Résistance Identitaire Européenne

Ceux qui savaient mourir : les samouraï

armure

«Le vrai courage consiste à vivre quand il est juste de vivre, à mourir quand il est juste de mourir» déclare le premier article du Code du samouraï. L'histoire des samouraï remonte bien loin dans le temps, à l'époque guerrière où ils étaient les gardes des grands féodaux. Et déjà leur vie était réglée par le très strict bushido. Qu'en est-il dans le Japon aujourd’hui? Existe-t-il des samouraï des temps modernes ?

Il arrive qu'en Inde, au cours d'une conversation, on découvre que l'interlocuteur appartient à la plus haute des castes : celle des brahmanes, ou qu'en France, la carte de visite gravée, au nom assorti d'une particule, d'un banquier ou d'un haut fonctionnaire trahisse, ou plutôt proclame, sa naissance dans la noblesse. Au Japon, il est infiniment plus difficile d'identifier le samouraï ; dans la mesure où l'on se trouve devant cet insoluble dilemme : a-t-il totalement disparu, ou bien tous les Japonais sont-ils devenus des samouraï ?

En observant le comportement individuel et collectif des Nippons au cours des trente-cinq dernières années, on est tenté de répondre par la seconde hypothèse, tant, chez ce peuple, la tradition nationale est inséparable de la règle de vie. Si chacun se plie aux rites de la tradition, on pourrait dire que le samouraï des temps modernes, de la fin du XXe siècle, est le Japonais qui s'impose le plus haut Giri. Le Giri, c'est la notion de devoir, de droiture, le code moral. Chaque classe de la population a son Giri, qui codifie l'honneur personnel de chacun. Plus on s'élève dans la hiérarchie sociale, dominée par la classe des samouraï, et plus le Giri est exigeant. Dans ces conditions, tout homme de l'empire du Soleil-Levant peut accéder à la «qualité» de samouraï, pour peu qu'il en ait le courage, la constance, la force morale. Tout homme peut ainsi recueillir, à sa façon, une part de l'héritage de l'une des chevaleries les plus fascinantes du monde. Mais le samouraï ne peut se comprendre qu'au prix d'un bref rappel de son évolution historique.

Comme l'Europe, le Japon a son époque médiévale. Elle dure jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle et elle est marquée par des guerres incessantes : contre les Aïnou, ou barbares du Nord, auxquels les seigneurs japonais arrachent la partie septentrionale de l'archipel ; entre eux, par la suite, afin de s'assurer la primauté sur leurs voisins. A ce compte, et comme en Europe, la société japonaise est dominée par la classe sociale qui détient et exerce la force, celle des militaires. Les grands féodaux, ou daïmio, se partagent le pouvoir, appuyés sur leur «clientèle» militaire, leurs vassaux, les samouraï, littéralement les «gardes».

S'ils sont bien loin de nos soudards occidentaux, s'ils sont soumis à une discipline et à une éthique conformes au tempérament du peuple japonais, les samouraï, tout en observant une sorte de code particulier, le bushido (de bushi, guerrier, et de do, voie ou morale), n'en vivent pas moins du produit de leur industrie, c'est-à-dire du partage des dépouilles de l'ennemi.

En 1603, Tokugawa leyasu devient sei-i-tai-shogun, c'est-à-dire dictateur militaire et établit sa capitale à Edo, qui donne son nom à l'époque qui se prolonge jusqu'à 1868. Mais en apportant au Japon l'unité nationale et la paix intérieure, il met, par voie de conséquence, la caste des samouraï au chômage. Et la réaction est étrange. Certains samouraï se reconvertissent dans l'agriculture, le commerce, l'armement maritime. D'autres demeurent des rônin, ou samouraï sans emploi. La majorité d'entre eux deviennent fonctionnaires, mais tous marquent la détermination de conserver l'esprit de leur caste, et c'est l'apparition du bushido réformé, sorte de philosophie née à la fois du shinto, du bouddhisme et du zen, à l'égard de laquelle le samouraï se montre d'autant plus sourcilleux qu'il sent bien que la paix et le désœuvrement, du point de vue militaire, le menacent d'un laxisme destructeur.

A quel moment est-il juste de mourir ?

Le bushido, ou Giri du samouraï, est inséparable de l'idée de mort, dans la mesure où elle est l'accomplissement de la vie. Le samouraï doit protéger sa vie - et celle des autres - tant qu'elle est utile, et se préparer à mourir à tout moment. Le premier article du code du samouraï tel que le rappelle Michel Random, déclare que «le vrai courage consiste à vivre quand il est juste de vivre, à mourir quand il est juste de mourir».

Mais le vrai courage consiste aussi à décider de l'instant où il est juste de mourir, et à pratiquer le sheppuku, que le langage populaire appelle aussi hara-kiri. Il consiste pour le samouraï, au terme d'un rituel compliqué, à s'ouvrir le ventre à l'aide du plus petit de ses deux sabres, le wakizashi, tandis que derrière lui se tient son meilleur ami, armé du second sabre, le katana, prêt à lui trancher la tête sitôt le geste fatal accompli.

Mais à quel moment cesse-t-il d'être juste de vivre ? Par exemple, lorsque le maître auquel on a voué sa vie n'est plus. La mort d'un grand daïmio est généralement suivie du suicide de certains de ses samouraï, devenus rônin (sans emploi) et rien n'est plus émouvant que l'histoire des quarante-sept rônin, une des chansons de geste les plus populaires du Japon. Elle remonte à 1701. Cette année-là, le shogoun Tokugawa Tsunayoshi avait condamné à mort un de ses grands daïmio, Asano Naganori, coupable d'avoir blessé au cours d'une altercation le maître du protocole shogounal, Kira Yoshihisa. Asano était alors âgé de trente-six ans. Il écrivit un poème d'adieu et, sans broncher, se fit hara-kiri.

Il laissait, outre une famille éplorée, des guerriers désormais sans suzerain. L'un d'eux, Oishi Kuranosuke, décida de venger le maître défunt et réunit dans ce but quarante-six camarades également déterminés. Mais Kira, le responsable de la mort d'Asano, se méfiait. Dans sa position de maître du protocole, il faisait surveiller étroitement les rônin de son ennemi. Ceux-là, pour donner le change, se mirent à mener joyeuse vie, à s'enivrer, à fréquenter les geishas, et à se conduire comme des gens qui ne se souciaient nullement du souvenir de leur maître.

La vigilance de Kira enfin endormie, ils attaquèrent tous ensemble sa demeure, l'occirent, le décapitèrent, et s'en furent déposer sa tête, enveloppée dans un linge blanc, dans le temple de Sengakuji, où était enseveli Asano, y joignant le sabre qui l'avait tranchée et une lettre exposant leur action. Là-dessus, ils se constituèrent prisonniers.

Bien qu'admirant leur fidélité, le shogoun ne pouvait qu'appliquer la loi et les condamner au sheppuku, que les quarante-sept rônin pratiquèrent tous ensemble et sans faiblesse. Ils furent inhumés à côté de leur maître et ont pris place parmi les héros les plus vénérés du Japon. Leurs tombes, de nos jours, sont toujours fleuries. Ils ont inspiré d'innombrables poèmes, chansons, et pièces de théâtre.

Hara-kiri en 1972

Le sheppuku est également une façon de protester ou de partager le poids d'une faute. Des samouraï le pratiquaient pour reprocher à leur maître une injustice. De nombreux notables se sont immolés en 1945, lors de la reddition du Japon, devant le palais impérial et, plus près de nous, ainsi que la presse l'a largement diffusé, l'écrivain Mishima Yukio s'ouvrait le ventre en 1972 pour protester contre l'évolution de son pays.

