la Sorbonne, l'Armée régulière, minée par la propagande spartakiste, a été incapable de reprendre Berlin, qui était entre les mains des révolutionnaires. Les troupes du général Lequis ont été contaminées. Le gouvernement, présidé par le nouveau chancelier Ebert, semble être leur prisonnier» (« Le nationalisme allemand de 1871 à 1939». CDU-SEDES, 1967).

Dans ces conditions, un accord secret est conclu avec l'état-major. L'Armée s'engage à soutenir le gouvernement socialiste, pour faire pièce aux «ultras» d'extrême-gauche.

Ernst von Salomon, au début des « Réprouvés », décrit la façon dont le général Maerker, appuyé par le ministre social-démocrate Noske, put rassembler dans une même formation des volontaires chargés de rétablir l'ordre et de défendre les frontières.

Les premiers corps-francs apparaissent en Westphalie. Fin 1919, ils regroupent plus de 300 000 hommes. Berlin est repris. Des soulèvements communistes sont réprimés en Saxe, en Thuringe et à Hambourg. Après l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, les spartakistes perdent le contrôle des Conseils ouvriers.

La République de Weimar s'installe dans un calme trompeur. C'est le temps des contrastes. « Tout suants et essoufflés par la marche, écrit von Salomon, nous percevions le son des mélopées nègres qui s'échappait des bars et des boîtes où l'on s'amuse; nous croisions des profiteurs et des grues ivres et tapageurs; nous voyions les bourgeois que nous étions chargés de protéger assis dans des cabarets chics, avec des filles qu'ils enlaçaient étroitement, devant des tables couvertes de bouteilles et de verres étincelants, ou bien exécutant sur le miroir d'un parquet des danses sensuelles et enivrantes. Et au loin, on entendait encore le bruit assourdi de quelque fusil de nos camarades».

Plus loin encore, il y a le Balticum. Les desperados de la patrie. Au lendemain de l'armistice, l'Allemagne avait été autorisée à se maintenir dans les pays baltes : les Alliés craignaient que les Russes ne s'en emparent. Le général von der Goltz eut alors l'idée de rattraper à l'Est ce que son pays avait perdu à l'Ouest, et de créer, avec l'appui des corps-francs, de vastes colonies à la fois agricoles et militaires, souvenir des chevaliers teutoniques. Les soldats démobilisés affluèrent bientôt. « La patrie, dit von Salomon, continuait à brûler sourdement en quelques cerveaux hardis».

Mais, en 1920, la France et l'Angleterre, ayant favorisé la constitution d'un gouvernement letton, croient pouvoir exiger que les corps-francs soient rapatriés. Décision on ne peut plus mal accueillie. Bon nombre d'officiers refusent d'obéir. D'autres reviennent en Allemagne, mécontents et aigris. En l'espace de quelques mois, la colère du jeune von Salomon et celle de ses amis se reporte sur cette République qu'ils ont sauvée du bolchevisme, et qui veut maintenant se débarrasser de ses alliés trop remuants.

— Je n'avais pas deviné, s'exclame le général von der Goltz, que je tenais un sabre brisé dans mes mains, et que mon pire ennemi serait mon peuple et mon gouvernement!»

A la répugnance pour l'humanisme et les institutions bourgeoises s'ajoutent l'amertume, le goût de la guerre et la nostalgie de l'action : « La guerre les tenait, la guerre les dominait, la guerre ne les laisserait jamais échapper. Ils auront toujours la guerre dans le sang, la mort toute proche, l’horreur, l’ivresse et le fer ».

Et encore, pour dire que la chasse vaut plus que la proie, von Salomon écrit : « Ce que nous voulions, nous ne le savions pas, et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. Pourtant, nous étions heureux dans la confusion, car nous avions la sensation de ne faire qu’un avec notre temps » (Les réprouvés).

L’idéologie ne compte guère : « Agir, agir n'importe comment, tête baissée, se   révolter   par principe,   tendre   ses énergies   par   tous   les   moyens,   avec toutes les audaces : le sang ne coule jamais en vain ».

Plus tard,   le   héros   de   «La ville» prononcera une parole décisive :

— Peu importe ce qu'on pense. Ce qui compte, c'est la manière de le penser.»

Comme dans toutes les affaires de « soldats perdus», cela aboutit à un putsch.

