Résistance Identitaire Européenne

Littérature

Nietzsche et d'Annunzio

 

Portrait of Friedrich NietzscheGabriele D Annunzio 1

 

 

Le centenaire de la naissance de Gabriele d'Annunzio en 1963 a été marqué par l'apparition, en Italie, d'un certain nombre d'essais critiques d'une valeur incontestable consacrés à sa personne et à son œuvre. En Italie, après la parenthèse de la guerre, la critique littéraire parvient enfin à examiner la figure et l'œuvre du poète abruzzais selon des critères historico-scientifiques et non plus polémico-politiques.

La condition d'une critique sereine, même si elle n'est pas favorable, mais de toute façon basée sur l'objectivité du « phénomène » d'Annunzio, coïncide, d'autre part, avec une reprise des études consacrées à l'œuvre de Friedrich Nietzsche; et encore, par un regain d'intérêt du public, des metteurs en scène et des critiques musicaux, envers l'œuvre de Richard Wagner.

L'œuvre de d'Annunzio, surtout pour ce qui concerne le « surhomme », est souvent comparée ou opposée à celle de Nietzsche, sans qu'on approfondisse la pensée de celui-ci, ou encore comme si d'Annunzio ne s'était intéressé à l'œuvre de Nietzsche que pour y puiser des idées précises à propos du surhomme. C'est insuffisant. Celui qui n'a lu que d'Annunzio ou que les analyses critiques qui le concernent, peut être tenté, en fonction de la manière dont on y présente Nietzsche, d'avoir des impressions assez fausses quant à la valeur de l'œuvre de ce dernier.

De même, celui qui lit superficiellement les écrits de Nietzsche peut croire que son œuvre ne sert, en définitive, qu'à créer des personnages à la d'Annunzio, d'abord, à la Mussolini ensuite.

Quand et comment d'Annunzio lut-il Nietzsche ? Pour quelle raison ? Tentons d'y répondre.

D'Annunzio, lecteur de Nietzsche

Friedrich NIETZSCHE s'éteignit à Weimar, le 24 août 1900. Ses œuvres, qu'il avait presque toujours éditées à compte d'auteur chez de modestes éditeurs, avant de tomber malade en janvier 1889 à Turin, ainsi que Jaspers nous le révèle (1), n'avaient commencé à circuler en Europe qu'à partir de son séjour à Weimar.

A l'occasion de la mort de Nietzsche, d'Annunzio écrivit un poème intitulé: Pour la mort d'un destructeur (Elettra, 1903).

Cependant, d'Annunzio connaissait l'œuvre de Nietzsche bien avant cette date : au moins dès 1893, puisque, au cours de cet été (23 juillet, 3 et 9 août), avaient paru, dans Tribuna, trois de ses articles sur le « cas Wagner », dans lesquels, parlant de Nietzsche, il avoue en avoir lu les œuvres suivantes : Ainsi parla Zarathoustra, Généalogie de la Morale, Par-delà le Bien et le Mal, Le crépuscule des idoles, Le Gai Savoir et Considérations inopportunes.

S'il en est ainsi — et il n'y a aucun motif d'en douter puisque d'Annunzio lui-même nous dit ce qu'il a lu de l'œuvre de Nietzsche — nous devons constater que d'Annunzio n'avait pas lu tout Nietzsche. En particulier, il n'avait pas lu ce que Nietzsche considérait son œuvre « capitale », c'est-à-dire La volonté de puissance, publiée d'une manière fragmentaire, en 1894 déjà, par la sœur du philosophe.

La confirmation de cette lacune nous est fournie indirectement par Emilio Mariano (2). Sous le titre: Parabole d'une volonté de puissance, il écrit : « Tous ces points furent extraits du deuxième volume de La volonté de puissance et correspondent aux fragments lus et presque tous annotés par Gabriele d'Annunzio, dans l'exemplaire en langue française, vraisemblablement au cours des dernières années de résidence à la villa Vittoriale. »

La volonté de puissance est unanimement considérée aujourd’hui comme étant « l'œuvre principale de Nietzsche, l'œuvre concluante, dans laquelle sa pensée atteint la plus haute altitude» (3).

Pourtant, sans la lecture de cette œuvre inachevée — mais dans son programme et dans ses intentions, pour qui sait lire Nietzsche, elle peut être considérée comme achevée — on ne saurait prétendre connaître parfaitement la pensée de Nietzsche, ni même l'assimiler.

Carlo Salinari (4) répond d'une manière différente à la question que nous venons de poser. Il note comment d'Annunzio laisse « tomber toute la partie la plus franchement philosophique de l'œuvre de Nietzsche » et se contente des éléments éthico-politiques.

Nietzsche n'est que trop l'auteur le plus mal lu et le plus mal interprété de ce siècle. Karl Jaspers nous a fait remarquer, honnêtement et à plusieurs reprises, la difficulté que présente la lecture des œuvres de Nietzsche ainsi que la prédisposition nécessaire pour saisir ce qui se cache de meilleur dans le tourbillon des contradictions de la pensée. Martin Heidegger, dans ses récentes études, fait la même observation. Mais c'est pour d'autres raisons que d'Annunzio ne pouvait lire correctement l'œuvre de Nietzsche. En effet, Nietzsche disait : « Le pathos du geste ne fait pas partie de la grandeur. En général, celui qui a besoin d'attitudes calculées, est faux... gardons-nous des attitudes sculpturales» (5).

Combien nous sommes éloignés des attitudes intentionnellement et héroïquement « sculpturales » de d'Annunzio ! Quelle différence entre le comportement de Rainer Maria Rilke, autre poète inspiré par la conception philosophique de Nietzsche, et d'Annunzio...

D'Annunzio ne pouvait lire Nietzsche correctement parce qu'il se considérait comme son égal.

Dans Elettra, Pour la mort du destructeur, il écrit : 

« Quand j'entendis la voix

de lui seul à moi seul

de son exil à mon exil

je dis : « Voilà mon égal I »

Egal où? comment? sous quel angle?... Tentons quelques comparaisons. Sur le plan des manières de vivre, la comparaison est faite immédiatement. La vie de l'un est aux antipodes de celle de l'autre. Pour Nietzsche, une vie pauvre, repliée, sans encouragements publics et officiels, sans notoriété , même pas célébrée par ses amis qu'il avait tant aidés au temps de sa jeunesse. Pour d'Annunzio, une vie riche, mouvementée, éclatante, fêtée publiquement et officiellement, pleine de succès mondains.

Dans Ecce Homo, Nietzsche écrit : « Je n'ai eu aucun désir. A quarante ans accomplis, je peux dire que je ne me suis jamais employé pour les honneurs, les femmes, l’argent. »

Et l'on sait, tant il a été confirmé souvent, la véracité de ce jugement que Nietzsche portait sur lui-même. Il suffit d'interroger les quelques rares témoins de sa vie. Peter Gast, les voisins de sa demeure génoise, le curé de Sils-Maria (Engadine), Lou Salomé, quelques autres relations. Inversement, dès ses premiers pas dans l'existence, d'Annunzio eut toujours l'attrait des honneurs, des femmes, de l'argent.

Voyons les demeures où ils écrivirent leurs chefs-d'œuvre : Ainsi parla Zarathoustra, dans une pauvre chambre d'hôtel de troisième catégorie; l’Alcione, dans la paradisiaque villa « La Capoccina » de Settignano (Florence).

Nietzsche écrit sans penser au succès immédiat. Comme le fait remarquer Jaspers, ses éditeurs de Leipzig sont une chose ridicule en comparaison de Trêves, l'éditeur de d'Annunzio. Nietzsche doit souvent payer l'édition de ses œuvres qui, ensuite, ne sont pas vendues, tandis que d'Annunzio obtient des avances sur les livres qu'il est en train d'écrire ou qu'il projette.

Nietzsche n'a pas de domicile fixe, il n'est pas propriétaire, il n'a pas de personnel. Il est solitaire. Ses seules ressources sont la pension que lui accorde l'Université de Baie, deux vêtements pour se changer, et une malle de livres.

D'Annunzio, même s'il est continuellement aux prises avec des créanciers à cause de ses dépenses, trouve toujours en fin de compte quelqu'un qui paie ses dettes.

Et puis, sa vie solitaire n'est pas aussi tragique, douloureuse et triste que celle de Nietzsche. Elle se déroule presque continuellement dans des villas somptueuses, dans des lieux agréables comme ceux des premiers temps à Villafranca, chez ses amis chers et dévoués, comme au temps de la « Capoccina » de Settignano, et l'aimée Eleonora Duse réside souvent dans une autre belle villa (la « Porziuncola », également à Settignano).

Vraiment, d'Annunzio emprunte bien peu à la vie de Nietzsche; tout au plus son attachement à la culture grecque et à la Renaissance italienne...

 

Le Surhomme ?

On a vu combien la connaissance de la philosophie de Nietzsche était partielle chez d'Annunzio aux environs des années 1890.

D'autre part, la critique littéraire, Benedetto Croce en tête, nous dit que la partie vraiment originale de l'activité artistique de d'Annunzio se situe entre les années 1895 et 1904.