 

mishima

 

Selon le bushido ancien, le guerrier n'était rien d'autre qu'un combattant qui consacrait sa vie à son entraînement militaire. Dans le bushido réformé, qui laissait plus de loisirs au samouraï, l’art militaire s'imprégnait de symbolisme et d'esthétique, et la culture devenait un des éléments déterminants de sa formation. «Un samouraï qui ne serait que fort n'est pas admissible», précise le code. «Sans parler de la nécessité des études scientifiques, il faut qu'il profite de ses loisirs pour s'exercer à la poésie et comprendre la cérémonie du thé.»

Ainsi, pendant la période d'Edo, les samouraï s'imposent-ils comme les leaders de la société japonaise, au point qu'en 1868, ce sont eux qui prennent la tête de la révolution Meiji parce qu'ils prennent conscience du fait que le Japon est condamné, s'il reste à l'écart de l'évolution politique et industrielle du monde occidental. C'est en quelque sorte la nuit du 4 août, l'abolition des privilèges et le sheppuku de leur caste. En 1874, ils renoncent à se raser le devant de la tête et à ramener en chignon sur le dessus du crâne le reste de leur chevelure. En 1876, ils acceptent l'interdiction du port de leurs deux sabres, insignes de leur rang. Mais paradoxalement, le bushido se répand dans le peuple tout entier avec le service militaire obligatoire qui fait de chaque citoyen un soldat, puis un ancien soldat, affilié à une association régimentaire. Et rien ne l'exprime mieux que le sacrifice des kamikazes, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le bushido moderne est plus vivant que jamais. On peut dire qu'il a pris un essor mondial avec les arts martiaux que pratiquent un grand nombre d'Occidentaux. Mais ces derniers, s'ils parviennent à une perfection technique qui a permis à un Français de devenir champion du monde de judo en battant ses adversaires japonais, ne peuvent sans doute pas accéder, sauf très rares exceptions, à l'esprit dans lequel on les pratique dans l'archipel. Michel Random, grand spécialiste de ces questions, cite les pensées du maître Anzawa, grand maître de la «voie» du tir à l'arc : «Le tir doit revêtir une forme sage et profonde, grande et suprême. L'expression naturelle de soi-même par le tir doit être la réalisation de l'unité des trois principes : le vrai, le bien, le beau. Si vous voulez vivre dans l'accord du ciel et de la terre, qui est la voie du tir, ne cherchez pas à atteindre le but. Ne recherchez pas le plaisir du but. Prenez le chemin de l'union entre l'âme et le corps. »

Remonter le temps

A la fin du siècle dernier, afin de marquer la détermination du Japon d'entrer dans le concert des nations modernes, l'enseignement et la pratique du bushido étaient interdits et les contrevenants frappés de lourdes peines. Pour le Nippon d'aujourd'hui, c'est au contraire un moyen de revenir aux sources, de retenir son identité dans le grand tourbillon nivellateur du progrès technologique et de la société de consommation. De même qu'il abandonne, en rentrant chez lui, ses vêtements occidentaux pour revêtir le confortable kimono, il lui arrive de remonter le temps, et de retrouver, sous la direction de maîtres à la sagesse universellement reconnue, les gestes traditionnels des samouraï de jadis.

Pour certains, il ne s'agit sans doute que de la pratique d'un sport national. Pour un plus petit nombre, c'est une recherche exigeante de l'esprit ancestral. Ainsi se reconstitue la hiérarchie du Giri. Au sommet, il imprègne la vie tout entière, donnant un sens à chacun des gestes quotidiens. Et lorsqu'un ingénieur, ou un médecin, revêt l'équipement de l'archer à cheval, la robe marron du tireur de sabre, ou encore la cuirasse et le masque du kendo, cet art du bâton, il ne s'agit nullement d'une manifestation purement folklorique. C'est l'expression physique, extérieure, de son entraînement, l'autre aspect, le plus important, se situant dans la méditation qui transcende ses jours et lui donne cette maîtrise de soi qui était celle du vrai samouraï, lui conférant l'ascendant reconnu et accepté de sa caste sur les autres.

L'histoire du samouraï et des quatre mouches illustre cette situation. Un samouraï s'est arrêté pour se restaurer dans une auberge et autour de son assiette, volent quatre mouches qui l'importunent. Mais le samouraï ne semble pas les voir et dîne en silence. Arrivent trois rônin, en quête de quelque mauvais coup. Le samouraï est richement équipé. Il est seul contre trois. Il suffit de le provoquer en duel et de le tuer pour le dépouiller. Les trois hommes multiplient à haute voix les allusions malsonnantes sans provoquer la moindre réaction. Ils passent alors aux insultes et aux quolibets, mais, admirablement maître de soi, le samouraï ne semble même pas s'aviser de leur présence. Les trois rônin vont alors passer aux actes, lorsque leur victime désignée, ayant terminé son repas, pose tranquillement ses baguettes et, en quatre gestes rapides comme l'éclair, attrape au vol les quatre mouches et les dépose délicatement dans son écuelle, avant de se lever.

Alors, les trois malfaiteurs, ayant mesuré non seulement le sang-froid du samouraï mais aussi la maîtrise de ses mouvements, prennent la fuite sans plus insister.

Pour l'esprit occidental, la spiritualité nippone est difficilement accessible. Elle conditionne étroitement le comportement d'un être qui, individuellement, nous fascine, et collectivement nous inquiète. Le Japonais d'aujourd'hui est l'héritier, et le produit, de quinze siècles d'une civilisation originale et fermée, puisque le Japon moderne n'a que tout juste cent ans. Le bushido des samouraï a joué un rôle essentiel dans la formation de sa personnalité. Malgré les objectifs ambitieux que la nation s'est assignée pour la fin du siècle en matière de croissance industrielle, le samouraï de l'époque Édo continuera sans doute de vivre au plus profond d'elle-même et de lui fixer le cadre précis et immuable de son développement.

Jérôme Brisset

Sources : Histoire magazine – N° 13, 1981.

samourai

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Bras croisés, par Pierre Vial

policenegre

 

Il faut que les policiers se fassent une raison : entre leur parole et celle de racailles, c’est cette dernière qui sera prise en compte par les autorités. Pour éviter les complications… Il est plus facile de virer des policiers que de gérer une insurrection de racailles, toujours défendues, justifiées par les medias, les politiciens, bref la vermine.

C’est pourquoi je conseille vivement aux policiers d’adopter la politique des bras croisés, de ne plus prendre de risques pour une société qui n’en vaut pas la peine et des gens qui, comme disait De Gaulle, sont des veaux. Vous, les policiers, vous voyez des malfaisants, des auteurs de délits, voire de crimes ? Tournez donc la tête de l’autre côté, regardez ailleurs, vous n’avez rien vu, rien entendu. Des citoyens viennent se plaindre ? Dites-leur de s’adresser à ceux qu’ils ont élus pour les représenter.

Et puis, tiens, un bon conseil aux « autorités » : les policiers et les gendarmes vous créent des soucis ? Supprimez la police et la gendarmerie. Et ce sera aux citoyens qui ont encore quelque chose dans le ventre de se grouper pour assurer eux-mêmes leur sécurité. J’en connais qui ne demandent que cela. Et alors là les racailles n’auront qu’à bien se tenir.

Pierre VIAL

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MEDITATIONS PAR CH. MAURRAS

statue de pallas athéna en face du parlement autrichien à vienne

 

Si de longues stations, des rêveries plus longues, et surtout la langueur et la plénitude voluptueuse du beau corps étendu de la dernière Parque ne m'ont pas fait perdre l'esprit, on voit que les Athéniens du IVe siècle d'avant notre ère avaient peut-être dédié à la déesse poliade une manière de noël rationaliste et païen. Fille de la plus haute puissance élémentaire, Pallas d'Athènes se fait homme toutes les fois que l'homme fait usage de la raison.

