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Au Vᵉ siècle de notre ère, alors que l’Empire romain d’Occident s’effondre sous la pression conjointe des migrations barbares, du refroidissement climatique et des épidémies, un petit peuple germanique quitte ses terres ancestrales pour traverser la mer du Nord et s’établir sur l’île de Bretagne. Ce peuple, ce sont les Angles. Quelques décennies plus tard, leur nom donnera celui de l’Angleterre — Engla land, « terre des Angles ». Leur langue, mêlée à celle de leurs cousins saxons et jutes, deviendra l’anglais moderne. Leur ancienne patrie, en revanche, sombrera dans le quasi-oubli — un oubli que les fouilles archéologiques menées en Allemagne du Nord et au Danemark méridional, depuis le XIXᵉ siècle, ont commencé à dissiper de manière spectaculaire.

C’est dans cette région, entre le Schleswig-Holstein actuel et le sud du Jutland danois, que se trouve le berceau des Angles. Et c’est là, plus précisément, dans les tourbières sacrées du Schleswig, qu’ont été exhumés certains des témoignages les plus émouvants et les plus précis dont nous disposions sur le monde germanique de l’Âge du Fer romain. Petit voyage dans une civilisation aujourd’hui largement méconnue mais qui constitue l’un des socles historiques de l’Europe germanique.

 

Les tourbières, sanctuaires de la déesse-mère

L’historien romain Tacite, dans sa Germanie rédigée vers la fin du Iᵉʳ siècle, mentionne explicitement le peuple des Anglii, qu’il décrit comme particulièrement dévot à une déesse-mère nommée Nerthus. Selon son récit, dans une île de l’océan se dressait un bosquet sacré où reposait le char de la déesse, drapé de tissu et accessible à un seul prêtre. Lors des processions, Nerthus circulait sur son char tiré par des vaches à travers les peuples qui lui rendaient hommage. À la fin du rituel, le char, ses étoffes — et, selon la croyance, la déesse elle-même — étaient purifiés dans un lac secret. Tous les esclaves ayant participé au rituel étaient ensuite noyés dans ce même lac.

Ce passage, longtemps tenu pour une curiosité littéraire, trouve aujourd’hui un écho saisissant dans l’archéologie. Les zones humides du Schleswig et du Jutland sont littéralement remplies de dépôts votifs et de corps humains sacrifiés, datés majoritairement des IIIᵉ et IVᵉ siècles. La correspondance symbolique entre la fécondité des sols détrempés, la matrice de la terre nourricière et la divinité féminine semble avoir structuré l’imaginaire religieux germanique bien au-delà des seuls Angles. Une trace de cette vénération de la déesse-mère se retrouve encore dans les charmes anglo-saxons chrétiens du haut Moyen Âge, où elle apparaît sous le nom d’Erce, eorþan modor — la mère de la Terre.

 

Thorsberg : un trésor de l’Âge du Fer

Près de la ville de Schleswig, la tourbière de Thorsberg constitue sans doute le site le plus exceptionnel de toute la région. Son nom — moor de Thor — est tardif : il a été donné par les Danois à l’époque viking, lorsque la divinité masculine du tonnerre éclipsa progressivement, dans la mémoire populaire, sa mère Jord, la Terre. À l’époque des Angles, le lieu était selon toute vraisemblance sacré à la déesse-mère.

Les dépôts retrouvés à Thorsberg, et conservés aujourd’hui au musée du château de Gottorf à Schleswig, couvrent un éventail extraordinairement large : armes, boucliers, fourreaux d’épées peints, pièces de monnaie romaines en or et en argent, pendentifs, fibules, vêtements en laine remarquablement conservés grâce aux conditions anaérobies des tourbières, et même un pantalon — l’un des plus anciens spécimens de braie germanique connus.

Plus émouvant encore : des fragments textiles en laine retrouvés dans une tourbière de Basse-Saxe et datés du Iᵉʳ ou IIᵉ siècle laissent apparaître un motif à carreaux évoquant le tartan écossais. Une découverte qui rappelle utilement que les motifs géométriques que la mémoire collective associe aujourd’hui aux Celtes appartenaient en réalité à un fonds vestimentaire indo-européen beaucoup plus large.

 

Les plus anciennes inscriptions runiques

Thorsberg a livré certaines des plus anciennes inscriptions runiques connues, dont une chape d’épée datée des environs de l’an 200 portant sur ses deux faces des inscriptions en alphabet futhark ancien. L’une dit wolþu þewaz, « serviteur de Wolthu » — Wolthu étant le dieu que les sources scandinaves médiévales appelleront Ullr, et que la langue anglo-saxonne désigne par le terme wuldor, signifiant « gloire ». L’autre face porte la formule niwajemariz, qui signifie « bien renommé ».

