Résistance Identitaire Européenne

Le merveilleux païen dans le procès de la Pucelle

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Que n'a-t ’on écrit sur Jeanne d'Arc ? Aujourd'hui encore, des écrivains, qui ne sont pas romanciers mais pensent être historiens, vous content qu'elle ne fut pas brûlée à Rouen, et qu'elle revint en Lorraine sous le nom de Jeanne des Armoises... D'autres, plus sérieux, s'interrogent sur ses origines. Quelques-uns voient en elle une envoyée de Dieu. D'autres se demandent ce qu'il serait advenu de l'histoire du monde si, à Vaucouleurs, plutôt que de l'envoyer au roi de France, on l'avait renvoyée garder ses moutons. Déjà en son temps, l'opinion sur la Pucelle était partagée : certains voyaient en elle une sorcière, tandis que d'autres l'adoraient comme une sainte ou comme une prophétesse. Une chronique - anglaise, évidemment... - du XVe siècle rapportant son arrestation par les Bourguignons énonce sans ambages cette appréciation : « Et le vingt-troisième jour de mai vers la nuit devant la ville de Compiègne, fut prise sur le champ de bataille une femme avec beaucoup de nobles capitaines, qu'on appelait la Pucelle de Dieu, une mauvaise sorcière, par la puissance de laquelle le dauphin et tous nos adversaires croyaient fermement conquérir toute la France, et n'avoir jamais le dessous en aucun lieu où elle serait présente, car ils la regardaient entre eux comme une prophétesse et une grande déesse. »

Bref, chez Jeanne d'Arc, ésotéristes, romanciers, historiens, patriotes à la sauce Pétain, catholiques un peu intégristes, académiciens, cinéastes, fous de Dieu, anglophobes, xénophobes, tous trouvent de quoi les satisfaire. Ce qui explique que l’on a droit à une manne de livres où il y a à boire et à manger...

Mon propos n'est pas l'histoire de Jeanne d'Arc, ni ses origines, ni les causes de sa mission, ni les conséquences de son action, ni ses influences sur l'histoire de la France et de l'Europe... Laissons cela à d'autres, plus compétents.

Mais, puisque, pour certains de ses contemporains, elle était sorcière - ils n'imaginaient pas, les pauvres, qu'un jour elle serait sainte -, il m'a paru intéressant de consulter les pièces de son procès afin d'en extraire tout ce qui a trait au folklore. N'est-il pas souvent question, dans ce procès, de fées ? Et même d'une mandragore ?

De quoi ravir le folkloriste.

Le réquisitoire

Le 27 mars 1431, le promoteur, Jean d'Estivet, chanoine des églises de Bayeux et de Beauvais, lut devant Jeanne d'Arc, les deux juges et les trente assesseurs présents, un acte d'accusation en latin. Jeanne objecta qu'elle ne comprenait pas le latin. Après délibération, juges et assesseurs décidèrent que ce réquisitoire serait lu et exposé en français, et que l'accusée aurait latitude et temps de répondre à chacun des griefs. Un juge, Pierre Cauchon, expliqua à Jeanne qu'ils étaient là pour procéder avec pitié et mansuétude, et non pas dans un esprit de vengeance. Il l'exhorta à se choisir un ou plusieurs avocats parmi ceux qui assistaient au procès dans la grande salle du château de Rouen. Jeanne refusa, disant que Dieu était son meilleur conseil.

Les 27 et 28 mars, Thomas de Courcelles, délégué de l'université de Paris, lut donc à Jeanne, en français, les soixante-dix articles du réquisitoire du promoteur. Les réponses de l'accusée à chaque article furent enregistrées. Ce réquisitoire se basait notamment sur une enquête ordonnée par Pierre Cauchon auprès des habitants de Domremy.

Dans le réquisitoire contre Jeanne d'Arc, à l'article IV, on lit : « Dans sa jeunesse, elle n'a appris ni sa croyance ni les principes de la foi, mais elle a été instruite et initiée par certaines vieilles femmes à faire des sorcelleries, divinations, et autres pratiques superstitieuses ou arts magiques. De tout temps, plusieurs habitants de ces villages ont été réputés comme de fervents jeteurs de ces maléfices. Jeanne, elle-même, a reconnu avoir ouï dire beaucoup de récits concernant les visions et les apparitions de fées ou d'esprits de fées de la part de plusieurs villageois, mais spécialement de sa marraine. Ce n'est cependant pas celle-ci mais d'autres qui l'ont instruite de ces maléfices et l'ont imprégnée de ces pernicieuses erreurs, au point qu'elle a confessé que jusqu'à ce temps-ci elle n'a pas su que les fées étaient des malins esprits. » Jeanne nia savoir ce qu'étaient les fées et assura qu'elle était bonne chrétienne. On lui demanda de réciter son Credo et elle refusa, disant qu'elle l'avait déjà fait à son confesseur.

L'article V va encore plus loin : « Non loin du village de Domremy, existe un arbre charmé, un hêtre, appelé par certains l'arbre des Dames ou l'arbre des Fées, près duquel jaillit une fontaine ; à l'entour vivent des fées, des malins esprits, avec lesquels ceux qui s'adonnent à la sorcellerie ont coutume de danser la nuit autour de l'arbre et de la fontaine. La fontaine est réputée guérir les fiévreux et les malades en général qui boivent de son eau ; Jeanne elle-même en a bu. C'est là également, et non sous l'arbre, que les saintes Catherine et Marguerite lui ont parlé et qu'elle les y a entendues ; mais elle ne sait plus ce qu'elles lui dirent. »

Jeanne expliqua que sa marraine, prénommée elle aussi Jeanne, et dont elle tient son prénom, a vu les fées à l'arbre ; du moins, c'est ce qu'elle lui a dit. L'accusée dit que jamais sa marraine n'a eu la réputation d'être une devineresse ou une sorcière. Quant aux fées, elle ne sait trop si elle savait avant le procès qu'il s'agit de malins esprits, elle a seulement entendu dire que ceux qui voyagent en l'air avec ces fées se rendent au sabbat le jeudi.

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L'article VI tente de démontrer que le comportement de Jeanne d'Arc à l'arbre aux Fées la range elle aussi parmi les sorcières : « Elle invoquait les démons et communiquait avec eux auprès de l'arbre et de la fontaine où elle se rendait seule, le plus souvent de nuit, parfois le jour, aux heures qu'on célébrait le service divin à l'église, pour danser et faire son sabbat. En dansant, elle tournait autour de la source et de l'arbre. Et après cela, elle faisait des bouquets d'herbes variées et de fleurs qu'elle attachait aux branches du même arbre, tout en fredonnant, avant et après, certaines chansons et chants, accompagnés d'invocations, de sortilèges et d'autres maléfices. Au matin suivant, ces bouquets avaient disparu. »

L'article VII accuse Jeanne « d'avoir été accoutumée de porter une mandragore en son sein, espérant, par ce moyen, obtenir une fortune prospère en richesses et choses temporelles, affirmant qu'une mandragore de ce genre avait vigueur et effet ».