En mars 1920, le putsch Kapp-Lütwitz correspond au point culminant de l'action des corps-francs. Les Alliés avaient demandé la dissolution de la brigade Ehrhardt. Ce corps, qui avait joué un rôle important, apparaissait comme un centre d'agitation nationaliste.

Son chef, le capitaine Ehrhardt, jouissait lui-même d’une grande popularité. Et ses hommes s’étaient donnés un chant de rage et de colère : « Hakenkreuz am Stahlhelm ». Menacée dans son existence, la brigade entend bien réagir. Le 12 mars, les corps-francs s’emparent de Berlin. Le chancelier Ebert est obligé de quitter la ville. Deux officiers, Kapp et von Lütwitz, essaient de faire « basculer » la Reichswehr. Mais les cadres de l'Armée hésitent. Bientôt, la situation se dégrade. Une grève générale, paralysant la capitale, met un terme à l'entreprise.

Ernst von Salomon a participé au putsch. Il décrit le dégoût qu'éprouvent ses compagnons pour toute activité politique « légaliste ». Pour éliminer les traîtres à la patrie (« Vaterlands-verräter»), décrète-t-il, il n'y a plus que les moyens radicaux. Réduits au « chômage», certains activistes s'intègrent à la petite Armée de 100000 hommes que les Alliés ont autorisé à l'Allemagne. D'autres entrent dans les«Einwohnerswehren», auxiliaires de la Reichswehr, qui constituent une sorte de police locale, officiellement dissoute au 1er janvier 1921. Le plus grand nombre d'entre eux se retrouvent au sein d'associations d'anciens combattants, de clubs de tir, de sociétés sportives ou culturelles.

Dans un climat que l'on imagine à peine aujourd'hui, on voit apparaître une multitude de petits partis et de mouvements, clandestins ou non : Wiking-bund, Bund des amis de l'Edda, Bund de Franconie, Bund Arminius, Wandervogel aryen, etc.

Von Salomon adhère à quelque dix-huit de ces associations. En août 1920, plusieurs sociétés secrètes bavaroises fusionnent, et constituent l'Organisation Escherich, dite communément Orgesch. On y retrouve des anciens du Stahlhelm (« Casque d'acier»), de l'Oberland Korps, des jungdeutscher Orden, etc.

Peu après, apparaît l'Organisation Consul (OC), implantée un peu partout par l'officier de marine Ehrhardt, et qu'animé clandestinement le chef de la police de Munich, Pöhner. Son mot d'ordre : «Pas de négociations, on tire»!

« L'image que l'on se faisait de l'OC, écrit von Salomon, eut pour résultat que l’on crut voir sa main partout. Mais ce qui était étrange et inquiétant à la fois, c'était qu'à l'indignation bruyante, il se mêlait trop souvent une joie secrète, et que l'angoisse apeurée s'accompagnait d'une satisfaction perverse. Il y eut des instants où, même dans le cœur du petit fonctionnaire le plus modeste et le plus loyal, les rumeurs fantastiques qui couraient sur l'OC faisaient monter l'enthousiasme aussi vite que montait la mousse au col de la chope de bière.»

En 1921, les corps-francs se battent en Haute-Silésie. En 1923, ils animent le mouvement de résistance à l'occupation de la Ruhr, dont Léo Schlageter devient le symbole.

Schlageter, comme von Salomon, a participé au putsch Kapp et à la guerre de Silésie. Membre du corps Havenstein, il a aussi adhéré au NSDAP (National-Sozialistische Deutsche Arbeits-Partei), dès 1922. En mars 1923, il fait sauter un pont de chemin de fer près de Calkum, paralysant ainsi le trafic organisé par les occupants. Arrêté par les Français, il est fusillé, après un jugement sommaire, le 26 mai, près de Düsseldorf. A l'âge de vingt-huit ans. Ses compagnons sont envoyés à l'île Saint-Martin-de-Ré, avant d'être déportés à Cayenne. Dix ans plus tard. Schlageter sera déclaré héros national. Des dizaines de monuments à sa mémoire s'élèveront dans toute l'Allemagne.

Parallèlement, les corps-francs créent des tribunaux secrets. Ils s'inspirent, dit von Salomon, de la Sainte-Vehme, cette mystérieuse institution née au XIIe siècle en Westphalie, lorsque s'émiettait le Saint-Empire romain germanique.