D’autres objets de la même tourbière portent des inscriptions à caractère magique. Un umbo de bouclier du IIIᵉ siècle est gravé d’une formule qui pourrait constituer une protection apotropaïque contre la grêle des projectiles ennemis. Une autre chape d’épée porte la rune othala répétée, sans former de mot mais représentant à elle seule le concept de la terre ancestrale — précisément ce que l’arme servait à défendre.

À une cinquantaine de kilomètres au sud, à Meldorf, une fibule en bronze datée du début du Iᵉʳ siècle porte une inscription runique encore plus ancienne, vraisemblablement dédiée à un erilaz — c’est-à-dire un maître des runes, un initié à l’art divinatoire et magique de l’écriture.

L’usage des runes ne se limitait toutefois pas au domaine sacré. Un fourreau d’épée du IVᵉ siècle retrouvé dans la tourbière voisine de Nydam porte deux noms successifs — Harkilaz et Anula — accompagnés du mot ahti, « possédé ». Le second propriétaire avait simplement ajouté son nom après celui du premier, comme on inscrirait aujourd’hui les noms successifs d’un véhicule d’occasion. Une trace, profane celle-ci, de la culture matérielle germanique.

 

Sacrifices humains et corps des tourbières

Le caractère sacré de ces zones humides ne se manifestait pas seulement par des dépôts d’objets précieux. De nombreux corps humains y ont été retrouvés, remarquablement conservés par les conditions chimiques particulières du milieu tourbeux. La tête retrouvée à Osterby, datée entre 70 et 220 après Jésus-Christ, présente un exemple parfait de la coiffure germanique que Tacite décrit sous le nom de nœud suève — un signe distinctif de la classe guerrière germanique, et non pas seulement de la tribu des Suèves comme on l’a longtemps cru.

Selon Tacite, ces corps précipités dans les tourbières seraient ceux d’hommes exécutés pour deux types de fautes : la lâcheté au combat et la déviance sexuelle. Toutes deux étaient considérées comme des souillures qui marquaient à jamais celui qui s’en rendait coupable du sceau infamant du nithing — terme germanique désignant l’homme déshonoré, indigne de vivre parmi les siens.

Mais les tourbières recevaient aussi des offrandes nobles, voire les images sacrées des dieux eux-mêmes. Deux idoles de bois ont été retrouvées dans la tourbière de Braak, à la frontière entre les territoires angle et saxon, datées du IIIᵉ siècle avant Jésus-Christ. L’une représente clairement une figure féminine — vraisemblablement une forme primitive de la déesse Freyja — et l’autre une figure masculine, identifiée à son frère Ingui-Frey. Or, ce dernier était précisément considéré comme l’ancêtre divin commun des Angles et des Saxons, tous deux décrits par Tacite sous le nom d’Ingaevones — c’est-à-dire « descendants d’Ing ».

 

Une romanisation profonde, avant la migration

L’un des enseignements les plus saisissants des fouilles de Thorsberg et de Nydam concerne le degré de romanisation des peuples germaniques bien avant leur migration vers l’île de Bretagne. Les boucliers retrouvés dans les tourbières portent encore, par endroits, des traces de peinture qui ont permis aux archéologues de restituer leurs motifs originels. Ces motifs sont d’une similitude frappante avec ceux des boucliers utilisés au même moment dans l’Empire romain d’Orient.

L’explication est désormais bien établie : depuis le IIᵉ siècle, de très nombreux Germains du Nord — y compris des Angles, des Saxons et des hommes venus de plus loin encore, jusqu’en Scandinavie — descendaient vers le limes pour servir comme auxiliaires dans l’armée romaine. Lorsqu’ils rentraient au pays, ils ramenaient avec eux non seulement leur paie en pièces d’or et d’argent, mais aussi un savoir-faire militaire, une culture matérielle et toute une iconographie qui transformèrent profondément leur société d’origine.

Un casque romain a même été retrouvé dans la tourbière de Thorsberg — il avait probablement appartenu à un Germain ayant servi dans la légion. Un masque de cavalerie romain, à la facture germanique mais clairement inspiré des modèles romains des IIᵉ et IIIᵉ siècles, y a également été exhumé. Sur l’île suédoise de Gotland, un masque originellement créé au Iᵉʳ siècle pour représenter Alexandre le Grand a été retrouvé : les Germains du IVᵉ siècle l’avaient récupéré, fixé sur un poteau dans une salle des banquets, et lui avaient retiré un œil — probablement pour qu’il représente le dieu Woden, le borgne par excellence.