Avec la mandragore ou plus exactement la racine de cette plante, nous entrons dans le monde de la sorcellerie. L'abbé Lecanu, dans son Histoire de Satan, en 1861, la décrit ainsi : elle était « réputée pour rendre heureux, faire trouver des trésors, multiplier les richesses, préserver des malheurs, rendre le Diable propice, détourner le tonnerre, arrêter l'incendie, préserver les troupeaux, garantir de la peste, prolonger la vie, suppléer, en un mot, à l'esprit, au bon sens, au jugement, à l'habileté de ceux qui n'en avaient pas. Il y avait des marchands qui en faisaient commerce, et qui savaient achever de lui donner cette forme à demi humaine que la nature a ébauchée. »

En effet, la racine de la mandragore a la forme, assez grossièrement ébauchée, d'un enfant de la ceinture aux pieds. Certains petits malins utilisaient n'importe quelle racine qu'ils sculptaient et dans laquelle ils incrustaient des graines de millet ou d'orge afin qu'une fois germées elles figurent les poils du corps. Le mieux était donc de se méfier de ces marchands, qui vendaient une marchandise à la fois douteuse et coûteuse, et de récolter soi-même sa propre mandragore. Les plus efficaces étaient recueillies au pied des gibets, on disait qu'elles étaient nées des larmes des pendus - en fait ces larmes étaient le sperme émis par la dernière érection du condamné, mais ecclésiastiques et folkloristes ont pour point commun une certaine pudeur. Encore fallait-il s'entourer, pour la récolter, d'un luxe de précautions : afin d'éviter de mourir dans l'année, on dégageait la racine soigneusement, puis on y attachait un chien. Il suffisait alors de reculer de quelques mètres et, montrant quelque os à l'animal, de l'attirer à soi ; en venant ainsi, le chien finissait d'arracher lui-même la mandragore et endossait la malédiction qui y était liée. La mandragore, souvent habillée en enfant, était alors placée dans un linge de lin ou de soie. On conte qu'en la nourrissant de sang humain, elle vivait longtemps et vous rendait tous les services énumérés plus haut. On connaît plusieurs cas, en France, de mandragores brûlées par ordre des autorités religieuses.

Jeanne d'Arc concéda qu'il y avait une mandragore près de son village, près de l'arbre aux Fées, sous un coudrier. Elle dit ne connaître cela que par ouï-dire, et ajouta qu'elle savait qu'une mandragore sert à faire venir l'argent. Pour quelqu'un qui en a simplement entendu parler...

Les interrogatoires

À la lecture des interrogatoires, on sent une Jeanne d'Arc tendue, se contredisant. Ainsi, interrogée à nouveau sur l'arbre des Fées, elle reconnaît avoir « ouï dire par plusieurs anciens que les fées avaient leur repaire à l'arbre ». Quand on lui demande si ces anciens sont de sa famille, elle affirme : « Non, ils ne sont pas de mon lignage », pour reconnaitre un peu plus loin que sa propre marraine lui a dit qu'elle avait elle-même vu les fées près de cet arbre. Quand on lui demande si elle-même a vu aussi les fées, elle répond bizarrement : « Je n'ai jamais vu de fées à l'arbre, que je sache. » Réponse qui entraîne une nouvelle question de l'interrogateur : « Les avez-vous vues ailleurs ? » et une réponse ambiguë : « Je ne sais pas si je les ai vues ou non ailleurs. »

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Remettons ce système de défense à notre époque, remplaçons les fées par des complices, et il n'est point difficile d'imaginer les réactions de l'avocat général.

Quant à la mandragore, Jeanne ne sait pas à quoi elle sert et ne sait pas non plus exactement où elle se trouve. Puis, sur nouvelles questions, elle précise qu'il s'en trouve une sous un coudrier situé tout à côté de l'arbre des Fées, et que cela sert à faire venir l'argent.

Reste, près de cet arbre, la fontaine, dite aujourd'hui encore fontaine des Fiévreux, entre Domremy et l'actuelle basilique. Jeanne reconnaît avoir bu de cette eau mais ne croit pas à ses vertus.

Bref, tout cela laisse perplexe. On sent là quelque malaise...

Le procès en réhabilitation

En 1455, la famille de Jeanne d'Arc entama un procès en réhabilitation qui devait annuler le jugement de 1431. Je ne parlerai ici que des éléments de folklore qui apparaissent dans cette contre-enquête.

Plusieurs personnes évoquèrent la fontaine des Fiévreux, disant que ceux qui ont la fièvre vont boire de son eau pour être guéris, et que la jeunesse de Domremy, chaque année, au dimanche dit communément « des Fontaines », allait danser et manger près de l'arbre des Fées et boire à ladite fontaine. Ce dimanche des Fontaines, qu'on appelle aussi le dimanche de Laetare, était dans le Barrois, dans le pays messin, dans une partie de la vallée de la Meuse, ainsi que dans le Perche consacré à une fête réservée à la jeunesse fête qui avait ses origines dans des rites païens.

On entendit donc trente-quatre témoins de Domremy et des alentours immédiats, et dix parlèrent de l'arbre aux Fées Un laboureur, Jean Morel, âgé alors d'environ soixante-dix ans - et parrain de Jeanne d'Arc - déclara sous serment « qu'au sujet de l'arbre, qu'on appelle des Dames, il entendit dire autrefois que des femmes ou personnes surnaturelles, qui portaient le nom de fées, allaient anciennement danser sous cet arbre Mais, à ce qu'on dit, après que l'évangile de saint Jean est lu et récité, elles n'y vont plus ».

C'est merveilleux d'avoir un témoin né vers 1385, parlant de l'évangile de saint Jean et des fées, et de retrouver la même croyance aujourd'hui. Ainsi, Mme Maria Pierret, née à Alle-sur-Semois en 1906, m'a-t-elle conté que les fées « dorment quelque part sous la terre, et qu'elles reviendront le jour où le curé ne récitera plus à la messe l'évangile de saint Jean ».