Sans se piquer d'allégorie, Athènes avait un sens trop délicat pour se méprendre sur un épisode central de sa religion politique. Elle se reconnaissait dans cette déesse et patronne, image vive de ses forces élevées à leur type héroïque et abstrait. Je ne sais si les hommes d'aujourd’hui saisiraient cette opération très fine de l'esprit religieux. Ce n'était pas un simple culte rendu par la ville d'Athènes au moi athénien. L'adoration un peu brutale des Romains pour la déesse Rome eut peut-être ce caractère d'égoïsme : hommes d'État par-dessus tout, ils mettaient sur l'autel leur œuvre envisagée comme volonté créatrice et comme objet créé. Athènes ne s'adorait point sans la mâle pudeur et l'humilité que prescrit une intelligence profonde.

La piété d'Athènes apportait le tempérament naturel à cet orgueil humain, qui est la dernière folie. Morale, religion ou politique, ce qui ne fonde que sur la volonté des mortels n'est guère plus certain que ce que l’on construit sur leurs bons sentiments. La piété des Attiques a été plus parfaite, parce qu'elle repose sur un fondement moins fragile : elle prend conscience des auxiliaires secrets qui, en nombre infini, fertilisent notre labeur ; elle conçoit que la part de notre mérite, dans nos victoires les plus belles, est presque nulle, que tout, en dernière analyse, dépend d'une faveur anonyme des circonstances et, si l'on aime mieux, d'une grâce mystérieuse. Ainsi les Athéniens, quand ils priaient Pallas, invoquaient le meilleur d'eux-mêmes et en même temps ils invoquaient autre chose qu'eux. La déesse à laquelle ils faisaient abandon, honneur et hommage d'Athènes était bien leur propre sagesse, mais fécondée et couronnée des approbations du destin.

Qu'un tel peuple, le plus sensible, le plus léger, le plus inquiet, le plus vivant, le plus misérable de tous les peuples, ait été justement celui qui vit naître Pallas et opéra l'antique découverte de la Raison, cela est naturel, mais n'en est pas moins admirable. On comprend comme, à force d'éprouver toute vie et toute passion, les Athéniens ont dû en chercher la mesure autre part que dans la vie et dans la passion. Le sentiment agitait toute leur conduite, et c'est la raison qu'ils mirent sur leur autel. L'événement est le plus grand de l'histoire du monde.

Son heure doit être fixée sans doute bien avant l'apparition d'Homère dans les colonies athéniennes, avant même que ces colonies fussent sorties de la ville-mère, avant que le vieil Erechthée eût reçu le plant d'olivier. D'alors date le changement. L'esprit de la Grèce naquit en même temps que sa déesse. Tout ce qui s'agitait dans l'homme acquit une humaine valeur. Par exemple un savant cessa d'imaginer que le savoir consiste en un amas de connaissances ; il chercha l'ordre qui les fixe et qui leur donne tout leur prix; où le roi Salomon faisait des catalogues et des nomenclatures, les prédécesseurs d'Aristote essayaient cette liaison, cette suite auxquelles on affecta le nom sacré de Théories. Le même renouvellement se produisit en art ; on sentit qu'il ne suffit pas de copier des formes, ni de les agrandir, ni de les abréger, et que le plaisir véritable naît d'un rapport de convenance et d'harmonie. La même règle fut étendue à la philosophie de la vie. On vit que le bonheur ne tient pas à la foule des objets étrangers dont la commune cupidité s'embarrasse, ni à l'avare sécheresse d'une âme qui se retranche et veut s'isoler. S'il importe que l'âme soit maîtresse chez elle, il faut aussi qu'elle sache trouver son bien et le cueillir en s'y élevant d'un heureux effort. Ni relâchement, ni rudesse, aucune vertu sans plaisir, ni aucun plaisir sans vertu, voilà le conseil athénien. Il n'en est pas qu'on ait dénaturé davantage, le genre humain n'en a pas reçu de plus pénétrant.

L'influence de la raison athénienne créa et peut sans doute recréer l'ordre de la civilisation véritable partout où l'on voudra comprendre que la quantité des choses produites et la force des activités productrices s'accroîtraient jusqu'à l'infini sans rien nous procurer qui fût vraiment nouveau pour nous. L'âme chagrine et mécontente qui fit de l'homme l'inventif et industrieux animal qui change la face du monde, cette âme de désir, cette âme de labeur ne sera jamais satisfaite par un nombre quelconque d'œuvres ou de travaux, tout nombre pouvant être accru : c'est la qualité et la perfection de son œuvre, qui lui donnera le repos, car toute perfection se limite aux points précis qui la définissent et s'évanouit au-delà. Le propre de cette sagesse est de mettre d'accord l'homme avec la nature, sans tarir la nature et sans accabler l'homme. Elle nous enseigne à chercher hors de nous les équivalents d'un rapport qui est en nous, mais qui n'est pas notre simple chimère. Elle excite, mais elle arrête; elle stimule, mais elle tient en suspens. Source d'exaltation et d'inhibition successive, elle trace aux endroits où l'homme aborde l'univers ces figures fermes et souples qui sont mères communes de la beauté et du bonheur.

Tout le progrès de notre espèce ne consisterait qu'à transmettre et à développer ce bien sans prix, une fois que les parties détruites en auraient été recouvrées. La mémorable impulsion donnée par Athènes ne s'est communiquée jusqu'à nous qu'assez faiblement. Elle s'est beaucoup altérée. Il ne nous reste pas grand-chose de la haute et délicate sagesse pratique qui maîtrisa et qui consola un Ulysse à travers ses épreuves en l'empêchant de croire stupidement que les voluptés sont sans borne ou qu'on ne puisse composer avec les dieux. Le rythme exquis d'un Phidias anime bien quelques poètes, mais ils sont clairsemés, dans l'histoire moderne; et, encore que notre France, favorisée d'un Racine et d'un La Fontaine, en ait la meilleure part, les survivants sont peu en comparaison de ce qui a péri. Seul, à travers la méconnaissance et l'insulte, Aristote, « l'incomparable Aristote », comme dit Comte, est continué dignement; barbares de goût et de mœurs, nos modernes tiennent du moins à l'enchaînement du savoir, mais on s'occupe beaucoup plus d'en accroître la somme que de l'ordonner et de la distribuer à propos.

Charles Maurras

Sources : Ch. Maurras – Le voyage d’Athènes – Plon 1939.

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Elsass-Lothringen den Elsass-lothringern ! Karl Roos, une vie pour l’Alsace-Lorraine

 

Karl Roos

 

En préambule,

Il y a lieu de préciser que ce texte avait fait l’objet d’une brochure éditée dans les années 1990 par l’association strasbourgeoise Alternative Europe.

A notre demande de parution sur le site de Terre & Peuple, l’auteur a souhaité revoir la forme de son écrit tout en conservant le fond.

C’est cette excellente synthèse sur cette grande figure européenne du droit des peuples, qu’était Karl Roos, que nous vous proposons ci-dessous.

Terre & Peuple

 

« L’Alsace-Lorraine est linguistiquement en majeure partie allemande, – mais le caractère français est si fortement lié à son âme que seul un État lorrain aujourd’hui encore, comme il y a mille ans, pourrait constituer une solution définitive. Maintenant, il est sans doute trop tard pour cela. Cependant, si une guerre franco-allemande devient un jour effectivement impossible, parce que correspondant à une idée surannée (et bientôt nous en serons là), le concept régionaliste, conjointement avec celui de l’autonomie culturelle, d’une manière ou d’une autre, redonnera précisément un sens à cet État Lorrain. Ce qui est vrai de la Belgique et du Luxembourg l’est également de l’Alsace-Lorraine. (...) Car si le provincialisme est toujours stérilisant, le régionalisme est, par contre, toujours fécond. »

Hermann Graf von Keyserling, Analyse spectrale de l’Europe,

Paris, Éditions Stock, 1928, p. 255-257.