Comparons les conceptions respectives de la figure du surhomme.

Le « surhomme » de d'Annunzio naquit officiellement, si l’on peut s'exprimer ainsi, en 1895, avec la publication du roman Les Vierges aux rochers. Pour la première fois, bien qu'on trouve des allusions dans ses écrits antérieurs, d'Annunzio nous décrit sa conception du surhomme : « Le monde est la représentation de la sensibilité et de la pensée de quelques rares hommes supérieurs qui l'ont créé et enrichi au cours des temps. » Le canevas du surhomme est, si l'on veut, comparativement à celui de Nietzsche, quelque peu simple.

Les composantes du surhomme sont : l'énergie, « soit qu'elle se manifeste comme force (et violence) ou comme capacité de jouissance ou de beauté »; puis, recherche de son propre modèle dans la civilisation païenne, gréco-romaine ou de la Renaissance; une « conception aristocratique du monde et par conséquent : mépris de la masse, de la plèbe et du régime parlementaire qui s'est appuyé sur elle »; enfin, puisque le surhomme de d'Annunzio est considéré dans le climat historico-politique de son temps, « idée d'une mission de grandeur et de puissance de la nation italienne qui peut être atteinte à travers surtout la gloire militaire » (6).

Ce ne sont pas là toutes les composantes du « surhomme » de d'Annunzio, puisqu'il en ajoute d'autres au cours de son activité artistique, aux aspects si multiples. Par exemple : la composante sensuelle sous tous ses aspects (7), ou encore, le passage de l'exubérance à la lassitude entraînant la recherche « d'excitations sensuelles moins directes et élémentaires, plus subtiles, plus compliquées, plus raffinées. On en vient ainsi aux découvertes de la sensualité de d'Annunzio, qui resteront encore valables au cours des périodes suivantes. »

Le surhomme de d'Annunzio est, à l'instar de son auteur, un primitif et un décadent qui prend toujours au sérieux les choses de la vie, même les petites.

C'est un primitif, quand il est animé par l'exaltation de soi, par la conception tautologique de l'énergie, par une férocité bestiale envers le prochain, par la luxure; c'est un décadent lorsque, pendant les moments de lassitude, de doute, de crise, il devient mystique, il se sent attiré par le Christ « à présent je sens continuellement sur le monde la présence du sacrifice du Christ... jamais Jésus ne fut si proche, et jamais je n'eus une impression aussi tragique». Mais en d'autres circonstances, la religion apparaît à d'Annunzio comme un « monde sans sourire et sans repos qui ignore les charmes et tes muses » (8).

Le surhomme de Nietzsche est bien différent, même si de prime abord il peut avoir le même aspect physique et les mêmes tournures d'esprit.

En quoi consiste cette différence ? Le « surhomme » de Nietzsche est l'incarnation de la volonté de puissance; c'est-à-dire des valeurs vitales que Nietzsche oppose aux valeurs traditionnelles.

Le surhomme nietzschéen est considéré comme un créateur philosophe de valeurs, dominateur et législateur. Voici une première explication. Mais en réalité la figuration de ce surhomme est celle d'un homme qui s'évade au-delà de l'humain vers le surhumain; mais dans son évasion, sa conscience forge de nouvelles valeurs, établit de nouveaux rapports entre les choses, acquiert une nouvelle manière de sentir l'humain et apprend une nouvelle façon de penser à d'autres instances qui ne sont plus divines.

Le surhomme de Nietzsche se base, en fait, sur une nette prémisse : « Dieu est mort ». C'est là une donnée qu'il va interpréter de différentes manières. Dans tous les cas, le surhomme est le seul mirage autorisé à l'homme orphelin de Dieu. Mais plus que sur le jeu de la sensualité, comme chez d'Annunzio, le sensualisme de Nietzsche dérive d'un nihilisme que le poète abruzzais ne connaît pas.

Le surhomme nietzschéen naît d'une « exigence » nihiliste, d'un nihilisme à la Nietzsche : c'est-à-dire simultanément négation et affirmation. Les qualités de sa volonté de puissance sont, en fait, la négation de l'homme asservi, l'homme ascétique, l'homme continuel accusateur, l'homme qui multiplie ses souffrances et qui s'avoue coupable (responsabilité-culpabilité) ; tandis que l'affirmation l'incite à devenir artiste, noble, individu-souverain, législateur.

En outre, il naît, en un certain sens, de la polémique contre le Christianisme, et d'autre part, contre le monde post-hégélien. En particulier contre la dialectique hégélienne.

Chez Nietzsche, le « nihilisme » européen, destruction des valeurs, fait un pas en avant, devient transmutation de nouvelles valeurs. D'Annunzio est très étranger à toute connaissance et expérience du nihilisme, tant dans l'expression de la culture européenne que dans celle de la philosophie de l'époque.

Son « surhomme » naît, de ses assauts, de la cognée de sa philosophie, contre la bête noire : l'idéalisme romantique. Le bain de nihilisme permet de libérer le jeu de la mauvaise conscience : le surhomme est une réaction contre la mauvaise conscience.

Le « tragique » de Nietzsche n'est pas le tragique de l'homme qui se jette à tout prix dans des aventures extérieures, avec une sorte de vanité, comme un d'Annunzio; c'est le tragique de celui qui sait que la richesse intérieure, c'est-à-dire la joie dans l'action, naît de la souffrance et du risque de la vie vécue dans la multiplicité.

 

Zarathoustra sourit...

ZARATHOUSTRA est un sage qui sait également sourire. D'Annunzio est un primitif qui ne sait jamais sourire. D'Annunzio était acteur-auteur; acteur de soi-même. C'était l'acteur tragique d'un d'Annunzio lyrique. Un acteur tragique qui s'exprime lyriquement ne sourit pas, n'est pas capable de sourire.

Dans les photos qui le représentent, on ne découvre jamais une expression souriante. Mariano a tenté de justifier le poète abruzzais de cette accusation que lui porta, en 1909 déjà, G. A. Borgese qui écrivait : « Observez encore un autre symptôme de d'Annunzio, l'impossibilité de rire, l'absence de gaieté, d'humour, de plaisante ironie. » II ne parvenait pas à sourire, même si Mariano s'obstine à prouver le contraire par de faibles arguments (l'humour que d'Annunzio manifeste dans certaines de ses lettres).

Au contraire, pour Zarathoustra, le héros de Nietzsche, le rire fait partie de la grandeur du surhomme... «Soyez de bonne humeur I Qu'importe ! Tant de choses sont encore possibles ! Apprenez à rire de vous-même, à rire comme on le doit ! »

Et il ne se lasse pas de mettre en évidence cette particulière prédisposition. Il dit encore : « Cette couronne de celui qui rit, cette couronne de rosés, je vous la lance à vous, mes frères ! J'ai sanctifié le rire, ô hommes supérieurs, apprenez à rire ! »

Zarathoustra, cependant, ne se déguise pas, il n'endosse pas de fausses tuniques monacales, il demeure — comme son auteur, du reste - dans ses vêtements habituels, bien qu'usés par les outrages du temps. Il ne regarde pas vers de « lointaines espérances » mais il tente de vivre de manière à avoir l'appétit de vivre une fois encore — « puisque tout est éternel retour ».

D'Annunzio, au contraire, aime la transfiguration, il l'aime au point de passer, au cours de son existence mouvementée, d'un extrême à l'autre : jusqu'à de serviles déguisements franciscains...

 

Décadence et antidécadence

Nous avons déjà rappelé, dès le début de cette étude, comment d'Annunzio, intervenant dans la polémique Wagner-Nietzsche, prit position pour le premier.

Souvent, lorsqu'on accorde spontanément sa sympathie ou son estime à un auteur qu'on ne connaît pas encore bien, c'est qu'il y a, à la base, une affinité inconsciente qui détermine le choix. Ainsi de d'Annunzio, lorsqu'il se prononça en faveur de Wagner. Ce dernier, dans sa manière de vivre, dans le confort qu'il désirait autour de lui, était mille fois plus proche du poète abruzzais que Nietzsche.

Mais dans le domaine de l'inspiration artistique — avec toutes les réserves qu'imposent les particularités des deux personnalités — il y avait également une certaine affinité.

Parmi les avis favorables et défavorables qui furent émis à propos de Wagner, il en est un qui semble le plus constant, c'est celui formulé également par Thomas Mann qui le traite de « génial amateur ».

Parmi les avis favorables et défavorables qui furent émis à propos de d'Annunzio, le plus valable, semble-t-il, est contenu dans le meilleur traité actuel d'histoire de la littérature italienne (9) : celui d'un «amateurisme supérieur» (Croce, en 1903 déjà, l'avait défini «amateur de sensations»).

Avec cette différence que Wagner évitait de choir dans le décadentisme qui menace tout artiste-amateur. II le doit à une prédisposition philosophique dont le poète abruzzais était dépourvu.

Wagner, qui lit Schopenhauer et qui tente d'insérer dans sa musique les principes de la philosophie de l'avenir de Feuerbach, possédait ce que Croce prétend que d'Annunzio ne possédait pas, c'est-à-dire « les potentiels d'histoire, de philosophie, de religion et de haute poésie ».