Roger Maudhuy

 

Notes :

D'après Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, édition de P. Tisset et Y. Lanhers, Paris, 1960 ; Jean Fraikin, Regards sur l'au-delà de Jeanne d'Arc, in Tradition Wallonne, tome X, 1993 ; Jean Fraikin, La Lorraine de Jeanne d'Arc, in Le Pays Gaumais, 1993-1996, pp. 229-266; E. Stofflet, La Légende du Bois-Chenu à Domremy-la-Pucelle, in Bulletin Mensuel de la Société d'Archéologie Lorraine et du Musée Historique Lorrain, tome X, 1910 ; E. Stofflet, Les Fontaines de Jeanne d'Arc à Domremy, in Bulletin de la Société d'Archéologie Lorraine, tome XIII, 1913, pp. 57-59 ; A, Vallet de Viriville, Procès de condamnation de Jeanne D’arc dite la Pucelle d'Orléans, Paris, 1867 ; enquête de Fauteur à Domremy-la-Pucelle. Sur la mandragore : abbé Lecanu, Histoire de Satan, Sa chute, son culte, ses manifestations, ses œuvres, la guerre qu'il fait à Dieu et aux hommes, Paris, 1861, p. 292 ; Roland Villeneuve, Dictionnaire du Diable, Paris, 1998, pp. 604-606

Sources : la Lorraine des légendes – Roger Maudhuy – Ed. France-Empire, 2004.

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VESTIGES DE CULTE (OU L’ÉRADICATION DES CULTES PAÏENS)

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Les actes des conciles et des synodes, les vies de saints, les homélies et les sermons du haut Moyen Age sont tous d'accord sur un point : la christianisation des païens est très imparfaite et n'a pas fait disparaître des pratiques diaboliques, sacrilèges et hautement condamnables. Or, parmi celles-ci, le culte rendu à des lieux ou en certains lieux occupe une place considérable, et lesdits lieux sont toujours les mêmes, ce qui retient l'attention.

Vers 563, Grégoire de Tours blâme le laxisme des prêtres qui tolèrent la persistance d'un culte des pierres, des arbres et des sources, « lieux désignés des païens ». L’Epistola canonica, que l'on date du VIe siècle, parle de « ces hommes déraisonnables qui vouent un culte sacrilège aux sources et aux arbres », ce que le synode d'Agde interdit en 506, tandis que les pénitentiels taxent d'une pénitence de trois années au pain et à l'eau ceux qui propitient les lieux cités. Césaire d'Arles (470-542) (1) se heurte à ses ouailles qui refusent d'abandonner les pratiques ancestrales et ne veulent pas abattre et brûler les arbres sacrés, ni cesser d'adresser des vœux aux sources et aux fontaines, ni de fréquenter des sanctuaires qui sont reconstruits sitôt détruits. « Nul ne doit rendre un culte aux arbres » est un ordre que Césaire répète inlassablement. « Si vous voyez encore des gens rendre un culte à des arbres ou à des sources [...], dit-il ailleurs, faites-leur des reproches très sévères, car quiconque a commis ce péché perd le sacrement de baptême. » Infatigable, il revient à la charge : « Je vous exhorte de nouveau à détruire tous les sanctuaires païens, où que vous en trouviez ; ne priez pas auprès des fontaines [...]. Si quelqu'un sait que près de sa maison se trouvent des autels ou un sanctuaire païen, ou des arbres auxquels on rend un culte païen, qu'il s'applique à les abattre, à les mettre en pièces ou à les couper à la racine. » II serait facile de produire ici mille exemples disant la même chose et émanant d'auteurs de tout l'Occident médiéval.

Vers 658, le synode de Nantes parle des arbres sacrés et indique que l'on n'ose en couper une branche ou un rejet, et que les gens, trompés par le diable, « vénèrent les pierres des lieux en ruine et dans les forêts ». Un sermon carolingien cite « les arbres sacrés de Jupiter ou de Mercure », ces noms dissimulant, bien sûr, des divinités n'ayant qu'un lointain rapport avec les dieux romains dont elles portent le nom. Mais l'interprétation romaine et chrétienne est omniprésente et occulte les traditions indigènes. L'Homélie sur les sacrilèges (VIIIe siècle) nous apprend que les chrétiens observent les Neptunalia (23 juillet) près des fontaines, des rivières et de la mer. La liste des lieux est complétée par la Vie de saint Eloi, rédigée au VIe siècle par Audoenus, qui ajoute les bornes, les limites et les carrefours où l'on allume des cierges et où l'on fait des offrandes, ce que signale déjà Pirmin de Reichenau dans un passage éloquent :

« N'adorez pas les idoles, les pierres, les arbres, les lieux retirés, les sources ou les croisées des chemins. Ne vous en remettez pas aux enchanteurs, aux sorciers, aux magiciens, aux haruspices, aux devins, aux mages, aux jeteurs de sorts. Ne croyez pas à la signification magique des éternuements, ni aux superstitions relatives aux petits oiseaux, ni aux maléfices diaboliques. Qu'est-ce donc, sinon un culte démoniaque que de célébrer les Vulcanales et les calendes, de tresser des lauriers, d'être attentif aux positions du pied, d'étendre la main sur des troncs d'arbre, de jeter du vin et du pain dans les sources [...]. N'accrochez pas aux croisées des chemins ou aux arbres des reproductions en bois des membres humains [...]. Aucun chrétien ne chantera des chansons à l'église, à la maison, à la croisée des chemins (2)... » (Liber scarapsus).

Le synode de Szabolcs (Hongrie) fait, en 1092, état de sacrifices aux puits, et le traité sur la Raison de catéchiser les paysans, rédigé vers 800 dans le cadre de l'évangélisation des païens, parle deux fois de sacrifices adressés aux lieux écartés (ad angulos). Nous savons aussi que ces cérémonies s'accompagnaient de repas sacrificiels. L'Homélie sur les sacrilèges cite des sacrifices d'animaux dont la chair était ensuite mangée ; ils avaient lieu « sur d'antiques autels et dans les bois sacrés », et le Capitulaire des provinces saxonnes interdit ces banquets faits « en l'honneur des démons ».

Il ne faudrait surtout pas croire que l'on adore l'objet — source, arbre, pierre, etc. —, erreur trop souvent commise. Non, on s'adresse à la puissance qui l'habite, au numen, au génie, au démon. Le concile d'Agde nous dit expressément que les hommes croient qu'un être numineux y réside.

Il ne faudrait pas non plus s'enfoncer dans une autre erreur qui se répète avec une belle régularité. De nombreux savants ont considéré que le témoignage de la littérature ecclésiastique n'était pas valable car il attribuait aux peuples de l'Occident médiéval un paganisme romain et, qu'en outre, le contenu des sermons et des pénitentiels, des actes des conciles et des synodes, ne reflétait nullement la réalité car nous aurions une tradition fermée sur elle-même, ne faisant qu'indéfiniment répéter les mêmes choses, chaque texte en recopiant un autre et étant lui-même la source à laquelle puisent les clercs habitant d'autres horizons.