De 1919 à 1922, on dénombre quelque 354 attentats politiques. Le 26 janvier 1920, Matthias Erzberger, ministre des Finances, chef du Centrum (catholique), et qui ne cesse de réclamer la stricte application des clauses du traité de Versailles, est grièvement blessé. Le 26 août 1921, il est abattu par deux membres de ('«Organisation Consul», les lieutenants de marine Heinrich Tillessen et Heinrich Schulz. Arrêtés, les « réprouvés» revendiquent leur acte avec fierté.

Puis c'est l'affaire Rathenau, qui va marquer von Salomon pour la vie. Le 24 juin 1922, Walter Rathenau, ministre des Affaires étrangères dans le second cabinet Wirth, sort en voiture de sa villa de Grünewald, près de Berlin. Une autre voiture le rattrape. Les lieutenants de marine Kern et Fischer tirent plusieurs coups de revolver et lancent une grenade. Rathenau est tué sur le coup.

Rathenau n'était pourtant pas un homme de gauche. Le germaniste Edmond Vermeil le classe parmi les doctrinaires de la révolution nationale allemande, aux côtés de Thomas Mann et Keyserling.

Mais cet humaniste à multiples facettes, adepte à la fois de Bergson et de Nietzsche, rêvait d'un « royaume de l'âme», où l'homme mécanisé, le « Zweckmensch» (l'homme qui ne poursuit que des fins extérieures à sa propre vie), serait ramené à sa place; il subordonnait la « démocratie vraie» à l'instauration du « Volksstaat» (l'État adapté à la vie substantielle du peuple). Il était trop subtil pour son temps. Pour les nationalistes de l'entre-deux guerres, Rathenau était le symbole de la défaite, et (surtout) de son acceptation : il était le signataire de l'accord germano-soviétique passé à Rapallo.

Aussitôt après l'attentat, Kern et Fischer sont traqués par la police. On offre un million, puis quatre millions et demi de marks pour leur capture. Ils sont finalement cernés dans un château appartenant à l'écrivain Hans Stem. L'un est tué, l'autre se suicide : « Fischer s'assit sur le second lit, leva son pistolet, l'appuya sur sa tempe, à l'endroit où Kern avait été atteint, et pressa la détente».

Ernst von Salomon avait fourni la voiture avec laquelle les deux officiers ont agi. Après le meurtre, il est allé en vain à la recherche de ses compagnons, afin de leur procurer un passeport. Recherché, arrêté à son tour, il est condamné à cinq ans de réclusion pour sa « participation active», puis à trois ans de prison pour coups et blessures. Il ne sera amnistié et libéré qu'en 1928.

Au bout de trois années passées au « secret», il est autorisé à avoir un livre. Il demande « Le rouge et le noir», de Stendhal. Et il écrit « Les réprouvés».

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Dès leur publication, en 1928, chez Rowohlt, « Les réprouvés» exercent sur le monde intellectuel de l'époque une véritable fascination. Bien avant de lire Malraux, des militants politiques de tous bords y découvrent l'éternel romantisme de l'action. Et Drieu la Rochelle, dans ses « Notes pour comprendre le siècle», ne manquera pas d'évoquer « le combattant de la Grande Guerre formé dans les « Sturmtruppen » ou l'aviation, devenu l'acharné des corps-francs, le terroriste assassin de Rathenau, le boy-scout, le « Wandervogel» errant de Maison de jeunesse en Maison de jeunesse, jusqu'à l'autre bout de l'Europe, vers le salut inconnu».

Aux alentours des années soixante, les soldats de l'Algérie française, les militants et les putschistes, réprouvés et abandonnés eux aussi, reliront avec passion ces pages où se profilent les visages fraternels des grands activistes du passé :« Nous étions fous. Et nous savions que nous l'étions. Nous savions que nous serions abattus par la colère de tous les peuples qui s'agitaient autour de notre cohorte téméraire. Mais si jamais une folie eut une méthode, ce fut bien la nôtre. Nous ne voulions pas nous résigner à une époque où le renoncement était la devise du jour. Nous disions non à l'Allemagne de ce temps, parce que nous avions déjà sur le bout de la langue le oui pour celle qui venait. Ainsi notre folie n'était qu'orgueilleuse obstination. Nous étions prêts à supporter les conséquences de cette obstination. Un homme ne peut faire plus».

Pendant un demi-siècle, von Salomon a vécu dans l'ombre de Rathenau. Quelques semaines avant sa mort, à l'occasion du cinquantenaire de l'attentat, les stations de radio lui posaient encore les mêmes questions.