 

  • Le retour à la France

Si l’Alsace-Lorraine sut goûter les bienfaits du retour à la paix : « le premier résultat du changement de 1918 fut que l’Alsace connut une période d’essor incomparable », l’économiste Eugène Muller dixit – essor favorisé par l’entrée en vigueur de l’article 68 du traité de Versailles sur la libre circulation des marchandises entre l’Allemagne et son ancien Reichsland –, ses enfants ne sortirent pas moins meurtris des quatre années qu’avait duré la Première Guerre mondiale. Sur les 380 000 Alsaciens-Lorrains partis sous les couleurs du IIe Reich, 50 000 n’étaient pas rentrés, tombés dans les marécages de Pologne ou dans la boue des Flandres1. Le pays n’avait plus connu pareille hécatombe depuis la guerre de Trente Ans. Pourtant, quand ses armées défilèrent drapeaux en tête sur une terre cédée par elle quarante-sept ans plus tôt, la France refusa de considérer la douleur et les attentes de la population. Pas un instant, la République ne douta de son bon droit et du sentiment profrançais des régions recouvrées : « Les particularités de l’esprit alsacien-lorrain lui échappaient. Imprégnés d’esprit jacobin, la grande majorité des Français s’imaginaient que les provinces libérées n’avaient d’autre désir que de subir le même statut que tout le reste de la nation2 ». « Au fur et à mesure que les troupes allemandes se retiraient derrière tout le cours du Rhin, les troupes françaises occupaient le terrain. Des agents à la solde du vainqueur constituaient des "Comités d’Accueil", travaillaient la population, faisaient venir des wagons de drapeaux tricolores. (...) Les Alsaciens-Lorrains, épuisés par près de cinq années de graves privations (...) accueillirent favorablement les guerriers victorieux qui leur apportaient vin rouge et pain blanc. Et comme le patriotisme est une valeur vulgairement monnayable, les plus fanatiques "patriotes français" étaient souvent les plus fervents "patriotes allemands" d’avant l’armistice3. »

Les propos tenus par Joffre à Thann en août 1914 sur « le respect de vos libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions et de vos valeurs », propos réitérés par Pétain à son entrée en Alsace le 14 novembre 1918 – « Ne s'immisçant dans aucune question politique, religieuse ou sociale, le Français ne verra dans les Alsaciens-Lorrains que des frères ! » – ne firent pas illusion bien longtemps.

Faisant outrageusement fi de plusieurs décennies de lutte pour la reconnaissance du statut particulier de l’Alsace-Lorraine au sein du IIe Reich wilhelmien, le gouvernement Clemenceau dépêcha le 15 novembre 1918 trois commissaires de la République (Metz, Strassburg, Kolmar) responsables devant le Service général d’Alsace-Lorraine. Le président du Conseil effaça d’un trait de plume la constitution chèrement acquise le 31 mai 1911 pour lui substituer, triomphe du jacobinisme, un Conseil supérieur d’Alsace-Lorraine composé de Français et d’Alsaciens émigrés en France dès 1871, dénué donc de toute représentativité. Le 17 octobre 1919, la France annexait officiellement le territoire d’Empire et le découpait en trois départements.

Une commission de triage instituée le 2 novembre 1918 à l’initiative de l’abbé Wetterlé expulsa sans ménagement 111 915 Alsaciens-Lorrains de tous âges suspectés de sentiments pro-allemands, dont les évêques de Metz et de Strassburg, Mgr Fritzen et Mgr Benzler. Dans ses Mémoires, le frère Médard écrit : « Comment ne pas mettre au pilori cette sinistre "commission de triage" ? Une institution aux conséquences catastrophiques, une sorte de haute cour illégale, aux juges improvisés, non officiels, sans qualification juridique, ne se fondant que sur des dénonciations4 ». Pour Pierri Zind, « une grande partie de ces faits étaient des crimes contre l’humanité, parce que le traité de Versailles n’était ni applicable ni même signé5 ». L’indignation, mêlée d’incompréhension, fut générale. Entre Paris et l’ex-territoire d’Empire, le torchon brûlait.

Déjà le 9 octobre 1918, Clemenceau et le président Poincaré avaient refusé de recevoir une délégation de députés alsaciens-lorrains venus plaider leur cause. Le premier avait accueilli la nouvelle de leur visite par ces mots terribles : « Ces boches, je ne les salue pas. » « Ces hommes politiques, tous très jeunes, frisant à peine la quarantaine, ces militants qui avaient déjà défendu ardemment l’autonomie de l’Alsace-Lorraine pour l’arracher enfin aux Prussiens en 1911, voyaient leur lutte politique des années de guerre anéantis en 19186. » Que leur reprochait-on ? Au lieu de s’enfermer dans une opposition radicale, stérile et antidémocratique, ne valait-il pas mieux que les représentants du peuple alsacien-lorrain s’appliquassent à défendre ses droits de manière constructive auprès des institutions berlinoises7 ? Auguste Schneegans le pensait, qui suscita l’apparition de l’idée autonomiste, dont la consécration eut lieu en 1911. Certes, « le statut qui fut accordé à l’Alsace-Lorraine en 1911 n’était pas un véritable statut d’autonomie (...) le Statthalter [gouverneur] demeurait l’exécutant de la volonté de l’empereur, qui restait pleinement souverain en Alsace-Lorraine8 ». Imparfaite constitution, mais suffisante au développement d’un sentiment patriotique alsacien-lorrain, plus tout à fait français, sans être non plus allemand. Or cette légitimité, la France ne voulait pas en entendre parler.

  • Émergence de l’autonomisme

Pendant ce temps, rancœur, amertume et déception devenaient le lot quotidien d’un nombre croissant d’Alsaciens-Lorrains, que les questions linguistique et scolaire, particulièrement épineuses, rendaient toujours plus hostiles au nouveau régime.

Mis en présence de trois départements germanophones, le gouvernement décida d’affirmer la primauté du français, à rebours de toute logique et avec le plus grand mépris des populations locales : « L’ignorance de la langue française dresse entre l’Alsace-Lorraine et la France, faites pour s’aimer, une muraille dure comme fer et froide comme glace. Prisonnier derrière cette muraille, l’Alsacien-Lorrain reste une proie pour les Allemands, qui seuls peuvent se faire comprendre de lui9 ». Ce que l’Empire allemand, pourtant régime d’ « oppression » selon la propagande française, n’avait jamais osé faire (la politique de germanisation de la Moselle francophone ne se durcit qu’avec la guerre), la France, démocratique et républicaine, s’en arrogeait le droit. Le courant autonomiste, décapité en 1914, reprit de la vigueur, nourri par l’humiliation des instituteurs, universitaires, notables et hommes du clergé à la peine avec « leur » nouvelle langue, et totalement déroutés par la substitution du « patriotisme français » au « patriotisme allemand » de la veille. Napoléon Ier lui-même, instigateur du Code Civil, avait compris aux côtés de ses généraux alsaciens10 qu’il ne fallait pas s’attaquer au particularisme linguistique : « Laissez-les parler allemand, pourvu qu’ils sabrent en français ». Accusés de travailler à la solde de l’Allemagne, « la grande majorité des Alsaciens plus ou moins séduits par l’autonomisme n’étaient ni des nostalgiques de l’Empire, ni des Alsaciens de fraîche date. Ils obéissaient seulement à un réflexe semblable à celui qui avait inspiré leur lutte contre la domination impériale11 ». Une majorité qui se souvenait maintenant, une fois dissipée l’effusion des journées de novembre 1918, du mérite de ses parlementaires d’avant 1914.