C'est en partie exact, mais si l'on confronte ces traditions aux témoignages des littératures en langue vulgaire, ce que les historiens oublient trop souvent de faire, les écartant sous prétexte que ce ne sont qu'affabulations romanesques, on découvre que les écrits catéchétiques sont, au même titre que la littérature narrative, un miroir, certes plus ou moins déformant, de la réalité. Nul clerc, nul écrivain ne s'écarte beaucoup de celle-ci, elle nourrit les écrits, comme aujourd'hui, car on n'invente jamais ce que l'on ignore. Commentant un passage du Liber scarapsus de Pirmin de Reichenau cité plus haut, Philippe Walter a fort justement attiré l'attention sur ce point :

« La réalité contemporaine s'exprime ici sous le voile d'une culture antique qui contribue à estomper certains traits spécifiques pour les dissoudre dans un fantasme obsessionnel du paganisme universel. Il va de soi cependant que certaines pratiques ici condamnées ont aussi dû être réellement observées par l’abbé. Dans la lecture d'un tel texte, on doit donc s'aviser qu'un écran de culture humaniste et une topique de l'anathème peuvent toujours s'interposer entre les éventuelles choses vues et l'observateur qui ne vise nullement la relative objectivité de l'ethnologue moderne (3). »

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Les vies de saints exaltant, entre autres choses, les victoires du christianisme sur le paganisme, livrent un complément d'information (4). Les arbres sacrés tombent sous la hache des hommes de Dieu. Sulpice Sévère, évêque de Bourges (584-591), rapporte comment saint Martin fit abattre un pin, ou un poirier, proche d'un sanctuaire, « parce qu'il était dédié au démon ». Saint Barbat, mort en 682, qui vécut à Bénévent sous les rois Grimoald et Romuald, abat l'arbre sacré où les Lombards suspendaient la peau des animaux tués, de la viande, etc. Saint Amateur, décédé en 418, évêque d’Auxerre, déracine un pin aux branches duquel le futur saint Germain suspendait la tête des bêtes sauvages qu'il avait abattues à la chasse. En 725, saint Boniface abat le chêne sacré que les Hessois adoraient à Geismar, et en 772 Charlemagne détruit l’Irminsul saxon. Vers 1070, une scolie à l'Histoire des évêques de l'Eglise de Hambourg, d'Adam de Brème, dit, à propos du sanctuaire païen d'Uppsal : « Près du temple, il y a un arbre toujours vert, immense. A ses pieds, une source où les païens ont coutume de déposer leurs victimes, qui sont noyées si ce sont des êtres humains. Si les noyés ne remontent pas, cela signifie que le sacrifice est accepté (5). »

Les eaux possèdent aussi leurs zélateurs. Au VIe siècle, Grégoire de Tours décrit le culte dont est l'objet le lac de Saint-Andéol, dans le Massif central :

« A une certaine époque, une multitude de gens à la campagne faisaient comme des libations à ce lac. Ils y jetaient des linges ou des pièces d'étoffes servant de vêtement aux hommes, quelques-uns des toisons de laine ; le plus grand nombre y jetaient des fromages, des gâteaux de cire, du pain, et chacun, suivant sa richesse, des objets qu'il serait trop long d'énumérer. Ils venaient avec des chariots, apportant de quoi boire et manger, abattaient des animaux et, pendant trois jours, ils se livraient à la bonne chère. Le quatrième jour, au moment de partir, ils étaient assaillis par une tempête, accompagnée de tonnerre et d'éclairs immenses, et il descendait du ciel une pluie si forte et une grêle si violente qu'à peine chacun des assistants croyait-il pouvoir échapper. Les choses se passaient ainsi tous les ans et la superstition tenait enveloppé le peuple irréfléchi (6). » (De gloria confessorum II, 6).

Les exemples sont légion et on peut même en trouver jusqu’à une époque récente — au XIXe siècle, on jetait encore des pièces de monnaie dans le lac de Saint-Andéol —, même s'ils sont fortement christianisés. Que cherchaient donc à obtenir les païens par leurs sacrifices et leurs vœux ? Au lac de Saint-Andéol, la pluie, ailleurs, la guérison, comme le dit clairement un capitulaire carolingien. Même si les textes restent en général très discrets, il est relativement facile de voir que priment des considérations concernant l'alimentation et la santé. On espère avoir la suffisance, donc de l'eau pour les cultures, et du soleil pour leur croissance ; on désire que le gibier ne manque point. On attend des génies locaux neutralité ou bienveillance afin qu'ils vous laissent en paix, c'est-à-dire n'envoient aucune maladie par le biais de leurs flèches invisibles, et qu'ils ne s'en prennent pas au bétail.

Prenons le Livre de la colonisation de l’Islande, dont l'une des rédactions est due à Sturla Thordarson (1214-1284), car il nous présente un paganisme encore bien vivant et ses informations recoupent celles de la littérature cléricale (7). Voici Thorir Snepill, habitant de Lundr : « II vouait un culte à un bosquet d'arbres » (S 237). Voilà Eyvind, colonisateur du Flateyardal : « II vouait un culte aux Pierres-de-Gunnr » (S 241). Thorstein au Nez rouge voue un culte à la cascade auprès de laquelle il demeure (S 255) ; la nuit où il mourut, tous ses moutons tombèrent dans la cascade. Dans la Saga de saint Olaf (8), il est question d'un monstre mi-femme, mi-baleine : « Les indigènes lui adressaient des sacrifices et le tenaient pour un bon protecteur du pays. »

Les lois chrétiennes (Kristenret) du Gulathing, en Norvège, reprochent aux païens de « croire aux génies du lieu (landvaettir), que ce soit dans les bosquets d'arbres ou dans les tertres ou dans les cascades », remarque d'une importance exceptionnelle car on nous dit ici que le culte ne s'adresse pas aux grands dieux du panthéon germanique, mais aux forces numineuses proches de l'homme, et ayant donc une grande importance pour sa vie quotidienne. Les Lois des Gutes (Gutalagen) blâment ceux qui portent leurs vœux aux bosquets, aux tumuli, aux idoles et aux lieux entourés d'une clôture (loca palis circumsepta), — et elles nous fournissent deux locutions intéressantes : trua à huit, trua à hauga, « croire aux collines, aux tertres ». On se souviendra aussi des paroles de Tacite :

« Les Germains consacrent des bois sacrés et des bocages et appellent du nom des dieux ce mystère qu'ils voient seulement grâce à leur vénération. C'est là qu'ils conservent les images et les étendards qu'ils portent au combat. » (Germania IX et VII).