Ernst Jünger, de sa voix un peu traînante, avait été le premier à lui demander :

—        Pourquoi n'avez-vous pas eu le courage   de   dire   que   Ratheneau   fut tué parce qu'il était Juif ?»

Von Salomon a répondu comme il l'a toujours fait :

—        Parce que ce n'était pas vrai».

A peine sorti de prison, von Salomon reprend contact avec ses compagnons. Il devient employé d'assurances, agent de change « volant».

En 1932, il vient en France. Il reste seize mois au pays basque. Voyages à Lourdes, à Saint-Jean-de-Luz. Entretiens avec Claude Farrère. En résulte une nouvelle pleine d'ironie, intitulée « Boche in Frankreich», qui sera plus tard annexée au texte du « Questionnaire ».

« Tous les Français qui m'entendent parler français se mettent à sourire, y écrit-il. Je parle avec l'accent du Midi. Je parle donc à peu près français comme mon ami le commissaire de police de Saint-Jean-de-Luz, qui a passé quatre ans dans un camp de prisonniers de guerre près de Dresde, parle allemand. Je jure que je n'abuserai jamais de mes connaissances de la langue française dans le but d'entendre grincer sous mes bottes la sainte terre de France!»

La République de Weimar est à bout de souffle. A Berlin, les cabarets sont toujours pleins. Mais il y a six millions de chômeurs. Une société s'effondre. Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient chancelier.

Beaucoup d'anciens corps-francs se retrouvent au Parti national-socialiste : dès 1920, la Ligue pour la défense et l'attaque (Schutz- und Trutzbund) jetait une sorte de « pont» entre le Freikorps (les corps-francs) et le NSDAP, et prenait bientôt une telle importance qu'un livre entier, depuis, a pu lui être consacré (Uwe Lohalm : «Volkischer Radika-limus». Leibniz-Verlag, 1970). L'unanimité est loin d'être la règle. Le niveau de conscience politique des « réprouvés» est souvent des plus bas. D'autre part, il faut compter avec ceux que le Dr Armin Mohler («Diekonservative Révolution») a appelé «les trotskystes du national-socialisme ».

En bon Allemand du Nord, Ernst von Salomon n'est pas très enthousiasmé par les « buveurs de bière». Les « cathédrales de lumière» de Nuremberg retiennent son attention, mais sans le faire vibrer.

A l'instar d'Ernst Jünger et des adeptes du «socialisme prussien», il préfère garder ses distances vis-à-vis d'un mouvement qui lui paraît trop plébéien, et de surcroît marqué par ses origines « méridionales» bavaroises.

Plus qu'un nationalisme révolutionnaire, il professe un aristocratisme rigide : «Je considérais, dira-t-il par la suite, comme trahison infâme du véritable but, la tentative de Hitler de déplacer l'accent décisif de l'État au peuple, de l'autorité à la totalité».

Son frère, Bruno von Salomon, est allé beaucoup plus loin. Après avoir participé au lancement du journal « Der Aufbruch», il adhéra au parti communiste, dans les dernières années de la République. Son état d'esprit correspondait à celui d'un certain nombre d'intellectuels allemands qui, vers 1930, rompirent violemment avec la bourgeoisie.

Estimant qu'une guerre de revanche à l'Ouest ne pouvait être menée qu'avec l'appui de l'Union soviétique, ils se tournèrent soit vers les groupes nationaux-bolcheviques (Ernst Niekish, Karl-Otto Paetel), soit vers la « gauche nazie» de Strasser, soit vers le PC.

En dépit des offres qu'il reçoit, von Salomon refuse de «jouer un rôle» sous le IIIe Reich. Il préfère être lecteur de manuscrits chez l'éditeur Rowohlt, puis scénariste.

A la Chambre des écrivains, présidée par l'ancien expressionniste Hans Johst, il ne fréquente guère que Blunck, Ernst Wiechert, Agnes Miegel, Hans Carossa, Jünger, Kolbenheyer, et surtout Hans Grimm, l'auteur de «Volk ohne Raum» (Peuple sans espace). Quelques-uns de ses textes («Die Front kehrt heim», «Putsch», «Die Verschwôrer») sont alors réédités, notamment aux éd. Moritz-Diesterweg, par Rudolf Ibel et Walter Machleidt.