L’union devait naître de la remise en cause des statuts religieux. Le 17 juin 1924, le président Herriot déclarait : « Le gouvernement est persuadé qu’il interprète fidèlement le vœu de ces populations enfin rendues à la France en hâtant la venue du jour où seront effacées les dernières différences entre les départements recouvrés et l’ensemble du territoire. Dans cette vue, le Président réalisera la suppression du Commissariat général. » Le Cartel des Gauches, qui venait de triompher aux élections du 28 avril 1924, entendait étendre à l’Alsace-Lorraine, soutenu par ses élus locaux Jacques Peirotes et Georges Weill, les lois laïques à l’école, entériner la séparation de l’Église et de l’État et supprimer le Concordat. En effet, le régime des cultes était resté en Alsace-Lorraine celui d’avant 1871, sans que la politique religieuse du Reich y portât jamais atteinte. Grèves, pétitions, manifestations de masse orchestrées par le clergé et les élus locaux répondirent promptement à ce qui était interprété comme une provocation. Après les manifestations simultanées de Strassburg (50 000 personnes), Mülhausen (Mulhouse) et Kolmar (25 000 personnes chacune) le 20 juillet 1924, Herriot fit marche arrière. Au désarroi avait succédé la colère, qui n’allait pas tarder à se politiser.

Dès le 19 avril 1919, le Mouvement fédéraliste avait demandé à Clemenceau d’accorder à l’Alsace-Lorraine le statut d’ « État Fédéral Français Indépendant12 ».

Le 9 mai 1925, paraissait le premier numéro du journal Die Zukunft (L’Avenir), organe de presse de la Zukunftsbewegung (Mouvement pour l’avenir) pour « l’abolition de l’impérialisme linguistique français étatique, le respect de notre Muttersprache [langue maternelle] et sa prise en considération dans toute notre vie, la mise en place d’une administration ethnique, et le maintien du caractère religieux de notre législation ».

Le 24 mai 1926, un autre pas important était franchi avec la création du Heimatbund (Ligue de la patrie) à Strassburg, dont le manifeste, signé le 5 juin 192613, soulignait le premier le caractère de minorité nationale de l’Alsace-Lorraine, et réclamait l’autonomie intégrale dans le cadre de la France contre toute affirmation « du chauvinisme, de l’impérialisme et du militarisme sous toutes ses formes ». Un nouveau parti, émanation politique du Heimatbund, l’Elsass-Lothringisch Autonomistische Partei ou Parti autonomiste alsacien-lorrain, publia son manifeste le 25 septembre 1927, au mot d’ordre explicite : « Bleiben was du in deiner Wesen bist » (« Reste ce que tu es dans ton être »). Pourvu dès 1928 d’un journal, Der Volkswille (La Volonté du peuple), son secrétaire général allait désormais incarner la cause de tout un peuple. Son nom : Karl Roos.

  • Karl Roos

« Son intelligence exceptionnelle et son regard dur obligeaient à une certaine distance et au respect. Toute son apparence indiquait qu’il n’était pas un agité (…) mais un volontaire qui dominait les problèmes. Cet homme réfléchi sera, à partir de la suppression du Heimatbund (...), le chef de l’autonomisme14. »

Karl Roos naquit le 7 septembre 1878 à Surburg (Surbourg), où son père exerçait la profession d’instituteur. Ayant obtenu en 1897 son Abitur (baccalauréat), il étudia d’abord à Freiburg im Brisgau avant de s’inscrire à l’Université Kaiser-Wilhelm de Strassburg, où il fut admis docteur après avoir soutenu sa thèse de linguistique : Die Fremdwörter in den elsässischer Mundarte (Les mots étrangers dans les dialectes alsaciens). Reçu professeur, il enseigna à Strassburg et à Mülhausen, ainsi qu’à Bochum, en Rhénanie. Roos était en poste au Kaiserin-Augusta-Victoria Realgymnasium de Cologne depuis 1908 lorsque survint la Première Guerre mondiale. Enrôlé au 26e bataillon du Landsturm (territoriale) à Trèves (il avait trente-six ans), nommé chef de gare en Belgique, il revint à la vie civile en 1918, décoré de la Croix de fer de première classe. En 1924, l’administration française l’affecta comme inspecteur des études françaises aux Écoles des mines domaniales de Sarre. Il en démissionna en 1926. En février 1927, signataire du manifeste du Heimatbund, il en devint le secrétaire général.

Lors de l’assemblée constitutive de l’ELAP, qui se déroula à Strassburg le 25 septembre 1927, Karl Roos prit la parole devant trois cents personnes. Il leur exposa sans détour le sens de son combat :

« L’instant que nous vivons est sérieux. Peut-être revêt-il même une importance historique. Vous savez tous à quel degré, dès les premiers jours, la désillusion, le découragement, le mécontentement et la mauvaise humeur ont pris pied dans le pays entier. Nous avons reconnu dès ces premiers jours que le véritable but de la politique français consistait à opprimer notre peuple et à l’exploiter. (...) Disons simplement : mauvais traitement au point de vue moral et même physique, oppression culturelle, étiolement, mensonge et trahison, voilà le début et la fin de la politique française en Alsace-Lorraine. (...) C’est la substance de la devise mensongère : Liberté, Égalité, Fraternité ».

Et Roos de rétorquer aux accusations proférées par les milieux nationalistes :

« La question suivante est certainement sur les lèvres de plus d’un parmi vous : où veut aller le Parti autonomiste ? (...) Nous autres, les autonomistes, nous ne sommes pas un parti séparatiste. Nous soulignons le fait, afin de répondre à l’avance à nos adversaires. (...) Il appartient à la France seule de résoudre cette question. »

Robert Schuman aurait pu faire sienne sa conclusion :

« Dans ce nouvel esprit, dans l’esprit de la Grande Europe, je vous dis que les peuples en ont assez de se laisser enfermer et isoler par des poteaux-frontières. (...) Nous voulons vivre notre propre vie, comme un peuple parmi les peuples, libres, ayant les mêmes droits, dans le vaste cadre de l’Europe ».

Avant de clore la réunion, Karl Roos lut la motion constitutive du parti autonomiste, adoptée à l’unanimité, et fit remettre aux personnes présentes dans la salle le tract Quelques constatations objectives, au discours là aussi sans concession :

« Contre le chauvinisme français, contre les traîtres qui se trouvent dans le pays, pour le Progrès et la Liberté, l’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains ! Elsass-Lothringen den Elsass-Lothringern ! ».

Le jour même, le jeune parti alsacien-lorrain rejoignait ses camarades bretons, corses et flamands au sein du Comité central des minorités nationales de France.

Mais l’ambition de Karl Roos était grande et plutôt que d’ajouter un énième parti à la déjà longue liste des mouvements autonomistes alsaciens-lorrains existants, il décida, le 19 novembre 1927, de fusionner l’ELAP avec l’Elsass-Lothringer Oppositionsblock du baron Claus Zorn von Bulach en une seule structure : die Unabhängige Landespartei für Elsass-Lothringen (ULP pour Parti indépendant du pays alsacien-lorrain). Un nouveau programme vint le compléter, à l’argumentaire inspiré en droite ligne du discours du 25 septembre.

Il n’en fallait pas plus pour que Paris fût saisi de panique. Dès le 13 novembre, les services généraux de la police interdisaient la publication des journaux Die Zukunft, Die Wahrheit (La Vérité) et Die Volkstimme, après quoi s’abattit sur les trois départements une vague de perquisitions sans motif. Perfide, le préfet Susini choisit la nuit de Noël 1927 pour ordonner l’arrestation de cent militants autonomistes. Le dernier, le Dr Ricklin, étant emprisonné le 16 mars 1928. Averti, Karl Roos profita d’un séjour qu’il devait effectuer en Suisse de longue date pour s’y réfugier. Un nouvel acte s’ouvrait pour l’autonomisme alsacien-lorrain.

 

affiche 1929

 

  • Le procès de Kolmar

Le 2 janvier 1928 paraissait dans la Freie Presse (Presse libre) socialiste la composition, hautement fantaisiste, du gouvernement que les autonomistes étaient censés instaurer, après le coup d’État que les nationalistes français les accusaient de vouloir fomenter. Karl Roos, « Moltke autonomiste » [sic !], y figurait en bonne place en tant que ministre de la Guerre [re-sic !] auprès de Jean Keppi, ministre de l’Intérieur, et de Paul Schall, ministre de la Justice. Chargés par l’État de préparer psychologiquement les populations au procès à venir, les médias se répandirent en conjectures toutes plus contradictoires et mensongères.