 

Le butin de guerre offert aux dieux

Une partie significative du matériel militaire retrouvé dans les tourbières du Schleswig et du Jutland n’est pas local. Les analyses ont montré qu’il provient pour les couches anciennes du sud de la Germanie, pour les couches plus récentes (vers 300 après Jésus-Christ) de Suède et des îles danoises. L’hypothèse retenue par les archéologues est désormais celle du butin de guerre : des armées entières en provenance d’autres régions germaniques, vraisemblablement en route vers le limes romain pour proposer leurs services, auraient été interceptées et défaites par les Angles, qui auraient ensuite offert leur équipement aux divinités des eaux.

Cette pratique est confirmée par les sources antiques. L’historien Orose, écrivant au Vᵉ siècle, rapporte qu’en 105 avant Jésus-Christ, les Cimbres ayant écrasé deux armées romaines avaient procédé à un véritable rituel de destruction du butin : vêtements déchirés et dispersés, or et argent jetés dans le fleuve, cuirasses hachées, harnais de chevaux brisés, chevaux noyés dans des tourbillons, soldats capturés pendus aux arbres. L’archéologie confirme, mille cinq cents ans après, la véracité de ce témoignage.

Le volume du butin déposé dans ces tourbières est considérable : certaines tourbières ont livré l’équipement de plusieurs centaines de guerriers. La tourbière d’Illerup, plus au nord dans le Jutland, contenait à elle seule 198 deniers d’argent romains.

 

Le navire de Nydam : la technologie qui rendit la migration possible

L’une des découvertes les plus extraordinaires faites dans les tourbières de la région est sans conteste le navire de Nydam, exhumé au XIXᵉ siècle et daté du début du IVᵉ siècle. Long de vingt-trois mètres, capable d’embarquer quarante-cinq hommes dont une majorité de rameurs, cet authentique navire de guerre germanique avait lui aussi été offert en sacrifice aux dieux.

Sa conception annonce déjà celle des drakkars vikings de plusieurs siècles plus tard : les bordés se chevauchent et sont assemblés par rivetage de fer — c’est le procédé dit à clin, qui restera pendant plus d’un millénaire la technique de construction maritime caractéristique du monde nordique. Un navire de cette taille requérait entre cent dix et cent quarante kilogrammes de fer pour ses rivets seuls — une quantité considérable pour l’époque.

Ce sont des navires de ce type, ou très approchants, qui ont permis aux Angles, aux Saxons et aux Jutes de traverser la mer du Nord au Vᵉ siècle et de s’établir en Grande-Bretagne. Une armée de mille hommes nécessitait environ vingt-cinq embarcations de cette taille. Et le même type de navire, sept siècles plus tard, conduira les Vikings jusqu’aux côtes du continent américain — bien avant Christophe Colomb.

 

Les cercles de pierres et les assemblées du peuple

Au-delà de leurs tourbières sacrées, les Angles avaient édifié dans leur région d’origine des cercles de pierres dont la fonction n’avait rien à voir avec les mégalithes néolithiques antérieurs. Ces cercles, plus tardifs (datant pour l’essentiel des IIIᵉ et IVᵉ siècles), servaient de lieux d’assemblée — les Things en germanique ancien. C’était là que les chefs tribaux se réunissaient pour rendre la justice, trancher les litiges, prendre les décisions importantes engageant la communauté.

Le site de Guly Thingplatz, dans le nord de l’Allemagne actuelle, présente encore aujourd’hui une remarquable structure en cercle avec, en son centre, une pierre d’autel destinée aux sacrifices. La proximité immédiate entre l’espace politique et l’espace religieux n’avait rien de fortuit : dans la mentalité païenne germanique, la distinction entre sacré et profane n’existait pas. Toute décision engageant la communauté était par nature un acte religieux, et la présence d’un autel au cœur du parlement n’avait rien de paradoxal.

Cette tradition de l’assemblée libre du peuple — le Ting en vieux norrois, le Þing en vieil anglais — survivra durablement dans le monde germanique. L’Islande conserve encore son Alþingi, le plus ancien parlement encore en activité d’Europe, fondé en l’an 930 sur ces mêmes principes.