D'Annunzio, au contraire, réfractaire au tourment de la pensée, se tourne entièrement vers le style et, se complaisant dans les bravades stylistiques, rappelle à ses lecteurs « que la langue et le vocabulaire existent comme s'il n'existait rien d'autre... »

C'est pourquoi, un autre critique, Mario Praz — dans un ouvrage au titre significatif, La chair, la mort et le diable dans la littérature romantique — définit d'Annunzio comme « la figure la plus énorme du décadentisme ».

C'est exact hier comme aujourd'hui, les « d'Annunziens », qui ont sans doute fait au Maître plus de tort que de bien, tentent, comme Mariano, de disculper d'Annunzio de l'accusation de décadence.

On pénètre ainsi dans le monde des subtilités, des jeux de mots. Une seule chose était valable : la pérennité de l'œuvre d'art (ou philosophique ou musicale). Voilà le vrai langage.

En fait, la différence essentielle entre l'œuvre de d'Annunzio et celle de Nietzsche (puisque voici le moment de renouer avec les comparaisons), c'est que celle du premier n'est qu'un épisode dans l'histoire de la littérature italienne — un épisode éclatant, si l'on veut; celle du second nourrit, aujourd'hui comme hier, la conscience d'un grand nombre et s'enrichit de substantifique moelle philosophique et artistique...

Qui prendrait le risque aujourd'hui — sinon pour des raisons de critique littéraire — de lire ou de relire d'Annunzio ? Au contraire, Nietzsche, dont les éditions et les traductions sont sans cesse renouvelées, est lu et relu partout.

C'est normal, puisque d'Annunzio écrivait avec l'intention première d'atteindre les lecteurs de son temps, tandis que Nietzsche, indifférent aux goûts de ses contemporains, écrivait pour l'éternité : « Je t'aime, ô éternité ! »

Le « décadentisme » de d'Annunzio fait contrepoids à l'anti-décadentisme de Nietzsche. Nietzsche nous explique celui-ci. Dans Ecce Homo, il écrit : « Convient-il que je dise, après tout, que je suis très expert en matière de décadence ? Regarder d'un point de vue maladif vers des concepts et des valeurs plus saines, et par ricochet, de la plénitude et de la connaissance; regarder vers le bas de l'obscur brouillement de l'instinct de décadence, ce fut-là mon occupation la plus constante, mon exigence, et en cela — si ce n'est en autre chose — je suis passé maître. »

Si on approfondit les raisons qu'ont des artistes de discipline différente de se tourner vers Nietzsche, on découvre, à l'origine, l'impulsion anti-décadentiste dont ses écrits sont empreints, et enfin, son propre mode de vivre.

C'est à ceci que Thomas Mann rend témoignage lorsqu'il écrit : « Le mot décadence employé avec une telle virtuosité psychologique par Nietzsche fut assimilé par le jargon intellectuel des premières années de ce siècle, aujourd'hui oublié. Un roman d'alors s'intitule ouvertement « Roman de la décadence » (10).

Le décadentisme de d'Annunzio, comparé par Croce au baroque et à Marino, trouve son déroulement sur le plan stylistique. « Comme les décadents, écrit Ettore Mazzali, d'Annunzio considéra que la perfection » de la forme était la seule voie dans laquelle la personnalité de l'artiste pouvait s'épanouir et s'exprimer. »

Nietzsche qui, lui aussi, était artiste-philosophe, se souciait du style mais dans un autre dessein. Dans les pages d'un petit cahier qu'il gardait toujours dans sa poche, il écrivait, à propos du style : « La forme. Le style. Un monologue idéal. Tout ce qui a une apparence docte absorbé par la profondeur. Tous les accents de la profonde passion, de l'inquiétude et aussi de la faiblesse. Mitigations — la félicité brève, ta sublime sérénité — Aller au-delà des démonstrations : être absolument personnel... »

Après ce bref examen, limité uniquement à quelques aspects, on peut affirmer en conclusion que d'Annunzio n'est pas, dans la conception nietzschéenne, un héros, comme son surhomme n'est pas celui de Nietzsche.

A présent, il resterait à discuter de la valeur respective de l'un ou de l'autre. Nous n'avons pas dit que toute l'œuvre de d'Annunzio n'est pas valable. Il appartient à une critique moins polémique (ou moins biographique) de le situer à une plus juste position.

A propos de ce dernier aspect, nous sommes d'accord avec Mariano quand il dit qu'il appartient à la critique d'une nouvelle génération d'accomplir cette œuvre de situer et d'éclairer le « phénomène » d'Annunzio.

Mais il était peut-être utile de dénoncer le rapprochement souvent commis, l'inexacte filiation, de d'Annunzio et de Nietzsche.

 

Luigi MISTRORIGO

Notes :

(1) Karl Jaspers : Nietzsche, Introduction à sa philosophie.

(2) Emilio Mariano: Sentimento del Vivere ovveco Gabriele d'Annunzio (Edition Mondadori, p. 324).

(3) Introduction de Alberto Romagnoli aux Œuvres de Nietzsche   (Ed. Casini, p. 18).

(4) Carlo Salinari : D'Annunzio et l'idéologie du Surhomme, dans Nuovi argomenti (nov. 1958-février 1959).

(5) Ecce Homo.

(6) Carlo Salinari : op. cit.

(7) « Les forces idéalisatrices fondamentales sont : la sensualité, l'ivresse, l'animalité. Cette surabondance d'humeurs, l'état de plaisir, l'ivresse dionysiaque, sont autant d'aspects d'une sensualité naturelle qui est synonyme de puissance» (Mariano). Contemplation de la mort, pages 251-252.

(8) Carlo Diano : Forma ed evento (Neri Pozza, Vicenza, 1952).

(9) A. Pompeati : Histoire de la littérature italienne, tome IV (Editions Utet)

(10) T. Mann: op. cit., p. 25l.

Sources : Revue Générale Belge – Juillet 1964

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MONTHERLANT FAMILIER

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S'accomplissant dans la mort, le « secret de Montherlant » ne sera donc jamais percé. L'homme a voulu jusqu'au bout s'enfermer dans sa légende, que défendait sa solitude. On ne pourra plus, maintenant, que se demander quels mouvements de l'âme se dissimulaient derrière cette attitude singulière, qui l'a tenu si jalousement à l'écart de son siècle et de la société littéraire pendant plus de cinquante ans. Reste l'œuvre, c'est-à-dire le principal. Quelles que soient les révélations auxquelles historiens et critiques pourront parvenir, en s'infiltrant à travers la muraille dont l'auteur des Célibataires avait entouré sa vie privée, son caractère, ses sentiments profonds (et dont il lui est arrivé de dire qu'on pourrait en voir surgir l'objet d'un « scandale surprenant»), ces découvertes ne changeraient rien à la valeur propre du Songe, des Jeunes filles, de Port-Royal, des Garçons, du Maître de Santiago, des Carnets, du Chaos et la nuit.

La première impression qu'on tire de ces livres si divers, mais unis par ces signes non équivoques qui annoncent la présence du génie, touche au langage qu'on y entend.

Langage tout à fait différent de celui que parlait l'auteur en son particulier. La plume à la main, son esprit s'élevait de plusieurs degrés, pour la raison très simple que son style écrit refusait de se confondre avec le «français courant», dont les négligences et les indigences font un si triste accompagnement aux progrès intellectuels et matériels de notre époque.

Montherlant a su nous faire entendre à peu près la façon dont les grands écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècles auraient pu décrire nos mœurs, nos faits et gestes, le décor qui nous entoure, s'ils ressuscitaient. Les héros du théâtre de Montherlant, même du «théâtre en veston», s'expriment avec la syntaxe de Bossuet. Et cependant, grâce à quelques détails opportunément disposés, leurs discours nous paraissent naturels en 1972. Ainsi, l’une des bases les plus essentielles de notre littérature et de notre culture demeure utilisable, en dépit des constructions hétéroclites dont on l'a surchargée.

De Pascal à Voltaire, à Chateaubriand, à Nerval, à Proust, à Montherlant, on conçoit une tradition continue, qui n'attend plus, pour se prolonger, qu'un nouveau « classique», tel qu'ils l'ont été tour à tour.

Classique ne signifie rien d'archaïque ni de resserré, mais une façon harmonieuse et solide de dire les choses, fût-ce les plus insolites ou hardies.

Autre leçon qui se dégage de ces soixante livres, comme de tout ce qui s'y ajoute, articles, préfaces, notes et commentaires : partout éclate une dignité qui a manqué souvent dans nos Lettres, il faut l'avouer, au cours des cent dernières années.

Point de romantisme. L'essayiste   du   Solstice   de   juin,   le romancier de   La   rosé de sable,   le dramaturge de   La reine morte, n'a jamais feint d'exercer un sacerdoce social, ni prétendu distribuer à la ronde des préceptes ou des consignes. Simplement, et quelles que fussent ses erreurs, ses faiblesses, il a su imprimer à tout ce qu'il écrivait la marque du respect, qu'on ne pouvait s'empêcher de lui restituer.