Aussi, lorsque le 1er mai 1928, le « Komplott-Prozess » se réunit au tribunal de Kolmar, nul ne manifesta d’étonnement particulier15. Parmi les vingt-deux accusés cités à comparaître, quinze seulement étaient présents. Au nombre des absents, avec Robert Ernst et René-César Ley, Karl Roos, en Suisse depuis le mois de novembre de l’année précédente. Jugé par contumace et reconnu coupable de complot contre la sûreté de l’État, Karl Roos fut condamné par la cour d’assises à quinze ans de détention le 12 juin 1928.

Apostrophé par le président du tribunal Mazoyer sur leurs prétendues velléités séparatistes et leur mot d’ordre « L’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains », l’accusé Schlaegel répondit : « Cet adage était officiel dans la politique alsacienne d’avant-guerre, et jamais l’État allemand ne s’est cru obligé d’y voir un complot. L’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains veut dire que le régionalisme est le meilleur moyen de rendre un pays prospère au point de vue économique, et qu’alors nous serons aussi de bons Français. »

Le 24 mai, acquitté, Schlaegel sortait libre du palais de justice. Malgré le soutien de personnalités aussi diverses que le comte de Pange, figure intellectuelle du Parti démocrate populaire, l’abbé Haegy, Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme, et même le très catholique et nationaliste Philippe Henriot, les accusés Ricklin, Rossé, Schall et Fashauer écopèrent d’un an d’emprisonnement et cinq ans d’interdiction de séjour. On arrachait à leur terre des hommes coupables de trop l’aimer16 ! Au dehors, le verdict rendu, retentit le « O Strassburg, O Strassburg, du wunderschöne Stadt ».

Ces six mois d’exil ne furent pas ceux du silence pour le président de l’ULP qui, loin de chercher à se faire oublier de la police française, mit toute sa verve d’orateur et son talent de publiciste au service du Heimatbund. En mars 1928, il fit éditer à Zurich un livret de 169 pages, tiré à 10 000 exemplaires et intitulé Politik und Gewaltpolitik in Elsass-Lothringen. Eine Schrift zu Lehr und Wehr (Politique et politique de violence en Alsace-Lorraine, un écrit pour instruire et défendre). Il y évoquait la géopolitique alsacienne-lorraine, dénonçait dix ans de politique française et exaltait le régionalisme décentralisateur contre les méfaits du jacobinisme nationaliste. De plus, Karl Roos multipliait les articles à destination de la presse étrangère et défendait la légitimité de l’autonomisme conférence après conférence : « Je l’ai fait dans les grandes et les petites localités, sans m’abaisser dans mes discours à faire de l’excitation nationaliste ou de la provocation : ce n’eût d'ailleurs pas été du goût des Suisses et cela n’aurait pu servir notre cause. Notre lutte pour les droits ethniques doit être conduite uniquement sous le signe de la réconciliation des peuples, de la paix et d’une action défensive. Tout reproche de faire de l’excitation anti-française serait mal fondé, parce qu’absurde. (...) Et il me sera facile de réfuter cette accusation d’avoir comploté contre l’État français, par laquelle j’ai été condamné innocemment par contumace au même titre que mes amis ». De co-accusé, Karl Roos, tête pensante de l’autonomisme, devint accusé principal quand l’accusation fit la lecture d’un tract édité en Suisse et distribué à Strassburg au cours de la manifestation de protestation du 7 juin 1928. On pouvait y lire la déclaration suivante : « Ni le droit et la loi, ni la vérité et la justice n’ont été victorieux à Kolmar, mais bien la Dictature et la Force, le Mensonge et la Haine chauviniste ! (...) La France se moque des Alsaciens-Lorrains ! Elle se moque aussi de l’opinion mondiale ! (...) Je proteste devant le monde entier contre les mensonges de la police, contre les méthodes de l’administration et de la justice française, contre la condamnation injuste de mes amis. (...) Vive la Paix des Peuples ! Vive une Alsace-Lorraine libre et plus heureuse ! Vive les condamnés innocents ! » Bâle, le 25 mai 1928, Dr Roos.

Alors, pour le museler, la France accusa Karl Roos de porter atteinte à la neutralité de la Suisse. Mais, loin de lui nuire, l’incrimination tourna à l’avantage de Roos quand les autorités alémaniques lui demandèrent par voie de presse de s’expliquer. L’occasion était trop belle pour qu’il la laissât passer. Désireux d’affronter en face les tribunaux français, Roos considéra qu’il était temps pour lui de rentrer en Alsace, afin de démonter cette machination dont il se trouvait être malgré lui le rouage principal.

  • Karl Roos face à l’État

Ladite occasion lui fut fournie par le Parti communiste, en la personne du strasbourgeois Charles Hueber, qui organisait une grande manifestation pour le droit des minorités nationales le 9 novembre 1928. Le 8, René Hauss vint prendre Karl Roos à Bâle et l’amena en automobile chez Charles Hueber. La police française était déjà au courant et le recherchait activement. À 20 heures, le Sängerhaus où devait se tenir la réunion était bondé. Le bouche à oreille avait fonctionné et chacun, dont les cent policiers présents, s’attendait à voir surgir Roos d’un moment à l’autre. Charles Hueber discourait à la tribune quand, abordant le cas Roos, il s’exclama : « Et maintenant, avance cher ami ! Parle toi-même17 ! »

Et Roos, déguisé en télégraphiste, d’apparaître au milieu d’un immense drapeau rouge et blanc. Un tonnerre d’applaudissements accompagna son entrée sur scène. La police, débordée, ne put intervenir. Impuissante, elle laissa Roos s’exprimer du mieux que la foule le lui permettait. Disparu par où il était arrivé, Roos ne réapparut que le lendemain, pour se constituer prisonnier auprès du juge d’instruction de la ville.

Déféré à Kolmar pour raison de sûreté, Karl Roos fut dans un second temps transféré à la prison de Besançon, où l’on estimait la situation plus propice à un procès « républicain », dans une cellule de 2,50 m sur 3,50 m, impossible à chauffer pendant le rigoureux hiver de l’année 1928-192918.

Le procès s’ouvrit le lundi 10 juin 1929 à 14 heures. La lecture de l’acte d’accusation, qui persistait à ne voir dans l’autonomisme que le levain du séparatisme, dura trois quarts d’heure. Tirant parti de l’origine franc-comtoise du jury, Roos mit l’accent sur son droit à s’exprimer en allemand et sur la culpabilité du régime français, incapable de comprendre la marche de l’histoire : « Nous n’avons pas de comptes à rendre à l’État actuel qui n’avait à ce moment aucun droit sur nous, car c’était la France qui en 1871 nous avait sacrifiés, et avec nous l’Alsace, pour racheter sa liberté compromise entre les mains du vainqueur. (...) Mais autonomiste ne veut pas dire ennemi de la France. (...) Il est certain que nous repoussons toute idée de séparation d’avec la France, car la nature même de l’autonomisme, ainsi que la définition du mot, exclut le séparatisme. (...) Nous sommes à tout le moins une minorité linguistique : je répète le mot, au risque d’être condamné. » Puis, il revint sur le ridicule de l’accusation à la base du procès de Kolmar.

Le procès se poursuivit jusqu’au 22 juin. Après les dépositions de Paul Schall et de Michel Walter, et au terme de douze jours de procès et 211 de prison, Karl Roos fut enfin disculpé et avec lui toute l’Alsace-Lorraine autonomiste.