Le 8 septembre 1935, Pierre Drieu la Rochelle est à Berlin. Il écrit à une amie : « Hier au soir, j'ai passé la soirée avec l'écrivain allemand que j'aime le plus : Ernst von Salomon, qui a été des années en prison pour avoir participé au meurtre de Rathenau. Il m'a parlé avec beaucoup de franchise et de force. C'est beau de voir un homme au-dessus des événements. Il a tout fait pour créer ce régime et il refuse les honneurs : un vrai aristocrate. Nous nous sommes merveilleusement entendus». Trente ans plus tard, le national-socialisme restait chez von Salomon un souvenir indécis. Peu avant sa mort, dans une conversation, il célébrait les mérites des Waffen-SS. Mais c'était pour ajouter :

— Ces hommes étaient des preux. Ils n'avaient donc rien de commun avec le nazisme ».

Dans «Le questionnaire», l'ancien Cadet de la Garde s'avoue incapable de se faire une opinion sur cet étrange « caporal autrichien» venu ramasser en vingt ans l'Histoire de vingt siècles : la lutte pour le pouvoir, l'Imperium, le crépuscule des dieux. Et de s'interroger sur ce « Führer venu de l'ombre», qui « ne trouvera jamais sa place dans l'Histoire». 1945. L'épuration. Ernst von Salomon est à nouveau arrêté. Par les Américains, cette fois. On l'accuse d'avoir appartenu au Volkssturm, où les «territoriaux» non mobilisables étaient enrôlés. Il est emprisonné. Par erreur. Puis relâché.

A cette époque, les Alliés n'ont pas créé moins de 262 commissions de dénazification. Afin d'établir les responsabilités exactes des sept millions d'adhérents du parti nazi, les Alliés font distribuer douze millions d'un imprimé comportant 125 questions détaillées. C'est le fameux «questionnaire». Y répondre donne droit à la carte d'alimentation et au permis de travail.

Von Salomon remplit le sien d'une façon inattendue. Il en fait la matière d'un gros livre interminable et disert. Il y retrace une fois de plus son passé, avec un détachement presque amusé, qui va scandaliser longtemps certains lecteurs. A sa mort, l'hebdomadaire Der Spiegel (600 000 exemplaires) dénoncera encore sa « raideur» et son insuffisante humilité.

Traduit en français en 1953, « Le questionnaire» connaît en Allemagne un succès foudroyant. 60 000 exemplaires partent en six mois. Pour quelques-uns, c'est, comme « La vingt-cinquième heure» de Virgil Gheorgiu, une libération.

Après « Le questionnaire», von Salomon publie « La ville», son seul véritable roman avec « La belle Wilhelmine».

Le livre s'ouvre, comme une fenêtre, sur les régions du Schleswig-Holstein situées au nord de l'Elbe. Dunes, digues, prairies enlevées à la mer. Paysage de polders, comme en Frise et aux Pays-Bas. Pays rural, où les hautes terres, le plateau (« Geest»), s'opposent aux « Marschen», « Ce sont les fermes qui dominent. Les bâtiments de briques avec leurs immenses toits de chaume, leurs petites fenêtres» et la porte qui tient presque toute la façade, s'élèvent au milieu des rectangles étroits des pâtures, séparés par des fossés de drainage. Sur leur terre grasse, l'herbe foisonne, tondue régulièrement par le bétail. Le plus souvent, l'étable et l'habitation sont réunies sous le même toit immense, et l'odeur chaude, pénétrante, des bêtes attachées envahit toute la maison ».

La toile de fond est historique. Sous la République de Weimar, la petite paysannerie, endettée, ne parvient plus à payer l'impôt. Le prix des produits industriels monte régulièrement, celui des produits agricoles ne cesse de baisser. Début 1929, la révolte gronde. Un groupe de paysans préconise la grève de l'impôt. Le meneur s'appelle Klaus Heim. C'est « un gros homme, fort comme un de ses bœufs, avec des poils blonds gris sur sa tête rouge carrée».

« — Que faire ? demandèrent les paysans à Klaus Heim, premier parmi les égaux. Et Heim répondit : — Aidez-vous vous-mêmes».

Les nationaux-socialistes profitèrent de la jacquerie pour s'implanter dans le Nord du pays. Von Salomon rappelle que ce ne fut pas sans heurts.