Dans la Pharsale, Lucain décrit ainsi un bois sacré proche de Marseille assiégée par César (III, 399 sqq.) :

« II y avait un bois sacré qui, depuis un âge très reculé, n'avait jamais été profané. Il entourait de ses rameaux entrelacés un air ténébreux et des ombres glacées, impénétrables au soleil [...]. S'il faut en croire l'Antiquité admiratrice des êtres célestes, les oiseaux craignent de se percher sur les branches de ce bois et les bêtes sauvages de coucher dans les repaires; le vent ne s'abat pas sur les futaies, ni la foudre qui jaillit des sombres nuages. Ces arbres qui ne présentent leur feuillage à aucune brise inspirent une horreur toute particulière. Une eau abondante tombe des noires fontaines, les mornes statues des dieux sont sans art et se dressent, informes, sur les troncs coupés... »

Même son de cloche chez Adam de Brème (1,7) qui ajoute : « Ils vénèrent les arbres feuillus et les sources. » Les païens, dit-il un peu plus loin, « nous interdisent encore aujourd'hui l'accès de leurs bois sacrés et de leurs sources, car ils prétendent que la présence des chrétiens les souillerait » (IV, 18). Vers 1220, Oliverus Scholerus indique que les Pruthènes adorent les nymphes des forêts et des fleuves, et au milieu du XVe siècle, Jérôme de Prague précise qu'ils « vénèrent les bois consacrés aux démons » et surtout les chênes très vieux. La Saga de Hervör et du Roi Heidrek (Hervarar saga ok Heidreks konungs) mentionne l'existence d'un arbre aux sacrifices. La Vie de saint Willibrord indique que sur l'île où les Frisons adoraient Fo(r)site, « personne n'osait toucher quoi que ce soit, même pas puiser de l'eau à la source qui bouillonnait là, sauf en se taisant ». Chez les Celtes, l'if de Ross, le chêne de Mughna et le frêne d'Uisnedr attestent les mêmes croyances (9), et en France, il y a encore peu de temps, on se rendait en procession au chêne de saint Quirin, Souvenons-nous aussi que Jeanne d'Arc fut accusée d'avoir fréquenté un vieux chêne sous les branches duquel était une fontaine, et que l'on appelait le Chêne du Destin ou encore Chêne des Fées de Bourlemont (10)...

Claude Lecouteux

Notes :

  • 1)  C.d’Arles, sermons au peuple, éd. et trad. M.J.Delage, 2 vol., Paris, 1971.
  • 2)  P.de Reichenau, Dicta de singulis libris canonicis seu liber scarapsus chap. 22, éd. G. Jecker, 1927.
  • 3)  Ph.Walter, la mémoire du temps.
  • 4)  Cf. C. Clemen, Fontes historiae religionis germanicae, Berlin, 1928.
  • 5)  A. de Brême, Gesta ecclesiae hammaburgensis pontificum IV, 26
  • 6)  Cité par Ph. Walter, Canicule. Essai de mythologie sur Yvain de Chrétien de Troyes, Paris, 1988.
  • 7)  Landnamabok, éd. J. benediktsson, 2 vol., Reykjavik, 1968.
  • 8)  Olafs saga hins helga, chap. 15, éd. et trad. allemande par A. Heinrichs et alii, Heidelberg, 1982.
  • 9)  Cf. Chr.J. Guyonvarc’h, Françoise Leroux, les druides, Rennes, 1986.
  • 10)  Cf.J. Fraikin, « l’arbre des fées, le bois chenu et la prophétie de Merlin », Mythologie française, 1987.

Sources ; démons et génies du terroir au moyen Age – Ed. IMMAGO 1995.

Hans Thoma 4

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MONTHERLANT FAMILIER

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S'accomplissant dans la mort, le « secret de Montherlant » ne sera donc jamais percé. L'homme a voulu jusqu'au bout s'enfermer dans sa légende, que défendait sa solitude. On ne pourra plus, maintenant, que se demander quels mouvements de l'âme se dissimulaient derrière cette attitude singulière, qui l'a tenu si jalousement à l'écart de son siècle et de la société littéraire pendant plus de cinquante ans. Reste l'œuvre, c'est-à-dire le principal. Quelles que soient les révélations auxquelles historiens et critiques pourront parvenir, en s'infiltrant à travers la muraille dont l'auteur des Célibataires avait entouré sa vie privée, son caractère, ses sentiments profonds (et dont il lui est arrivé de dire qu'on pourrait en voir surgir l'objet d'un « scandale surprenant»), ces découvertes ne changeraient rien à la valeur propre du Songe, des Jeunes filles, de Port-Royal, des Garçons, du Maître de Santiago, des Carnets, du Chaos et la nuit.

La première impression qu'on tire de ces livres si divers, mais unis par ces signes non équivoques qui annoncent la présence du génie, touche au langage qu'on y entend.

Langage tout à fait différent de celui que parlait l'auteur en son particulier. La plume à la main, son esprit s'élevait de plusieurs degrés, pour la raison très simple que son style écrit refusait de se confondre avec le «français courant», dont les négligences et les indigences font un si triste accompagnement aux progrès intellectuels et matériels de notre époque.

Montherlant a su nous faire entendre à peu près la façon dont les grands écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècles auraient pu décrire nos mœurs, nos faits et gestes, le décor qui nous entoure, s'ils ressuscitaient. Les héros du théâtre de Montherlant, même du «théâtre en veston», s'expriment avec la syntaxe de Bossuet. Et cependant, grâce à quelques détails opportunément disposés, leurs discours nous paraissent naturels en 1972. Ainsi, l’une des bases les plus essentielles de notre littérature et de notre culture demeure utilisable, en dépit des constructions hétéroclites dont on l'a surchargée.

De Pascal à Voltaire, à Chateaubriand, à Nerval, à Proust, à Montherlant, on conçoit une tradition continue, qui n'attend plus, pour se prolonger, qu'un nouveau « classique», tel qu'ils l'ont été tour à tour.

Classique ne signifie rien d'archaïque ni de resserré, mais une façon harmonieuse et solide de dire les choses, fût-ce les plus insolites ou hardies.

Autre leçon qui se dégage de ces soixante livres, comme de tout ce qui s'y ajoute, articles, préfaces, notes et commentaires : partout éclate une dignité qui a manqué souvent dans nos Lettres, il faut l'avouer, au cours des cent dernières années.