Son retour à Strassburg fut triomphal. Les bras chargés de bouquets rouge et blanc, il traversa la ville sous les acclamations de la foule : « Vive Roos ! Vive l’Alsace ! ». Le 23 juin, Karl Roos prit la parole au cours d’une nouvelle réunion au Sängerhaus, devant 6000 personnes : « Oui, nous sommes une minorité nationale ! (...) Pourquoi vouloir nous faire crier "Vive la France !" si ce cri ne correspond pas à notre sentiment ? Lorsque nous crierons "Vive la France !", cela viendra du fond du cœur. (...) Nous voulons une autonomie dans le cadre de la France. »

Prenant enfin conscience de sa bévue, le Conseil des ministres amnistia tous les condamnés de Kolmar.

L’Einheitsfront, ou Front uni, constitué en 1928 en vue des prochaines échéances électorales, sortit grandi de ce procès. Encore emprisonné, Karl Roos avait été élu maire de Strassburg mais il avait fort habilement cédé sa place à Charles Hueber le 22 mai 1929. Un autonomiste-communiste à la mairie de la capitale alsacienne, à deux pas de la préfecture du Bas-Rhin !

L’ULP de Roos fusionna avec la Fortschrittpartei (Parti du progrès) de Camille Dahlet. Les deux hommes associèrent leurs forces pour publier un nouveau quotidien, l’Elsass-Lothringer Zeitung (ELZ – Journal alsacien-lorrain). Le 4 mai 1930 était créée l’Autonomistische Arbeitsgemeinschaft ou Communauté autonomiste de travail. En vérité, le procès de Kolmar, qui apparut de prime abord comme le point de départ d’une nouvelle décennie pleine de promesses, sonna le glas de l’autonomisme alsacien-lorrain.

  • Des autonomistes divisés

Loin de s’assagir, les anti-autonomistes se déchaînèrent de plus belle : « ainsi la région se retrouva-t-elle en état de guerre politique. Les nationalistes attaquèrent, démasquèrent les autonomistes, dénonçant partout l’influence de l’agent allemand. Pour arriver à leurs fins, certains chauvins ne reculèrent pas devant la délation la plus stupide. (...) Le Vatican et les curés voulaient, disaient-ils, vendre l’Alsace à l’Allemagne. Pour que ce but soit atteint, notre province devait faire partie des pays rhénans au sein d’une Allemagne fédérale. (...) Or, il n’y avait aucune preuve19. »

Quelques années auparavant, Mgr Ruch, évêque de Strassburg, avait déclaré qu’on ne pouvait être bon catholique et autonomiste à la fois, et avait interdit la lecture du journal Die Zukunft, considéré par lui comme un péché. Cela avait été un coup rude pour le milieu autonomiste, qui comptait de nombreux fidèles dans son assistance, jusque parmi ses principaux dirigeants (on pense à l’abbé Haegy et à l’abbé Zemb), et qui avait fait de la question religieuse un de ses principaux chevaux de bataille.

En 1931 survint une scission au sein de la Landespartei et un mouvement paysan vit le jour en Basse-Alsace (Die Elsass-Lothringische Jungmannschaft – La jeune équipe alsacienne-lorraine). L’Einheitsfront, refondu en Volksfront ou Front populaire d’Alsace, préparait ardemment les élections législatives de mai 1932, après avoir enregistré des résultats significatifs aux cantonales des 18 et 25 octobre 1931. À plusieurs reprises dans ses discours, Karl Roos insista sur le fait linguistique et l’union des courants. Mais, les quatre candidats de la Landespartei battus, la déconvenue fut grande. Depuis 1930 couraient des rumeurs selon lesquelles le conseiller municipal strasbourgeois Karl Roos était un espion de l’Allemagne. Rumeurs intensément relayées par la presse locale, cependant que la situation politique en Allemagne devenait inquiétante aux yeux de la diplomatie française, pour qui l’autonomisme restait un sous-marin du pangermanisme. Les rapports au sein de l’ULP se firent plus tendus, la jeune garde de la Jungmannschaft regroupée depuis 1931 derrière le Mosellan Hermann Bickler tournant son regard avec toujours plus d’insistance vers le voisin outre-rhénan. Le Volksfront se délita progressivement. Karl Roos en voyage à l’étranger, Paul Schall se chargea de la refonte du mouvement. Le 7 juillet 1933, Paul Schall réitérait lors d’une réunion du parti son refus de tout irrédentisme, de l’assimilation au IIIe Reich et son vœu d’une Alsace libre dans une Europe unie.

Les élections de mai 1934 au Conseil général du Bas-Rhin furent un nouvel et cinglant échec non pour les autonomistes mais pour le Volksfront, totalement désuni, certains de ses membres allant jusqu’à s’opposer en certains lieux du département. La Volkspartei de Michel Walter prit le dessus sur la Landespartei, qui dès lors déclina, Walter dénonçant toutes les alliances passées. Ainsi fut stupidement perdue la mairie de Strassburg, abandonnée aux nationalistes faute de s’être entendus.

L’avènement du Front populaire relança de plus belle les tenants de la laïcité et de l’anticléricalisme et, par contrecoup, la dernière grande manifestation commune d’union des autonomistes fut le rassemblement contre les décrets Blum, rejetés par 72 % des votants en Alsace et 73 % en Moselle. Cette union donna naissance en 1937 au deuxième Heimatbund. Mais l’alliance s’avéra éphémère, précipitée qu’elle fut par la politique internationale. Malgré le succès du vote anti-décrets, le peuple alsacien-lorrain se détourna de plus en plus ostensiblement des autonomistes, convaincu par la propagande nationaliste et les discours de Spiesser et de Bickler, ouvertement pro-allemands. Les accords de Munich du 28 septembre au 6 octobre 1938 virent se succéder perquisitions et interrogatoires serrés dans les milieux autonomistes. Le 2 février 1939, Karl Roos était convoqué aux bureaux de la police strasbourgeoise ; le 4, il était arrêté pour espionnage.

 

Charles Roos crayonné durant son procès

 

  • Le martyre

Le 10 janvier 1936, le gouvernement Laval avait soumis au Parlement un projet de loi visant à interdire ligues et milices à caractère fascisant, de même que tout mouvement – article 3 – portant « atteinte à l’intégrité du territoire national ». Le 21 avril 1939 le gouvernement Daladier saisit par décret le texte du 10 janvier 1936 et interdit l’Elsässischer Volksbildungsverein (ou Association alsacienne de formation populaire, créée par Karl Roos en 1937 pour renforcer la pure action politique par l’enseignement de la culture alsacienne), arguant « qu’un certain nombre de groupements se sont formés dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et la Moselle. (...) Étant donné qu’il est constant que leur but réel est de porter atteinte à l’intégrité du territoire national, nous avons estimé qu’il y avait lieu de dissoudre les divers organismes. » D’autres interdictions fondées sur la même défense de l’ « intégrité du territoire national » suivirent, si bien qu’en quelques semaines toute la structure autonomiste fut démantelée.

Le 3 septembre 1939, la France déclarait la guerre à l’Allemagne et procédait à l’arrestation immédiate d’une centaine de militants autonomistes appelés sous les drapeaux. Rassemblés à Saverne, les principaux responsables furent transférés à Nancy le 13 septembre. En mai 1940, à la suite de nouvelles incarcérations, trois cents Alsaciens-Lorrains furent parqués au camp de concentration d’Arches, près d’Épinal20. Karl Roos était détenu à la prison militaire de Nancy depuis sept mois déjà quand Rossé, Sturmel, Keppi, Schall, Hauss, Bickler, le Mosellan Antoni et dix autres militants autonomistes, toutes tendances confondues, vinrent le rejoindre.