On l'a dit orgueilleux, méprisant, parce que, dès qu'il écrivait, il s'interdisait toute vulgarité, comme aussi toute concession au goût public. L'exemple a été suivi. C'est de Montherlant autant que de Morand que procèdent les Nimier, les Laurent, les Nourissier, les Blondin, les Spens, les Marceau, qu'avait précédé le premier des « désinvoltes» contemporains (avec un fond de sérieux et même de tragique) : Pierre Drieu la Rochelle.

Tout commença quand parut La relève du matin. Les points de repère, en art, doivent être pris à la fin, non au début, des périodes que l'on considère. Si bien que les deux grandes dates de l'histoire littéraire, pour la France moderne, seront peut-être 1885 : mort de Victor Hugo, et 1972 : mort d'Henry de Montherlant. Je ne compare pas les talents, mais les importances respectives, chacune par rapport à son temps. Deux grands acteurs, puisque tout artiste de premier plan est contraint, à quelque moment, de jouer un rôle. Deux tempéraments strictement opposés.

Il suffit d'évoquer la mort de l'un, la mort de l'autre, et les dispositions que chacun avait prises en vue de cet évènement, avec les suites :

—        pour Hugo, la veillée sous l'Arc de Triomphe, au milieu d'un bataillon de poètes,   l'ostentatoire   corbillard   des pauvres,   deux cent   mille   badauds se répétant des vers immortels;

—        pour Montherlant, le refus de tous les hommages, l'escamotage de la dépouille ensanglantée, et les cendres sur le   Forum,   ironique défi d'un   Romain à son pays et à son siècle.

L'auteur des Misérables avait trop d'amis. L'auteur des Célibataires n'en avait pas assez. A tous deux, dans des proportions inégales, on doit le même bienfait spirituel, qui regarde la hauteur de la civilisation. Ce mot de hauteur plaisait à Montherlant, qui repoussait le mot grandeur : c'est une des dernières observations qu'il m'ait faites.

Je me devais, interrogeant sa mémoire, de me tourner d'abord vers le plus précieux, qui est, pour un écrivain, sa part d'éternel : les idées qu'il a conçues, les phrases où il a enfermé ses idées. A présent, je voudrais revenir à sa personne et, pour cela, porter mon témoignage, en égrenant des souvenirs qui s'échelonnent de 1929 à 1972. J’avais écrit déjà, dans des « revues de jeunes», quatre ou cinq études consacrées à Montherlant, quand je l'aperçus pour la première fois : aux Nouvelles littéraires, alors dans tout leur éclat. J'y attendais Maurice Martin du Gard. D'une porte latérale jaillit un autre phénix de ces lieux, Frédéric Lefèvre, sorte de cétacé soufflant de la fumée à la place d'eau de mer, les yeux perpétuellement furieux derrière les loupes de ses lunettes.

A sa rencontre s'élança l'un des visiteurs qui patientaient avec moi. Un adolescent, aurait-on dit. Mince et vif, le profil impérieux. Et ce profil, soudain, s'amollissait, s'humiliait curieusement. Car l'auteur du Songe — c'était lui, déjà célèbre — présentait une requête à son massif interlocuteur. Le journal ne pourrait-il, de toute urgence, publier un texte qu'un tiers avait rédigé, au sujet (je crois) des Olympiques.

—        Impossible ! tranchait Lefèvre, à haut et intelligible voix. Le prochain numéro des Nouvelles est complet.

—        Mais enfin, n'y aurait-il pas moyen, à titre exceptionnel ?...

—        Je vous répète que c'est impossible.

Bousculant le solliciteur, le cétacé regagnait son antre sous-marin. Henry de Montherlant se retournait pour gagner la sortie, après sa vaine démarche. Et je voyais les marques de la supplication, puis de la déconvenue, s'effacer sur ses traits, pour leur rendre leur physionomie ordinaire, celle de la fierté, de l'énergie, et, tout compte fait, du bonheur.

A cet âge — trente-quatre ou trente-cinq ans — le grand espoir des lettres françaises avait son allure et sa figure de jeune premier sportif, beau comme un torero qui serait aussi danseur mondain, mais avec ce regard de force et de ruse qu'il devait garder jusqu'à ses derniers jours. Dans la décennie qui suivit, j'échangeai beaucoup de lettres avec Montherlant, parce qu'il lui arrivait rarement de ne pas répondre aux critiques, après un article.

A propos des Jeunes filles, où il se moquait du monstre mariage, qu'il appelait « l'hippogriffe», j'avais écrit qu'il aurait beau faire, il finirait par enfourcher l'animal. « Vous avez failli avoir raison, me répondit-il plaisamment. Mais vous avez tort.» Par deux fois il rompit des fiançailles très sérieuses : les historiens de demain, n'en doutez pas, citeront des noms. Généralement, les lettres du « voyageur solitaire» soufflaient ensemble le froid et le chaud, me remerciant pour la moitié de mes propos et me reprochant l'autre moitié. On ne peut pas modeler un buste sans l'égratigner, ni parler d'un auteur sans lui faire de la peine. C'est le prix de la vérité.

A partir de 1943, les événements rompirent ce mince lien, qui ne devait se renouer que dix ans plus tard, quand je repris ma férule d'aristarque. Ce qui me conduisit, presque aussitôt, quai Voltaire.

Montherlant m'y reçut avec sa bonne grâce ordinaire. Mais était-ce bien Montherlant ?... Je n'en croyais pas mes yeux! Où était le «jeune premier» que sa sveltesse, sa mine altière, sa démarche allègre faisaient paraître presque grand ? Il était devenu ce petit homme épais, la tête enfoncée dans des épaules rondes, l'air d'un vieux notaire de province (à cinquante-cinq ans), qui me serrait les deux mains, dans ce salon aujourd'hui illustre, avec ses quatre meubles collés contre les murs, ses deux fenêtres basses, son entassement d'« antiques» disparates tournés vers un fauteuil.

Lors   de   cette   visite,   il   me   dit,   par allusion à des persécutions dont, assurait-il, on le menaçait encore : « S'il en est ainsi, je ferai comme Drieu». Aveu qu'il nia, quand je le lui rappelai.

Je ne le vis pas une fois sans qu'à tel ou   tel   propos   il   prononçât   le   mot suicide. La dernière fois, ce fut à la table du restaurant où il m'avait invité. L'étude sur Hemingway que j'avais publiée ici (Le Spectacle du Monde, mars 1972) l'avait frappé, à cause de la fin du romancier américain. Il me questionna longuement là-dessus. « Comment, au juste, s'y est-il pris ? Et pourquoi l'a-t-il fait ?» Je répondis : « Parce qu'il devenait impuissant». Cela fit sourire Montherlant. Mais au fond de son regard meurtri, il restait quelque chose de sombre.

La fois précédente, chez lui, il s'était plaint d'un projet de « parking» souterrain, qu'on voulait construire sous sa cour : — Si l'on m'inflige cette brimade, deux mois au moins de remuements et de tintamarre, je n'ai plus qu'à me suicider.

—        Pourquoi n'allez-vous pas passer une saison à la campagne ?

—        Je ne peux pas. J'ai deux pièces en répétition.»

Se détendant de nouveau : « Le théâtre, c'est si amusant!»

L'obsession de la mort volontaire voisinait, dans sa pensée, avec des plaisanteries, des boutades. Il redevenait grave dans deux circonstances bien définies. Quand il parlait des femmes — à l'entendre, il avait collectionné les conquêtes féminines, mais je le soupçonnais de forcer la note. Et quand il mangeait. Car je l'ai vu gourmand. Jusqu'à s'inonder de crème au chocolat.

Dans un autre article, j'avais parlé de Gabriele d'Annunzio (Le Spectacle du Monde, juin 1971), qui fut tour à tour pour Montherlant un modèle et une tête de turc. Il me téléphona aussitôt pour me faire un grief de l'ironie avec laquelle j'avais conté l'accident dont l'écrivain italien fut victime, et le parti publicitaire qu'il en tira. Montherlant s'était repris de sympathie pour l'idole de sa jeunesse, inspirateur du Songe. Motif de ce revirement : comme d'Annunzio, il souffrait des yeux.

—        Avez-vous   relu   Notturno?   me demanda-t-il sévèrement.

C'est le recueil de poèmes composés par le «Commandante» quand il dut vivre dans le noir, pendant des semaines, pour lutter contre une menace de cécité. J'avais relu « Notturno», dont j'admirais la sérénité courageuse. C'est le livre le plus sobre de d'Annunzio. Le plus émouvant aussi.

Montherlant trouvait que je n'avais pas assez tenu compte de ce que subit moralement un homme qui craint de perdre la vue. Il me priait de noter que la méditation dannunzienne est « exempte de tout mysticisme», c'est-à-dire de tout sentiment religieux. Néanmoins, interrogé par moi, un autre jour, sur son agnosticisme, Montherlant concéda qu'« au-delà de la mort, il y a quelque chose».

En quoi consiste ce quelque chose ? il déclarait l'ignorer.

Cette conversation-là, l'avant-dernière, s'acheva par un échange de remarques sur La ville dont le prince est un enfant.