Point de romantisme. L'essayiste   du   Solstice   de   juin,   le romancier de   La   rosé de sable,   le dramaturge de   La reine morte, n'a jamais feint d'exercer un sacerdoce social, ni prétendu distribuer à la ronde des préceptes ou des consignes. Simplement, et quelles que fussent ses erreurs, ses faiblesses, il a su imprimer à tout ce qu'il écrivait la marque du respect, qu'on ne pouvait s'empêcher de lui restituer.

On l'a dit orgueilleux, méprisant, parce que, dès qu'il écrivait, il s'interdisait toute vulgarité, comme aussi toute concession au goût public. L'exemple a été suivi. C'est de Montherlant autant que de Morand que procèdent les Nimier, les Laurent, les Nourissier, les Blondin, les Spens, les Marceau, qu'avait précédé le premier des « désinvoltes» contemporains (avec un fond de sérieux et même de tragique) : Pierre Drieu la Rochelle.

Tout commença quand parut La relève du matin. Les points de repère, en art, doivent être pris à la fin, non au début, des périodes que l'on considère. Si bien que les deux grandes dates de l'histoire littéraire, pour la France moderne, seront peut-être 1885 : mort de Victor Hugo, et 1972 : mort d'Henry de Montherlant. Je ne compare pas les talents, mais les importances respectives, chacune par rapport à son temps. Deux grands acteurs, puisque tout artiste de premier plan est contraint, à quelque moment, de jouer un rôle. Deux tempéraments strictement opposés.

Il suffit d'évoquer la mort de l'un, la mort de l'autre, et les dispositions que chacun avait prises en vue de cet évènement, avec les suites :

—        pour Hugo, la veillée sous l'Arc de Triomphe, au milieu d'un bataillon de poètes,   l'ostentatoire   corbillard   des pauvres,   deux cent   mille   badauds se répétant des vers immortels;

—        pour Montherlant, le refus de tous les hommages, l'escamotage de la dépouille ensanglantée, et les cendres sur le   Forum,   ironique défi d'un   Romain à son pays et à son siècle.

L'auteur des Misérables avait trop d'amis. L'auteur des Célibataires n'en avait pas assez. A tous deux, dans des proportions inégales, on doit le même bienfait spirituel, qui regarde la hauteur de la civilisation. Ce mot de hauteur plaisait à Montherlant, qui repoussait le mot grandeur : c'est une des dernières observations qu'il m'ait faites.

Je me devais, interrogeant sa mémoire, de me tourner d'abord vers le plus précieux, qui est, pour un écrivain, sa part d'éternel : les idées qu'il a conçues, les phrases où il a enfermé ses idées. A présent, je voudrais revenir à sa personne et, pour cela, porter mon témoignage, en égrenant des souvenirs qui s'échelonnent de 1929 à 1972. J’avais écrit déjà, dans des « revues de jeunes», quatre ou cinq études consacrées à Montherlant, quand je l'aperçus pour la première fois : aux Nouvelles littéraires, alors dans tout leur éclat. J'y attendais Maurice Martin du Gard. D'une porte latérale jaillit un autre phénix de ces lieux, Frédéric Lefèvre, sorte de cétacé soufflant de la fumée à la place d'eau de mer, les yeux perpétuellement furieux derrière les loupes de ses lunettes.

A sa rencontre s'élança l'un des visiteurs qui patientaient avec moi. Un adolescent, aurait-on dit. Mince et vif, le profil impérieux. Et ce profil, soudain, s'amollissait, s'humiliait curieusement. Car l'auteur du Songe — c'était lui, déjà célèbre — présentait une requête à son massif interlocuteur. Le journal ne pourrait-il, de toute urgence, publier un texte qu'un tiers avait rédigé, au sujet (je crois) des Olympiques.

—        Impossible ! tranchait Lefèvre, à haut et intelligible voix. Le prochain numéro des Nouvelles est complet.

—        Mais enfin, n'y aurait-il pas moyen, à titre exceptionnel ?...

—        Je vous répète que c'est impossible.

Bousculant le solliciteur, le cétacé regagnait son antre sous-marin. Henry de Montherlant se retournait pour gagner la sortie, après sa vaine démarche. Et je voyais les marques de la supplication, puis de la déconvenue, s'effacer sur ses traits, pour leur rendre leur physionomie ordinaire, celle de la fierté, de l'énergie, et, tout compte fait, du bonheur.

A cet âge — trente-quatre ou trente-cinq ans — le grand espoir des lettres françaises avait son allure et sa figure de jeune premier sportif, beau comme un torero qui serait aussi danseur mondain, mais avec ce regard de force et de ruse qu'il devait garder jusqu'à ses derniers jours. Dans la décennie qui suivit, j'échangeai beaucoup de lettres avec Montherlant, parce qu'il lui arrivait rarement de ne pas répondre aux critiques, après un article.

A propos des Jeunes filles, où il se moquait du monstre mariage, qu'il appelait « l'hippogriffe», j'avais écrit qu'il aurait beau faire, il finirait par enfourcher l'animal. « Vous avez failli avoir raison, me répondit-il plaisamment. Mais vous avez tort.» Par deux fois il rompit des fiançailles très sérieuses : les historiens de demain, n'en doutez pas, citeront des noms. Généralement, les lettres du « voyageur solitaire» soufflaient ensemble le froid et le chaud, me remerciant pour la moitié de mes propos et me reprochant l'autre moitié. On ne peut pas modeler un buste sans l'égratigner, ni parler d'un auteur sans lui faire de la peine. C'est le prix de la vérité.

A partir de 1943, les événements rompirent ce mince lien, qui ne devait se renouer que dix ans plus tard, quand je repris ma férule d'aristarque. Ce qui me conduisit, presque aussitôt, quai Voltaire.

Montherlant m'y reçut avec sa bonne grâce ordinaire. Mais était-ce bien Montherlant ?... Je n'en croyais pas mes yeux! Où était le «jeune premier» que sa sveltesse, sa mine altière, sa démarche allègre faisaient paraître presque grand ? Il était devenu ce petit homme épais, la tête enfoncée dans des épaules rondes, l'air d'un vieux notaire de province (à cinquante-cinq ans), qui me serrait les deux mains, dans ce salon aujourd'hui illustre, avec ses quatre meubles collés contre les murs, ses deux fenêtres basses, son entassement d'« antiques» disparates tournés vers un fauteuil.

Lors   de   cette   visite,   il   me   dit,   par allusion à des persécutions dont, assurait-il, on le menaçait encore : « S'il en est ainsi, je ferai comme Drieu». Aveu qu'il nia, quand je le lui rappelai.