 

Les cornes d’or de Gallehus : un trésor avant le grand départ

Le dernier grand témoignage angle découvert dans la région est aussi le plus émouvant. Au début du Vᵉ siècle, à Gallehus, dans le sud du Jutland, deux énormes cornes à boire en or — pesant ensemble près de sept kilogrammes du précieux métal — furent enterrées par un peuple en détresse. Le climat se refroidissait, les récoltes étaient mauvaises, les inondations se multipliaient. Le sacrifice de ce trésor immense fut sans doute une offrande désespérée à la déesse-mère ou à quelque autre divinité, pour demander aide et protection.

Les cornes restèrent enfouies pendant plus de mille deux cents ans. La première fut découverte en 1639 par une jeune paysanne nommée Kristine. La seconde en 1734 par un certain Erik Lassen. Elles constituèrent immédiatement, et constituent encore aujourd’hui, le plus important trésor en or de toute l’époque des migrations germaniques.

Le destin de ces cornes fut tragique : elles furent volées en 1802 et fondues par un faux-monnayeur, qui purgea pour ce crime près de quarante ans de prison. Il ne subsiste que des dessins détaillés réalisés au XVIIIᵉ siècle, à partir desquels plusieurs paires de répliques ont été fabriquées et sont aujourd’hui exposées à Londres, à Copenhague et dans un musée local près du site de la découverte, à Tønder.

L’iconographie de ces cornes constitue à elle seule un trésor archéologique : danseurs cornus tenant lance et torque (probables figurations rituelles du culte de Woden), guerriers à tête de loup, oiseaux portant des poissons, jumeaux croisés (que la tradition tardive identifiera à Hengist et Horsa, les frères mythiques fondateurs de l’Angleterre), femmes portant des cornes (préfigurant les Valkyries de la mythologie viking). Toute la cosmologie germanique, à la veille du grand départ vers la Bretagne, se trouve gravée sur ces deux objets.

Mieux encore, l’une des cornes porte une inscription runique en proto-vieil anglais, qui livre le nom de l’orfèvre : hlewagastiz holtijaz horna tawido — « Moi, Hlewagastiz fils de Holt, j’ai fait la corne ». La langue dans laquelle ce nom a été gravé n’est pas du danois ancien : c’est l’ancêtre direct de l’anglais. Les cornes de Gallehus, longtemps revendiquées par le nationalisme romantique danois du XIXᵉ siècle comme symboles de l’identité danoise, sont en réalité une œuvre angle — c’est-à-dire proto-anglaise.

 

Conclusion : un patrimoine européen à redécouvrir

Le territoire des Angles, aujourd’hui partagé entre l’Allemagne du Nord et le Danemark méridional, fut l’objet pendant des siècles de querelles territoriales entre Danois, Saxons et Francs, puis entre Danois et Prussiens — le Schleswig n’est définitivement allemand que depuis 1864. Pourtant, l’âme profonde de ces paysages plats parsemés d’étangs et de tourbières demeure remarquablement intacte. Quiconque visite la région aujourd’hui peut effectivement penser, comme le note le réalisateur du documentaire dont est tiré le présent article, se trouver dans un paysage anglais — tant la continuité visuelle entre les terres ancestrales et la nouvelle patrie est évidente.

Les Angles partis au Vᵉ siècle ont emporté avec eux leur langue, leurs dieux, leur droit coutumier, leur amour des assemblées libres, leur poésie héroïque et leur culte de la déesse-mère. Tous ces éléments ont fondu dans la civilisation anglo-saxonne qui s’est épanouie en Bretagne pendant six siècles, jusqu’à la conquête normande de 1066. De cette période subsistent encore aujourd’hui le tronc germanique de la langue anglaise, certains noms de jours de la semaine (Wednesday pour Woden, Thursday pour Thor, Friday pour Freyja), et toute une littérature dont Beowulf constitue le sommet incontesté.

À l’heure où les peuples européens redécouvrent l’importance de leurs racines historiques face aux entreprises de table rase culturelle, l’étude des Angles — peuple modeste mais fondateur — offre un rappel utile : nos civilisations modernes sont l’héritage de très anciennes traditions, façonnées dans des paysages précis par des hommes précis, dont les tourbières du Schleswig et du Jutland conservent encore les traces matérielles. Une mémoire que les archéologues continuent patiemment d’exhumer, et qui mérite d’être largement diffusée.

 

Photo d’illustration : Breizh-info.com (création IA)

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

 

Breizh-info.com - 31/05/2026