En 1953, il m'avait demandé si, à mon avis, cette pièce pouvait être représentée, j'avais répondu : « Non. Elle causerait un scandale. Mais plus tard, dans quelques années, ce serait possible, si vous coupiez deux répliques scabreuses, qui me semblent de trop».

En 1972, je le lui rappelai. Sa « tragédie moderne» était jouée avec grand succès et sans le moindre scandale. Les temps avaient changé. Avait-il coupé les deux répliques ? Il ne me répondit ni oui ni non. Soutenant toutefois que la nuance qui me choquait était nécessaire : « Sinon, mes héros n'auraient plus rien à sacrifier. Il n'y aurait plus de pièce».

La dernière fois, il discuta certains passages de mon « Secret de Montherlant» (SM d'octobre 1971). Spécialement, ce que j'avais écrit de ses fiançailles. Les deuxièmes avaient-elles été plus tendres et plus libres que les premières ?... A ce sujet, je m'étais fondé sur un passage daté des Carnets. Il secouait la tête. « II y avait beaucoup d'autres filles à ma disposition», s'écria-t-il, en brandissant la coupure de l'Argus. C'est alors, sans transition, qu'il en vint à la mort d'Hemingway. Je l'interrompis pour m'informer du sort fait à ses notes et à son journal intime. Cela le fît rire. Il en avait jeté une partie à la Seine «sans le moindre regret».

—        Ces papiers n'ont plus d'intérêt. Et cela   ne   regarde   personne...   Ma   vie

privée..

—        Un jour ou l'autre, elle sera fouillée de fond en comble. Comme celle de tous vos prédécesseurs.

Il rougit de colère.

—        Tout se saura, continuai-je.   Il faut en prendre votre parti. C'est le prix dont vous payerez la qualité de grand écrivain.

Et de lui expliquer que cette qualité apparaît souvent avant   même   qu'elle ne soit justifiée par des ouvrages tout à fait accomplis. Il m'écoutait, avec, dans ses pauvres yeux malades, une lueur de surprise.

— Vous   avez   sans   doute     raison», conclut-il.

Sur son front tombait une ombre. Il se renversa et elle lui couvrit le visage, II se leva, me tendit la main, partit.

C'était, de nouveau, un petit homme usé, blessé, acculé, un vieillard aux pas hésitants qui s'en allait, avec un reste d'énergie. Ce reste, toujours indomptable, qu'il lui fallait, le moment venu, pour« prendre ses dispositions», comme il disait, et pour mordre sur un canon de pistolet, en appuyant sur la détente.

Robert Poulet

Sources : Le Spectacle du Monde – Novembre 1972

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Le futurisme contestataire

 

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« Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace». Filipo Tommaso Marinetti l'affirme dans un manifeste, publié, le 20 février 1909, dans « Le Figaro».

Pour   lancer   cette   proclamation,   qui condamne   « l'immobilité   pensive»   et exalte   « le mouvement   agressif...,   le pas gymnastique,   le saut périlleux,   la gifle et le coup de poing», le poète italien     a     choisi     Paris.     Son     pays, estime-t-il, ne convient pas à une telle entreprise.

Choix     paradoxal,     puisque     l'auteur entend bien demeurer essentiellement italien, et donner au « futurisme», dont il   expose   les   principes,   un   caractère national. Paris   est alors   la   ville accueillante à toutes les créations littéraires et artistiques. Naturalisme, impressionnisme, symbolisme, orphisme, nabisme, fauvisme, cubisme y ont suscité des curiosités inlassables et des débats passionnés.

L'Italie, au contraire, demeure soumise aux disciplines classiques. Dans le Nord, son développement industriel paraît requérir toutes ses énergies.

Marinetti n'est qu'un homme de lettres, mais un an (presque jour pour jour) après son manifeste, cinq peintres italiens qui ont adopté ses principes en publient un à leur tour, Ils se nomment Boccioni, Carra, Russolo, Baila, Severini.

En Italie, cette déclaration de principes fait, selon l'un de ses signataires, « l'effet d'une décharge électrique».

Au mois d'avril suivant, les «cinq» publient un nouveau document : le « Manifeste technique de la peinture futuriste».

La prééminence du dynamique sur le statique y est affirmée. La nouvelle peinture traduira dans son langage « la vie moderne fragmentaire et rapide».

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« II faut mépriser toutes les formes d'imitation». Le mouvement et la lumière doivent anéantir la matérialité des corps. Le nu, encore triomphant dans les salons, est déclaré aussi nauséeux en peinture que l'adultère en littérature. Les futuristes exigent sa suppression totale pour dix ans.

L'absolutisme même des allégations futuristes ne facilite pas, en 1910, l'approbation des théories nouvelles par l'opinion italienne. Aussi est-ce à Paris que, grâce à Gino Severini, qui est venu y résider, la première grande exposition futuriste peut avoir lieu. Elle se tient en février 1912 à la galerie Bernheim-Jeune.

Soixante et un ans après cette manifestation historique, c'est encore Paris qui présente, au Musée d'art moderne, une rétrospective de ce mouvement.

Près   de   quatre-vingt-dix   peintures, sculptures et dessins, et de nombreux documents, permettent de mesurer le chemin parcouru depuis la proclamation de ces audaces. Il apparaît aujourd'hui qu'elles ne se sont pas soustraites à une permanence plastique de bon aloi : les peintres futuristes sont d'abord des peintres ; le « faire » italien s'y distingue. C'est en vain qu'ils s'élèvent contre la culture classique. Ils sont conditionnés par un savoir séculaire, qu'ils enrichissent des recherches picturales de leur temps.

Celles-ci leur fournissent les moyens techniques d'exprimer la lumière et le mouvement. Le divisionnisme de Seurat, en particulier, permet la conversion des formes en vibrations lumineuses et en perceptions animées.

Le futurisme, qui doit tant au cubisme, s'oppose ici à lui. Alors que le cubisme, soucieux de constructivité, tente de rétablir un ordre classique par la recomposition synthétique des formes, le futurisme tend à un éclatement, traduisant des « états d'âme plastiques».

En raison même de la liberté et de la souplesse de l'expression verbale, Marinetti apparaît cependant plus affranchi du formalisme traditionnel que ceux qui le suivront picturalement.

Cet Italien si indéfectiblement attaché à son pays est, en outre, de culture cosmopolite. Né à Alexandrie, en Egypte, en 1876, il a accompli à Paris la majeure partie de ses études. Il s'exprime aussi bien en français qu'en italien. Sa tragédie « Le roi Bombance », publiée en 1905, a même été écrite dans notre langue, et n'a été traduite qu'ultérieurement en italien, sous le titre « Re Baldoria». Son œuvre littéraire est alors désordonnée, baroque, voire saugrenue, mais brillante et riche d'inventions. En fait, ce novateur apparemment brouillon est très informé des diverses tendances qui contestent la culture de son temps. Il n'ignore pas les essais « unanimistes» de Jules Romains, dont « L'âme des hommes» a paru en 1904.

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Si l'on ne peut lui refuser la paternité d'un mouvement qu'il a eu le mérite de définir et d'animer chaleureusement, on peut considérer que, curieux de littérature française, il a dû connaître les textes précurseurs de ce qui sera le futurisme.

Or il ne les a jamais évoqués. Et en conséquence, le même silence a été observé par ses biographes, et par les historiens du futurisme.

Compte tenu de l'évolution technique, la précellence de l'automobile de course sur la «Victoire de Samothrace» a pourtant des précédents. Dès 1852 (année de l'établissement du Second Empire) Louis de Cormenin blâmait, dans « Les fleurs de la Science», les «poètes à courte vue» qui estimaient incompatibles le machinisme et le lyrisme. La machine, certes, est encore imparfaite, écrivait-il, mais attendez, « et la locomotive sera aussi belle que le quadrige d'Agamemnon ».

En   1853,   la   «Revue   de   Paris» entreprenait une campagne en faveur de l'introduction du monde mécanique dans les lettres et dans les arts. Louis Ulbach, Achille Kaufmann se distinguaient dans cette tentative. Kaufmann décrivait habilement, en peintre pourrait-on dire, les sensations visuelles d'un voyageur en chemin de fer. S'adressant aux hommes de lettres, il leur disait : « Si vous ne sentez pas alors le grandiose et la poésie de l'industrie, vous n'avez pas besoin de chercher ailleurs des inspirations, vous n'en trouverez nulle part».

Deux ans plus tard, Maxime Du Camp faisait paraître ses « Chants modernes», dont la préface constituait, plus d'un demi-siècle avant Marinetti, un véritable manifeste futuriste. Du Camp dénonçait l'attachement à un archaïsme gréco-latin. On s'occupe encore, écrivait-il, de la guerre de Troie et des Panathénées, en un siècle « où l'on a découvert des planètes et des mondes, où l'on a trouvé les applications de la vapeur, l'électricité, le gaz, le chloroforme, l'hélice, la photographie, la galvanoplastie...»

Cormenin, Ulbach, Kaufmann, Du Camp avaient d'ailleurs, en Angleterre, un illustre prédécesseur: William Wordsworth, mort en 1850, à quatre-vingts ans. « Les découvertes du chimiste, du botaniste ou du minéralogiste, avait-il dit, seront, pour l'art du poète, des objets aussi convenables que ceux sur lesquels il s'exerce actuellement».