Le 7 mars 1 929, dans le petit village de Wöhrden, les communistes attaquent un cortège de « chemises brunes». Il y a deux morts et vingt-trois blessés. Six mille personnes assistent aux obsèques. Hitler est venu en personne, accompagné des chefs des SA et du Gauleiter Lohse. La semaine suivante, cinq cents paysans adhèrent au NSDAP. Aux élections de juillet 1932, le parti nazi recueille 76% des voix dans le sud du Schleswig, 95% dans le nord. Le héros de « La ville», Ive, a participé au mouvement de Klaus Heim. Il s'est ensuite rendu à Berlin, dans l'espoir de « renverser le monde des trottoirs». Mais sa quête est restée vaine. Il finit par se faire tuer par un policier, au cours d'une manifestation d'ouvriers. Un autre personnage du livre, Hinnerk, est à la fois national-socialiste et communiste. « II faut, dit-il, établir comme Loi suprême la seule Loi décente : la camaraderie». Et il ajoute : «Tu peux appeler cela socialisme ou nationalisme, je m'en fous royalement ! »

En 1960 paraît «Le destin de A.D. », récit véridique, affirme von Salomon. A.D. est né en 1901. Officier dans la Reichswehr, on l'a accusé à tort de sympathies communistes. Arrêté, emprisonné, il a fini par adhérer effectivement au PC. Mais à ce moment-là seulement. Les nazis l'ont fait transférer dans un camp de concentration. Mais, en 1945, ce sont les Américains qui le suspectent à leur tour. Et le voilà de nouveau condamné, incarcéré, libéré. Ainsi, toute sa vie, A.D. n'a cessé d'être jugé pour des actes qu'il n'avait pas commis. Il a vécu « dans l'ombre de l'Histoire», et n'y a pas résisté. Von Salomon raconte l'histoire de A.D. d'une manière impassible et glacée, qui ne rappelle en rien le style des « Réprouvés». C'est qu'avec le temps, il a lui-même appris à s'observer. « Nous croyons aux instants où toute une vie se trouve ramassée, nous croyons au bonheur d'une prompte décision» écrivait-il dans « Les réprouvés».

Considéré comme un homme d'action, von Salomon n'était qu'un « observateur passionnément engagé». C'est pourquoi A.D., qui n'a connu aucune des aventures auxquelles il a lui-même participé, lui ressemble finalement autant que le Garine des «Conquérants» peut ressembler à Malraux.

Sans cesse accusé lui aussi, et toujours à contre-temps, von Salomon ne semble avoir eu une vie exceptionnelle que parce que cette vie s'est confondue avec des événements qui, eux l'étaient. Venu trop tard ou venu trop tôt, il incarne parfaitement toutes les contradictions et les déchirements de la vieille Allemagne impériale. Son existence n'a été que le reflet d'une époque, et s'il a fait l'objet de tant de polémiques, c'est qu'on a voulu juger cette époque à travers lui»

Dans son « Portrait de l'aventurier» (Grasset, 1965), M. Roger Stéphane associait Ernst von Salomon à T.E. Lawrence et André Malraux. Il voyait en lui, avec Ernst Jünger, le plus grand des écrivains allemands encore vivants.

« Quiconque rencontre aujourd'hui A. D., lit-on à la fin du « Destin», ne se doutera certes pas qu'il a devant lui l'homme qui, pendant vingt-sept ans, a été la victime expiatoire des péchés de notre temps; un homme qui, au milieu des problèmes de notre « passé non surmonté», a parfaitement réussi à surmonter son passé à lui. Un homme d'un certain âge, discrètement vêtu de gris; dans l'oreille droite, un appareil de correction auditive en plastique, fixé sur la monture en corne de ses lunettes. II promène son chien, un chien de taille moyenne et de race indéfinissable, et il s'arrête patiemment avec lui à chaque coin de rue. »

1972. Ernst von Salomon avait, lui aussi, «surmonté son passé». C'était un homme de petite taille, légèrement corpulent. L'œil vivace, le foulard glissé dans la chemise. Il levait l'index, et disait en éclatant de rire : — Je suis un Allemand sans Allemagne, un Prussien sans Prusse, un monarchiste sans roi, un socialiste sans socialisme, et je serais aussi un démocrate s'il y avait une démocratie. La guerre, la révolution, le combat des idées : tout cela a rempli le siècle que j'ai connu, et je l'ai bu comme on boit un alcool».

Fabrice LAROCHE

Sources : Le Spectacle du Monde – Novembre 1972

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