Je ne le vis pas une fois sans qu'à tel ou   tel   propos   il   prononçât   le   mot suicide. La dernière fois, ce fut à la table du restaurant où il m'avait invité. L'étude sur Hemingway que j'avais publiée ici (Le Spectacle du Monde, mars 1972) l'avait frappé, à cause de la fin du romancier américain. Il me questionna longuement là-dessus. « Comment, au juste, s'y est-il pris ? Et pourquoi l'a-t-il fait ?» Je répondis : « Parce qu'il devenait impuissant». Cela fit sourire Montherlant. Mais au fond de son regard meurtri, il restait quelque chose de sombre.

La fois précédente, chez lui, il s'était plaint d'un projet de « parking» souterrain, qu'on voulait construire sous sa cour : — Si l'on m'inflige cette brimade, deux mois au moins de remuements et de tintamarre, je n'ai plus qu'à me suicider.

—        Pourquoi n'allez-vous pas passer une saison à la campagne ?

—        Je ne peux pas. J'ai deux pièces en répétition.»

Se détendant de nouveau : « Le théâtre, c'est si amusant!»

L'obsession de la mort volontaire voisinait, dans sa pensée, avec des plaisanteries, des boutades. Il redevenait grave dans deux circonstances bien définies. Quand il parlait des femmes — à l'entendre, il avait collectionné les conquêtes féminines, mais je le soupçonnais de forcer la note. Et quand il mangeait. Car je l'ai vu gourmand. Jusqu'à s'inonder de crème au chocolat.

Dans un autre article, j'avais parlé de Gabriele d'Annunzio (Le Spectacle du Monde, juin 1971), qui fut tour à tour pour Montherlant un modèle et une tête de turc. Il me téléphona aussitôt pour me faire un grief de l'ironie avec laquelle j'avais conté l'accident dont l'écrivain italien fut victime, et le parti publicitaire qu'il en tira. Montherlant s'était repris de sympathie pour l'idole de sa jeunesse, inspirateur du Songe. Motif de ce revirement : comme d'Annunzio, il souffrait des yeux.

—        Avez-vous   relu   Notturno?   me demanda-t-il sévèrement.

C'est le recueil de poèmes composés par le «Commandante» quand il dut vivre dans le noir, pendant des semaines, pour lutter contre une menace de cécité. J'avais relu « Notturno», dont j'admirais la sérénité courageuse. C'est le livre le plus sobre de d'Annunzio. Le plus émouvant aussi.

Montherlant trouvait que je n'avais pas assez tenu compte de ce que subit moralement un homme qui craint de perdre la vue. Il me priait de noter que la méditation dannunzienne est « exempte de tout mysticisme», c'est-à-dire de tout sentiment religieux. Néanmoins, interrogé par moi, un autre jour, sur son agnosticisme, Montherlant concéda qu'« au-delà de la mort, il y a quelque chose».

En quoi consiste ce quelque chose ? il déclarait l'ignorer.

Cette conversation-là, l'avant-dernière, s'acheva par un échange de remarques sur La ville dont le prince est un enfant.

En 1953, il m'avait demandé si, à mon avis, cette pièce pouvait être représentée, j'avais répondu : « Non. Elle causerait un scandale. Mais plus tard, dans quelques années, ce serait possible, si vous coupiez deux répliques scabreuses, qui me semblent de trop».

En 1972, je le lui rappelai. Sa « tragédie moderne» était jouée avec grand succès et sans le moindre scandale. Les temps avaient changé. Avait-il coupé les deux répliques ? Il ne me répondit ni oui ni non. Soutenant toutefois que la nuance qui me choquait était nécessaire : « Sinon, mes héros n'auraient plus rien à sacrifier. Il n'y aurait plus de pièce».

La dernière fois, il discuta certains passages de mon « Secret de Montherlant» (SM d'octobre 1971). Spécialement, ce que j'avais écrit de ses fiançailles. Les deuxièmes avaient-elles été plus tendres et plus libres que les premières ?... A ce sujet, je m'étais fondé sur un passage daté des Carnets. Il secouait la tête. « II y avait beaucoup d'autres filles à ma disposition», s'écria-t-il, en brandissant la coupure de l'Argus. C'est alors, sans transition, qu'il en vint à la mort d'Hemingway. Je l'interrompis pour m'informer du sort fait à ses notes et à son journal intime. Cela le fît rire. Il en avait jeté une partie à la Seine «sans le moindre regret».

—        Ces papiers n'ont plus d'intérêt. Et cela   ne   regarde   personne...   Ma   vie

privée..

—        Un jour ou l'autre, elle sera fouillée de fond en comble. Comme celle de tous vos prédécesseurs.

Il rougit de colère.

—        Tout se saura, continuai-je.   Il faut en prendre votre parti. C'est le prix dont vous payerez la qualité de grand écrivain.

Et de lui expliquer que cette qualité apparaît souvent avant   même   qu'elle ne soit justifiée par des ouvrages tout à fait accomplis. Il m'écoutait, avec, dans ses pauvres yeux malades, une lueur de surprise.

— Vous   avez   sans   doute     raison», conclut-il.

Sur son front tombait une ombre. Il se renversa et elle lui couvrit le visage, II se leva, me tendit la main, partit.

C'était, de nouveau, un petit homme usé, blessé, acculé, un vieillard aux pas hésitants qui s'en allait, avec un reste d'énergie. Ce reste, toujours indomptable, qu'il lui fallait, le moment venu, pour« prendre ses dispositions», comme il disait, et pour mordre sur un canon de pistolet, en appuyant sur la détente.

Robert Poulet

Sources : Le Spectacle du Monde – Novembre 1972

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MARIANNE LA SALOPE! par Emile Pouget

 

« LE PÉRE PEINARD », c'est quelque chose, mille foutres ! Sans cesse saisi, interdit, poursuivi, ce journal unique est aussi exemplaire. C'est qu’Emile POUGET (1860-1931) n'hésite pas à exalter la violence révolutionnaire et à prendre radicalement parti pour les exploités contre les exploiteurs du grand capital apatride. Il défend toutes les victimes et se dresse contre tous les États, toutes les bureaucraties, tous les accapareurs. Mieux, il incite les tièdes et les résignés à se révolter et à tout chambarder. Il donne même les adresses des palais et des palaces, nomme les brigands capitalistes, dénonce sergots et militaires, incite au sabotage, à la rébellion, raille les socialos réformistes et autoritaires, rosse les ratichons, invective les juges, ridiculise les grenouilles de l'Aquarium parlementaire. Pour chacun, le mot juste, la formule cinglante, lapidaire, indélébile ; « Puisque ça coûte le même prix de dire merde, de fiche une claque ou de foutre la baïonnette dans le ventre, m'est avis qu'il vaut mieux choisir la baïonnette ».

On menace POUGET, il récidive ! On le poursuit, il se déchaîne ! On l'interdit, il reparaît! On l'emprisonne, il est toujours là !