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Même un romancier tel que Jules Verne ne dédaignait pas de recourir au vocabulaire scientifique pour ses descriptions poétiques. Ainsi ce lever de soleil : « Le luminaire du jour, semblable à un disque de métal doré par le procédé Ruolz, monta de l'océan comme s'il sortait d'un immense bain voltaïque».

Parmi les artistes disposés à passer de la novation littéraire à la novation plastique, Umberto Boccioni va se révéler l'un des plus résolus. Lorsqu'il fait la connaissance de Marinetti, en 1909, l'année du premier manifeste, il s'est déjà livré à des recherches tendant à soustraire les arts aux disciplines académiques alors en faveur. D'abord séduit par le néo-impressionnisme et le « Modem style», il s'intéresse, dès 1911, au cubisme. Sculpteur autant que peintre, Boccioni publie en 1912 le « Manifeste technique de la sculpture futuriste».

Sa condamnation de l'exploitation du classicisme y est catégorique. Prétendre créer « avec des éléments égyptiens, grecs, ou hérités de Michel-Ange, est aussi absurde, assure-t-il, que de vouloir tirer de l'eau d'une citerne vide au moyen d'un seau défoncé».

Les tableaux actuellement exposés au « Musée national d'art moderne» démontrent l'efficacité de ses recherches quant à l'expression du mouvement. Sans aucune détermination précise des cavaliers et de leurs montures, sa «Charge des lanciers» impose le sentiment vertigineux d'une force convergeant irrésistiblement sur un même point.

D'un tempérament moins doctrinaire que Boccioni, Carlo Carra prétendra avoir découvert la notion picturale du mouvement en se trouvant mêlé à une manifestation populaire. Sa fréquentation des milieux ouvriers, socialistes et anarchistes, contribuera évidemment à de telles découvertes.

Il s'efforce cependant d'aller au-delà de la traduction du mouvement, et d'exprimer aussi les sons et les odeurs, afin d'obtenir une « peinture totale». Ses conceptions en cette matière sont pour le moins originales. « Nous n'exagérons guère, écrit-il en 1913, lorsque nous affirmons que les odeurs peuvent à elles seules déterminer dans notre esprit des arabesques de formes et de couleurs constituant le thème d'un tableau et justifiant sa raison d'être.»

« Les funérailles de l'anarchiste Galli», «Ce que m'a dit le tram», «Poursuite», présentés à Paris, sont des œuvres qui expliquent les aspirations de l'artiste. Carra y renoncera plus tard, après avoir rencontré Chirico, et pratiquera, au sein du groupe « Novecento », la peinture figurative qu'il avait dénoncée en sa jeunesse.

Luigi Russolo n'est pas seulement peintre, il est aussi, et avant tout sans doute, musicien. Aussi ne peut-on pratiquement pas isoler ses recherches plastiques de ses recherches musicales.

— Nous prenons infiniment plus de plaisir, a-t-il dit, à combiner idéalement des bruits de tramways, d'autos, de voitures et de foules criardes qu'à écouter encore, par exemple, l'« Héroïque» ou la « Pastorale».

La machine musicale (« Intonarumori ») que Russolo construisit, avec le peintre Ugo Piatti, n'apparut cependant pas convaincante. Après la guerre, où il fut blessé, son inventeur vint à Paris, où il se livra, lui aussi, à la peinture figurative.

Doyen des signataires des manifestes de 1910, Giacomo Balla aura été essentiellement peintre. Encore qu'il se soit formé à peu près seul, il fait toujours au début du siècle, figure de maître. Il compte parmi ses élèves Boccioni et Severini.

Ses études de la décomposition de la lumière et du mouvement doivent beaucoup au divisionnisme. Mais il se propose de donner à celui-ci un caractère plus général, et d'en faire, en quelque sorte, l'instrument d'une esthétique nouvelle.

Son « Lampadaire» a pour objet principal de « démontrer que le romantique clair de lune est écrasé par la lumière électrique moderne». Ses « interpénétrations» préfigurent les recherches d'abstraction géométrique.

Si Gino Severini est, en France, le plus connu des artistes futuristes italiens, c'est qu'il s'établit très jeune à Paris, où il demeurera pratiquement pendant soixante ans. Compagnon d'Apollinaire, Max Jacob, Modigliani, Picasso, Braque, Delaunay, il épouse en 1913 la fille de Paul Fort.

A ses débuts, la peinture de Seurat exerce sur lui une influence décisive. Mais très tôt il est acquis aux principes du futurisme, qui répond à ses goûts modernistes pour la machine et la vitesse, qui, croit-il, doivent permettre à l'homme de dominer la matière. Il va même jusqu'à s'initier au pilotage aéronautique.

Plusieurs de ses œuvres exposées ont été inspirées par la vie parisienne : « L'autobus», « La danse de l'ours au Moulin-Rouge», « Rythme plastique du 14 juillet», « Danseuse au bal Tabarin». L'artiste a lui-même expliqué le sens du tableau «Nord-Sud» qui figure à l'exposition : « l'idée de la vitesse avec laquelle un corps illuminé traverse des tunnels alternativement sombres et éclairés...».

A ces cinq «grands» du futurisme, il faut ajouter Ardengo Soffici, écrivain autant que peintre, et l'architecte Antonio Sant'Elia, qui, soldat, fut tué en 1916, à vingt-sept ans. Un an plus tôt, Soffici avait déjà abandonné le groupe futuriste, en raison de ses dissentiments avec Marinetti.

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La guerre, dont Marinetti magnifie les vertus régénératrices, sera donc fatale au futurisme italien proprement dit. Aux épreuves d'un conflit qui provoque des pertes irréparables, s'ajoutent des outrances de pensée et des intempérances de langage peu faites pour contribuer au crédit de cette école.

Ainsi, dans son « Manifeste futuriste de la luxure», publié en janvier 1913, Valentine de Saint-Point se livre à une apologie déréglée de la guerre. « La luxure, professe cette petite-nièce de Lamartine, est pour les conquérants un tribut qui leur est dû. Après une bataille où des hommes sont morts, il est normal que les victorieux, sélectionnés par la guerre, aillent, en pays conquis, jusqu'au viol pour recréer de la vie».

Sans doute Valentine de Saint-Point n'exprime-t-elle là que des considérations personnelles. C'est d'ailleurs une excentrique (vers la fin d'une carrière agitée, s'étant retirée en Egypte, elle se convertit à l'islamisme).

Pour avoir soutenu les futuristes avec un zèle jugé alors intempestif, Apollinaire, quant à lui, perdra en 1914 sa fonction de critique d'art à « l'Intransigeant» : « Vous vous êtes obstiné, lui écrit son directeur, Léon Bailby, à ne défendre qu'une école, la plus avancée, avec une partialité et une exclusivité qui détonnent dans notre journal indépendant... La liberté qu'on vous a laissée n'impliquait pas dans mon esprit le droit pour vous de méconnaître tout ce qui n'est pas futuriste».

Ce grief apparaît aujourd'hui d'autant plus singulier que Guillaume Apollinaire ne peut être tenu pour un champion inconditionnel des futuristes. S'il a été séduit par leur mouvement, il en a distingué les travers : « Ils se préoccupent avant tout du sujet, écrit-il en 1912. Ils veulent peindre des états d'âme. C'est la peinture la plus dangereuse qui se puisse imaginer...»

Sans le déclarer ouvertement, Apollinaire accorde plus de crédit au cubisme, qu'il comprend d'ailleurs assez mal, qu'au futurisme. Cependant, l'universalité de celui-ci le séduit. L'auteur de « L'hérésiarque» propose de soustraire le futurisme à son italianisme originel, et de « réunir sous ce nom tout l'art moderne», en tenant compte, bien entendu, des particularismes constitutifs.

Cette tentative de fondation d'une «Internationale culturelle» n'est pas sans intérêt, mais elle se trouve aussitôt désavouée par le fondateur du futurisme lui-même : Marinetti. Celui-ci considère que le futurisme ne doit pas se départir de son caractère national.

Sentiment incompréhensible à qui oublierait que le futurisme a été lancé pour « délivrer l'Italie de sa gangrène de professeurs, d'archéologues, de cicérones et d'antiquaires... L'Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous voulons la débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d'innombrables cimetières».

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En 1910, dans son « Discours futuriste aux Vénitiens», Marinetti se réfère au passé glorieux de la cité des Doges pour flétrir l'avilissement de sa population contemporaine :

« Vous fûtes autrefois d'invincibles guerriers et des artistes de génie, des navigateurs audacieux et de subtils industriels... Avez-vous donc oublié que vous êtes avant tout des Italiens ? Sachez que ce mot, dans la langue de l'Histoire, veut dire : constructeurs de l'Avenir...»

Et, après avoir évoqué les « héros de Lépante», Marinetti conclut en exhortant ses compatriotes à préparer « la grande et forte Venise industrielle et militaire qui doit braver l'insolence autrichienne sur la Mer Adriatique, ce grand lac italien».