Un nouveau procès, le dernier, s’engagea pour le Dr Karl Roos le 23 octobre 1939 devant le tribunal militaire de Nancy. Ses avocats étaient soit en fuite, soit eux-mêmes emprisonnés. Seul Maître Berthon, son défenseur de Kolmar et de Besançon, fut admis à plaider en sa faveur et encore n’eut-il jamais accès au dossier de l’accusation. Le mobile invoqué, l’espionnage, ne reposait en fait que sur une photo fournie par son chauffeur, Julien Marco, militant depuis 1926, et sa signature au bas du manifeste du Heimatbund. En constante difficulté financière, Marco avait offert ses services au renseignement allemand en 1931, ce dont le contre-espionnage français fut vite alerté. Et quand vint le temps pour le gouvernement de mettre un terme définitif à l’agitation autonomiste en Alsace, les services secrets appréhendèrent Marco, ne lui laissant qu’une alternative : le peloton d’exécution pour espionnage ou la trahison.

Que montrait cette photo ? On y voyait Karl Roos affublé d’un uniforme de la SA, en fait la tenue réglementaire d’un fonctionnaire du IIIe Reich, qu’au cours d’un dîner en 1933 chez son ami Haltenhoff, maire conservateur de Hanovre hostile au nazisme, celui-ci lui avait proposé de revêtir pour le cliché. Amusé par cette proposition aussi saugrenue qu’insolite, Roos accepta et garda une épreuve pour lui.

Marco s’était saisi de ladite photo et l’avait remise à la police. Malgré le flot de discours incohérents déversés par Marco, Roos fut condamné d’office. Les trois commissaires de la police spéciale de Strassburg, Monnard, Becker et Léonard, eurent dès lors beau jeu d’accuser Roos de germanophilie, de pangermanisme et de sécessionnisme révolutionnaire ; au demeurant, Becker se félicitait d’obtenir enfin l’exécution de Roos et la perte de la « peste autonomiste ». Le procureur général, le colonel Marcy, estimant que l’exécution de Roos constituerait une excellente mise en garde pour l’Alsace factieuse, acheva de museler une défense déjà inexistante.

Le 26 octobre 1939, à 12 h 30, Karl Roos était condamné à mort, sans qu’aucune preuve de son prétendu espionnage n’eût été fournie. Marco fut rapidement remis en liberté. Désormais seul face à son destin, Roos, assisté du révérend père Brandicourt, se plongea dans les textes sacrés afin d’avoir l’âme en paix au moment d’affronter le peloton. Son recours en grâce fut rejeté. La lecture de L’Examen de conscience de Péguy l’illumina. Que pouvait la mort contre la vie éternelle ?

Le 7 février 1940, mercredi des Cendres, à six heures du matin, le président du tribunal militaire de Nancy vint réveiller Karl Roos. Depuis trois mois que Roos était aux fers, la délivrance arrivait enfin. Dans un profond recueillement, il assista à sa dernière messe, récita un chapelet puis monta dans le fourgon cellulaire qui l’emmenait vers son Golgotha. Le convoi s’immobilisa au lieu-dit « La Petite Malpierre » sur la commune de Champigneulles, où l’attendait le peloton d’exécution. Priant toujours, Karl Roos dit à l’aumônier qui l’accompagnait : « Je meurs fidèle à ma Heimat et à mes amis », suivi d’un « Jésus ! à toi ma vie ! Jésus à toi ma mort ! » Il ne put achever sa prière (« Jésus, je suis à toi vivant et mort ! »), les douze soldats du peloton – douze Alsaciens – ayant vidé leur fusil. Karl Roos mourut à genoux dans la neige, les yeux bandés, les bras attachés derrière son dos. Il ne respirait déjà plus quand l’officier lui tira le coup de grâce dans la nuque.

Le 10 février 1940, le gouvernement allemand communiquait : « L’Alsacien Roos ne s’est trouvé à aucun moment en relation avec un poste de renseignement allemand. »

Son corps, transporté en grande pompe par les nazis de Nancy au château de la Huneburg le 19 juin 1941, jour anniversaire de la « libération » de Strassburg par la Wehrmacht, devint l’objet d’un culte national21. Mais les fidèles à la mémoire de Karl Roos ne s’y trompèrent pas, qui connaissaient ses sentiments pour le IIIe Reich. Aussi, lorsqu’en 1944 les FFI venus occuper le château une nouvelle fois « libéré » exhumèrent le cercueil de Roos pour le jeter dans le ravin de la Huneburg, ils n’y découvrirent qu’un amas de pierres.

Karl Roos, martyr de la cause alsacienne-lorraine (7 septembre 1878-7 février 1940)

Laurent Schang

 

Notes: 

1 Jean-Jacques Mourreau, « L’Alsace-Lorraine dans la Grande Guerre. Entre deux patries », in Enquête sur l’Histoire, n° 12, 1994, « La Grande Guerre », pp. 52-54.

2 Paul Sérant, La France des minorités, Paris, Éditions Robert Laffont, collection « L’histoire que nous vivons », 1965, 277 p.

3 Pierri Zind, Brève histoire de l’Alsace, Paris, Éditions Albatros, 1977, 145 p.

4 Frère Médard, L’Alsace fidèle à elle-même ? Mémoires – Regard sur deux siècles d’histoire d’Alsace, Strasbourg, Buch et Reumaux, La Nuée Bleue, 1988, 152 p.

5 Pierri Zind, op. cit., p. 150.

6 Frère Médard, op. cit., p. 149.

7 Ibid.

8 Ibid., p. 275.

9 Émile Hinzelin, L’Alsace, la Lorraine et la Paix, Villemomble, Les Éditions de la Marche de France, 1928, 311 p.

10 Kléber, Kellermann, Lefebvre, Rapp, Buckheim

11 Paul Sérant, op. cit., p. 284.

12 Pour connaître la liste exhaustive des partis autonomistes de l’entre-deux-guerres, voir Pierri Zind, Elsass-Lothringen, Alsace-Lorraine, une nation interdite, 1870-1940, Paris, Éditions Copernic, 1979, 688 p.

13 Selon le frère Médard, le 8 juin, jour de la Pentecôte.

14 Frère Médard, ibid., p. 174.

15 Le 8 février 1928, Poincaré, de passage à Strassburg, déclarait devant une assemblée de maires alsaciens : « L’Alsace frémira des infamies qui seront révélées. (…) Elle n’admettra plus que des agents suspects préparant, sous le voile de l’autonomie, la neutralité de l’Alsace. »

16 Les 17 et 23 juillet 1928, pressés par l’opinion publique, le président Doumergue graciait les accusés.

17 Pierri Zind, ibid., p. 475.

18 Ibid., p. 476.

19 Frère Médard, ibid., p. 184.

20 Pierri Zind, p. 668, dans son livre Elsass-Lothringen…, rapporte que le « commandant du camp de concentration d’Arches avait ordre de le faire bombarder par l’artillerie s’il risquait d’être libéré par les Allemands. Le Dr Louis Benmann parvint à obtenir du commandant la non-exécution de cet ordre criminel. »

21 Hermann Bickler déclara aux Strassburger Neueste Nachrichten : « la tombe de Roos deviendra un lieu de pèlerinage pour tous les patriotes allemands et alsaciens. (…) les écoliers alsaciens seront conduits régulièrement à l’endroit où reposera le martyr Karl Roos. » (cité in Jacques Lorraine, Les Allemands en France, Mâcon, CIM Éditions, 1945, 349 p.)

place

 

Quelques lectures pour aller (encore) plus loin :

- Jean-Marie Mayeur, Autonomie et politique en Alsace, La Constitution de 1911, Paris Librairie Armand Colin, 1970, 209 p.

- Bernard Wittmann, Une épuration ethnique à la française, Alsace-Moselle 1918-1922, Fouesnant, Yoran embanner, 2016, 222 p.

- Hermann Bickler, Un pays particulier, Souvenirs et considérations d’un Lorrain, Strassburg, NEL-Verlag, 2017, 442 p.

- Jean-François Thull, Jean de Pange, un Lorrain en quête d’Europe 1881-1957, Metz, Éditions Serpenoise, 2008, 192 p.

- Joseph Schmittbiel, Alsace Des questions qui dérangent, Fouesnant, Yoran embanner, 2018, 155 p.

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