Rarement le pamphlet politique eut cette virulence, cette hargne et cette haine. Passionné, excessif, irrécupérable POUGET dans le PERE PEINARD n'a pas vieilli d'une ride. Il n'a d’autre équivalent moderne que les éléments radicaux ayant œuvré, au cours de ces dernières années, à la destruction de la société marchande et cosmopolite.

 

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MARIANNE LA SALOPE!

 

Ah,   quand viendra la Belle ?

Voilà des mille et des cent,

Que Jean Guétre t'appelle

République des Paysans!

 

Ainsi goualait, il y a une kyrielle d'années, Pierre Dupont *, un bon bougre de chansonnier.

Et le populo reprenait au refrain ! Tous les gas qui avaient le « Pouvoir » dans le nez soupiraient après la République.

Elle vint, la « République », en 1848 ; mais elle ne fit que passer et on n'eut pas le temps de se rendre suffisamment compte de quoi il retournait. Sur le moment, les pétrousquins, aussi bien que les gas des villes, avaient eu confiance en elle : ils s'imaginaient que ce mot magique signifiait un nouvel alignement social.

Ce fut une déception ! Quoique ça, l'épreuve n'était pas suffisante.

Quand Badingue eut réussi son coup d'Etat et qu'il fallut du pognon, beaucoup de pognon, pour goberger la vermine impériale, le mot « république » rayonna à nouveau.

Les impôts tombaient, dru comme grêle, sur le casaquin du populo. Aussi, chacun ruminait et songeait que si la république venait, ça changerait : foutre bas l'empire et coller à sa place une société galbeuse avec le bricheton assuré et la liberté à la clé...

C'est l'idée qu'en ces temps-là, on se faisait de la république.

Aussi, quand l'empire croula ce fut une sacrée jubilation : on allait vivre enfin, la Belle était en route !

Je t'en fous ! Elle s'est bien amenée — mais quelle garce. Au lieu de la Marianne de ses rêves, le populo a vu une affreuse pelasse réservant ses caresses à tous les charognards de la haute.

Banquiers, frocards, chats-fourrés et porte-rapière sont devenus ses clients les plus gobés et c'est avec bougrement de plaisir que cette goton les reçoit dans son plumard.

Les chameaucrates ont seuls bénéficié du nouvel état de choses — qui n'a pas été un changement, mais un simple recrépissage de la façade : aujourd'hui, ils sont au mieux avec « la Gueuse » qu'ils rêvaient d'estrangouiller au premier jour ; ils ne la craignent plus, sachant qu'elle n'est gironde que pour eux.

Quant au populo, son sort n'a pas varié : chair à turbin il était, chair à profit il est resté ! Ses fils continuent à être raflés et parqués aux casernes pour la défense des riches ; quant à ses filles, quand elles ont du galbe, les richards se les offrent !

Ces jours-ci, le 4 septembre, on a doublé le cap du 28e anniversaire de cette cataud de république qui, expérimentalement, a prouvé que tous les gouvernements se valent et que république, empire, monarchie, ne sont que les différentes étiquettes qu'on peut coller sur un même poison.

L'empire avait eu les expéditions de Chine et du Mexique, la république s'est offert celles du Tonkin, de Madagascar, de Tunisie, du Dahomey.

L'empire ayant eu, pour le baptême de ses chassepots les fusillades d'Aubin et de la Ricamerie, la Belle d'antan devenue la Salope, lui a fait concurrence en inaugurant les fusils Lebel à Fourmies.

Quant aux réformes tant promises, elles ne sont jamais à point pour être réalisées : la séparation de l'Eglise et de l'Etat et autres balivernes aussi émollientes sont renvoyées à la semaine des quatre jeudis.

Il y a des chances pour que ça dure jusqu'à la consommation des harengs saurs — à moins qu'on n'y mette bon ordre !

Et ceci est fort possible, heureusement ! Si le temps a marché, les idées n'ont pas fait le pied de grue — elles ont avancé avec bougrement de vitesse.

Quand s'amènera le prochain chambardement, non seulement ils seront foule, les gas qui y mettront un doigt, mais encore ils auront quelque chose dans le ciboulot et ne marcheront plus à l'aveuglette. Ils ne seront pas assez poires pour se laisser monter le job par un tas d'ambitieux n'ayant qu'un but : enrayer le grabuge et détourner le mouvement à leur profit.

C'est qu'aussi ce ne sera plus comme avant : il y avait désaccord à tel point entre les prolos des villes et les gas de la cambrousse que quand les uns se levaient, les autres les laissaient en frime.

Au prochain coup, ça ira autrement : des villes aux campluches on se tendra les pognes et, en chœur, on marchera !

Aussi, ce ne sera pas piqué des vers ! Ça ronflera tant et si bien que la Sociale nous fera en plein risette.

Et les plus finauds des jean-foutre auront eu soin de se faire blinder le croupion, afin que la peau du cul ne leur fume,

Mais, foutre, si ce blindage garantit leurs fesses, il ne garantira pas le plus mesquin de leurs privilèges.

Emile Pouget

LE PERE PEINARD : 18 septembre 1898

* Dupont, Pierre (1821-1870). Chansonnier, auteur du Chant des ouvriers (1846).

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A LA SOURCE DU GÉNIE EUROPÉEN : L'HELLÉNISME

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« La connaissance des phénomènes célestes a été perfectionnée par les Grecs à la suite des premières observations faites par les Barbares à Babylone. La géométrie, née de la géodésie en Egypte, a fait les immenses progrès que nous voyons. Ce sont encore les Grecs qui ont élevé l'arithmétique, inventée par les marchands phéniciens, à la dignité de la science. Les Grecs, enfin, unissant ces trois disciplines en une seule, appliquent la géométrie à l'astronomie, combinent l'arithmétique avec ces deux-ci, et révèlent les rapports harmonieux qu'elles   soutiennent mutuellement. »

Sources : L’Empereur Julien, œuvres complètes, Ed. par Talbot, Paris, 1863.

 

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« La Grèce a fondé, dans toute l'étendue du terme, l'humanisme rationnel et progressif. Notre science, notre art, notre littérature, notre philosophie, notre morale, notre politique, notre stratégie, notre diplomatie, notre droit maritime et international sont grecs d'origine. Le cadre de la culture humaine créé par la Grèce est susceptible d'être indéfiniment élargi, mais il est complet dans ses parties. Le progrès consistera éternellement à développer ce que la Grèce a conçu, à remplir les desseins qu'elle a, si l'on peut s'exprimer ainsi, excellemment échantillonnés. »

Sources : Ernest Renan, Histoire du peuple d’Israël, T1.

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