Déclaration belliciste qui rappelle que le futurisme n'est pas seulement un mouvement esthétique. Son caractère politique est attesté dès ses premières déterminations. Au neuvième paragraphe de son manifeste de 1909, Marinetti a proclamé : « Nous voulons glorifier la guerre (seule hygiène du monde), le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent, et le mépris de la femme»,

L'Italie de 1909 ne convient évidemment pas à l'application d'une telle doctrine. A la tête du gouvernement, Giovanni Giolitti pratique une politique de modération. Libéral et opportuniste, peu soucieux d'idéologie, mais attaché aux principes d'une gestion raisonnable des affaires publiques, il entend « donner satisfaction aux intérêts purement individuels et locaux». Il excelle à s'assurer une « clientèle». Salandra, qui lui succède à la veille de la Première Guerre mondiale, poursuit cette politique incolore.

Dans ce climat lénifiant, les futuristes ne paraissent que plus insolites. Depuis le début de l'année 1913, ils disposent cependant d'une revue, « Lacerba», dirigée par Giovanni Papini et Ardengo Soffici. Ce périodique atteint rapidement un tirage d'une vingtaine de milliers d'exemplaires. En raison même de sa dénonciation du régime «bourgeois», il est bien accueilli dans les milieux ouvriers, auxquels le programme futuriste doit pourtant paraître singulier.

En novembre 1914 paraît un nouveau journal «socialiste», qui dénonce l'attentisme du gouvernement et réclame l'intervention de l'Italie dans la guerre. Cet organe, « II popolo d'Italia», a pour animateur Benito Mussolini. En épigraphe, une citation de Napoléon : « La révolution est une idée qui a trouvé des baïonnettes». Son premier éditorial, signé Mussolini, se termine par ces mots : « Mon cri augural est un mot effrayant et fascinant : Guerre! »

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A cinq ans de distance» la proclamation de Marinetti se trouve ainsi répétée, amplifiée par la réalité du conflit qui va bouleverser l'Europe.

Lorsque, en mars 1919, Mussolini crée le « Fascio », il reçoit naturellement l'adhésion de Marinetti.

Loin d'être scandaleux, le passage du futurisme au fascisme procède ainsi de la simple logique.

Aux diatribes des futuristes contre l'art académique, la littérature conventionnelle, l'enseignement traditionaliste, tout ce qui témoigne de la mort par sclérose d'une société, répond le chant allègre du Parti: Giovinezza («Jeunesse ») !

L'exposition du futurisme au « Musée d'art moderne» ne s'étend que sur une période de huit ans, de 1909 à 1916 : du premier manifeste de Marinetti à la mort de Boccioni et de Sant'Elia. L'époque du ralliement et celle qui lui a succédé, non seulement en Italie mais dans le monde, sont ainsi délibérément écartées.

Cependant, Marinetti n'est mort qu'en 1944, Russolo en 1947, Balla en 1958, Carra et Severini en 1966. Le futurisme, qui avait en quelque sorte assimilé les découvertes de l'impressionnisme, du pointillisme, du cubisme, devait féconder à son tour d'autres mouvements.

En Italie même, des artistes comme Prampolini, Martini, Depero, Sironi, Morandi, d'autres encore (et avec eux l'architecte Chiattone) ont maintenu, plus ou moins longtemps, la tendance futuriste.

En 1928, encore, le régime fasciste encourageait la « Première exposition d'architecture futuriste».

En Russie, où les novations culturelles occidentales étaient attentivement observées, Larionov, l'inventeur du « rayonnisme», reconnaissait dès 1913 ce qu'il devait au futurisme, au cubisme et à l'orphisme. Malévitch s'était inspiré très tôt, lui aussi, des principes de la nouvelle école italienne,

Gontcharova devait beaucoup à celle-ci, ainsi que l'atteste sa manière de provoquer le sentiment du mouvement par la décomposition des images.

Les œuvres de Mondrian, de Kandinsky, de jozef Peeters se réfèrent implicitement à « la splendeur géométrique et mécanique», et à la «sensibilité numérique» exaltées par Marinetti.

En Allemagne, l'influence du futurisme est sensible dans les œuvres de Meidner, Dix, Richter, Schad, etc.

Aux États-Unis, sur celles de Davies, Kuhn, Cramer, Kantov, Weber.

En Angleterre, le « vorticisme », fondé par Wyndham Lewis dès 1914, procède directement du futurisme. Ezra Pound, qui lui donna son appellation, l'a reconnu dans un propos dont la résonance va bien au-delà du particularisme vorticiste : « L'écrivain italien qui m'intéresse le plus aujourd'hui, et envers lequel je me sens une large dette de gratitude, est Marinetti. Marinetti et le futurisme ont donné un grand élan à toute la littérature européenne. Le mouvement qu'Eliot, Joyce, moi et d'autres avons lancé à Londres n'aurait pas existé sans le futurisme».

Maurice Cottaz

Sources: Le Spectacle du Monde – Novembre 1973

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Les héros travaillent nécessairement à l’ordre. Thomas Carlyle

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Le « culte des Héros » est un fait inexprimablement précieux, le fait le plus consolant qu'on voie dans le monde à présent. Il y a un éternel espoir en lui pour la direction du monde. Quand toutes les traditions, organisations, croyances, sociétés qu'aient jamais institué les hommes, auraient sombré et disparu, ceci resterait. La certitude qu'il y a des Héros qui nous sont envoyés, la faculté que nous avons, la nécessité où nous sommes de révérer les Héros quand ils nous sont envoyés : cela brille comme une étoile polaire à travers les nuages de fumée, les nuages de poussière, toutes sortes d'écroulements et de conflagrations.

Le culte des Héros existe à jamais et partout ; pas seulement sous forme de loyauté : il s'étend et descend de l'adoration divine jusqu'aux plus basses régions pratiques de la vie. « S'incliner devant des hommes, » si ce ne doit pas être une pure grimace vide, dont il vaut mieux se dispenser, c'est le culte des Héros, — c'est reconnaître qu'il habite réellement dans cette présence de notre frère quelque chose de divin ; que tout homme créé, comme dit Novalis, est une « révélation dans la Chair »... La loyauté, la religieuse adoration elle-même, sont encore possibles ; que dis-je? encore inévitables.

Bien que tant de nos derniers Héros aient travaillé plutôt en révolutionnaires, ne pouvons-nous pas dire, que néanmoins tout Grand Homme, tout homme ingénieux, est de par sa nature fil de l'Ordre, non du Désordre? C'est une position tragique pour un vrai homme de travailler en révolutions. Il semble un anarchiste, et en vérité un douloureux élément d'anarchie l'entrave à chaque pas, —celui à qui pourtant de toute son âme l'anarchie répugne. Sa mission est Ordre, c'est celle de tout homme. Il est ici pour faire que ce qui était désordonné, chaotique, se change en une chose réglée, régulière. Il est le missionnaire de l'Ordre,

Toute œuvre d'homme en ce monde n'est-elle pas une création d'Ordre? Le charpentier trouve des arbres bruts ; il leur donne une forme, il les contraint à prendre des proportions équarries, des fins d'utilité. Nous sommes tous ennemis nés du Désordre : il est tragique pour nous tous de se mêler de bris d'images et de renversements ; pour le Grand Homme, plus homme que nous, c'est doublement tragique.

Les plus fous sans-culottes français, travaillent eux-mêmes et doivent nécessairement travailler à l'Ordre. Il n'y a pas un homme, même emporté par la rage, au plus fort de la folie, qui ne soit pourtant poussé, à tous les moments, vers l'Ordre. Sa vie même signifie cela. Désordre est désolation, mort. Pas de chaos qui ne cherche un centre pour graviter autour. Tant que l'homme est l'homme, quelque Cromwell ou Napoléon est la fin nécessaire d'un sans-culottisme. Il est curieux de voir comment, dans ces jours où le culte des Héros était la chose la plus incroyable pour chacun, il se dégage néanmoins, et s'affirme pratiquement, d'une façon qui s'impose à tous. Droit divin, si vous le considérez largement, se trouve signifier aussi pouvoir divin ! Tandis que les vieilles et fausses formules sont en train d'être partout foulées aux pieds et détruites, de nouvelles et sincères substances se développent d'une manière inattendue indiscutable. Dans les âges de rébellion quand la Royauté elle-même semble morte et abolie, Cromwell et Napoléon s'avancent de nouveau comme Rois. L'histoire de ces hommes, c'est ce que nous avons maintenant à considérer comme notre dernière foi d'Héroïsme. Les vieux âges sont ramenés pour nous; la manière dont se faisaient les Rois, et dont la Royauté elle-même pour la première fois prit naissance, est de nouveau exposée dans l'histoire de ces Deux.

Thomas Carlyle - Les Héros (traduction. de J.-B. J. Izoulet-Loubatière) – Ed. A. COLIN.

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Le christianisme a cherché à judaïser le monde : F. NIETZSCHE

 

nietzsche

Le péché, tel qu'on le considère aujourd'hui, partout où le christianisme règne ou a jamais régné, le péché est un sentiment juif, une invention juive, et, par rapport à cet arrière-plan de toute moralité chrétienne, le christianisme a cherché en effet à judaïser le monde entier. On sent de la façon la plus fine jusqu'à quel point cela lui a réussi en Europe, au degré d'étrangeté que l'antiquité grecque — un monde dépourvu de sentiment du péché — garde toujours pour notre sensibilité, malgré toute la bonne volonté de rapprochement et d'assimilation dont des générations entières et beaucoup d'excellents individus n'ont pas manqué. « Ce n'est que si tu te repens que Dieu sera miséricordieux pour toi » — de telles paroles provoqueraient chez un Grec le rire et la colère; il s'écrierait : « Voilà des sentiments d'esclaves ! » Ici l'on admet un Dieu puissant, d'une puissance extrême, et pourtant un Dieu vengeur. Sa puissance est si grande que l'on ne peut en général pas lui causer de dommage, sauf pour ce qui est de l'honneur. Tout péché est un manque de respect, un crimen lœs majestatis divinae — et rien de plus ! Contrition, déshonneur, humiliation — voilà les premières et dernières conditions à quoi se rattache sa grâce ; il demande donc le rétablissement de son honneur divin ! Si d'autre part le péché cause un dommage, s'il s'implante avec lui un désastre profond et grandissant qui saisit et étouffe un homme après l'autre, comme une maladie — cela préoccupe peu cet Oriental avide d'honneur, là-haut dans le ciel : le péché est un manquement envers lui et non envers l'humanité ! — A celui à qui il a accordé sa grâce il accorde aussi cette insouciance des suites naturelles du péché. Dieu et l'humanité sont imaginés ici si séparés, tellement en opposition l'un avec l'autre, qu'au fond il est tout à fait impossible de pécher contre cette dernière, — toute action ne doit être considérée qu'au point de vue de ses conséquences surnaturelles, sans se soucier des conséquences naturelles : ainsi le veut le sentiment juif pour lequel tout ce qui est naturel est indigne en soi. Les Grecs, par contre, admettaient volontiers l'idée que le sacrilège lui aussi pouvait avoir de la dignité — même le vol comme chez Prométhée, même le massacre du bétail, comme manifestation d'une jalousie insensée, comme chez Ajax : c'est dans leur besoin d'imaginer de la dignité pour le sacrilège et de l'y incorporer qu'ils ont inventé la tragédie, — un art et une joie qui, malgré les dons poétiques et le penchant vers le sublime chez le Juif, lui sont demeurés parfaitement étrangers.(…)

(…) N'oublions pas que les noms des peuples sont généralement des noms injurieux. Les Tartares, par, exemple, d'après leur nom, s'appellent « les Chiens », c'est ainsi qu'ils furent baptisés par les Chinois. Les Allemands — die Deutschen — cela veut dire primitivement les « païens » : c'est ainsi que les Goths, après leur conversion, désignèrent la grande masse de leurs frères de même race qui n'étaient pas encore baptisés, d'après les instructions de leur tradition des Septante, où les païens étaient désignés par le mot qui signifie en grec « les peuples » : on peut le comparer à Ulphilas — Il serait encore possible que les Allemands se firent après coup un honneur d'un nom qui était une antique injure, en devenant le premier peuple non chrétien de l'Europe : à quoi Schopenhauer leur imputait à honneur d'être doués au plus haut degré. Ainsi s'achèverait l'œuvre de Luther qui leur avait appris à être antiromains et à dire : « Me voici ! Je ne puis faire autrement ! »

Friedrich NIETZSCHE

Sources : Le Gai Savoir - Trad. de Henri Albert - MERCURE DE FRANCE

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… « à l'autre bout de la bibliothèque»... par François Brigneau

 

beraud

—        Elles étaient épatantes, vos nouvelles », dit Henri Béraud.

Je rougis jusqu'aux oreilles et bredouillai qu'il était trop indulgent. J'avais vingt-cinq ans. J'étais un concentré de timidité bretonne, et peu entraîné aux compliments. Dans ma famille, ils étaient aussi rares que l'argent de poche. Il aurait fallu être Balzac en culottes courtes pour arracher mon père à son journal. Et encore n'aurait-il pu s'empêcher de critiquer la longueur des descriptions et l'usage de l'écriture phonétique dans les discours du baron de Nucingen.

—        Epatantes, répéta Béraud. Vous m'avez beaucoup amusé. Je vous en remercie. C'est tellement rare. »

C'était trop. Je fondais. Je défaillais. Je gonflais du cou comme un rouge-gorge. On m'aurait annoncé ma libération immédiate que je n'eus pas éprouvé ce plaisir capiteux. Car nous étions en prison.

Je ne devrais peut-être pas l'avouer, malgré la prescription. Ça jette toujours un froid, je l'ai remarqué. Quand je dis : « Ma cellule faisait face à celle de Laval. Je le voyais, le matin, les chaînes aux pieds, vêtu de bure, il ressemblait à un parachutiste auvergnat », il y a toujours un silence, un moment de gêne.

Trente-cinq ans après, ma mémoire, si capricieuse et fantasque, n'a rien oublié de ces jours. Ni un bruit, ni une odeur, ni un détail.

En apprenant que le «Prix des Intellectuels Indépendants » était allé à M. Jean Butin pour son livre sur Béraud, tout a resurgi, luisant, précis, net comme un sous-marin qui émerge.

J'ai revu cet après-midi d'octobre 44. Le soleil, encore haut derrière la verrière d'ouest, étale sa lumière sur le ciment de la 1re division de Fresnes : je suis avec Robert Brasillach, entre les rails où roulent les chariots du pénitencier, dans une file de taulards qui espère la distribution de je ne sais quels colis.

Il m'a présenté à deux messieurs. Un vieux jeune homme en veste de tweed, milord dandy, fringant, nerveux, sautillant, avec un nez en trompette, un fume-cigarette et un nœud papillon à pois : Georges Suarez.

Dans quelques jours il ouvrira au fort de Montrouge le long cortège des fusillés de la Libération. Mais pour l'instant le destin paraît attendre, immobile. Rien ne semble encore écrit. Suarez ne sait pas que le piège s'est déjà refermé sur lui.

Au printemps, il était en reportage à Lisbonne, ville admirable, et doublement, car Salazar l'avait maintenue aux frontières de la guerre. Le regard brillant, les mains lestes, Suarez raconte son voyage dans le temps. Un passeport pour la paix, et voici les magasins de l'abondance, comme autrefois, offrant en vente libre, sans ticket, des étoffes, des cuirs, des bijoux, les victuailles les plus recherchées, les joyaux d'un trésor qui a disparu dans les fumées de la débâcle et le naufrage de notre jeunesse.

A deux jours de train, ça existe encore, la nuit sans alerte, la nuit scintillante, palpitante de tous ses feux, parée de toutes ses lumières, allumée comme pour une fête, et qui ignore le lourd grondement des «forteresses » volant dans les ténèbres. Suarez a pourtant quitté ce paradis aux couleurs du passé. Par coquetterie, insouciance, panache, il est revenu. Malgré les conseils de ses proches, il n'a pas supporté que l'orage se passât sans lui. « Je n'ai pas quitté mon pays en 40. Pourquoi le quitterais-je en 44? »

Au reste, que risque-t-il? On lui doit le meilleur ouvrage paru sur Clemenceau ; une colossale vie de Briand en six volumes, une douzaine de livres d'analyses, de réflexions, de portraits, dont quelques-uns en collaboration avec son ami fraternel, Joseph Kessel, qui doit être à Londres. Que peut-on lui reprocher?

Il a bien dirigé pendant deux ans un quotidien collaborationniste : «Aujourd'hui». Et après? Au pire, cela mérite un blâme. Et seulement si les juges sont partisans. La preuve qu'il n'y a rien contre lui, c'est que son instruction a été expédiée en deux heures.

Etrange aveuglement chez un observateur aussi subtil de la politique française, de ses traîtrises et de ses fureurs. Trois semaines plus tard, douze fusils, tirant en salve, allaient balayer ses illusions.

Le second personnage est tout différent. Il est massif et lourd, tassé, la tête dans les épaules et les poings dans les poches du veston. Dans un visage affaissé et assez mou, le menton demeure puissant. Je suis surtout retenu par les yeux, de beaux yeux sombres, dessinés dans le goût italien, qui vivent et brillent sous d'épaisses paupières.

Quand Brasillach a dit : « Henri Béraud », mon cœur s'est arrêté. On peut difficilement imaginer aujourd’hui ce que ce nom représentait à l'époque. Je cherche, sans trouver à qui le comparer. Béraud, c'était le plus connu des journalistes de son temps, le meilleur reporter au long cours, devant Kessel, déjà cité, Albert Londres, ou Helsey ; celui qui, dès 1924, avait amené la France au pays des Soviets, dont il disait, contre l'opinion répandue : « Si l'on me demandait : — Cela durera-t-il? je dirais : cela durera. »

Béraud, c'était le pamphlétaire et polémiste qui pétrissait le plus vaste public dans le chaudron des années 30. Bernanos lui est supérieur, à mon avis du moins, car je ne mets rien au-dessus de La grande peur des bien-pensants, ce chef-d'œuvre. Mais Bernanos appartient à un monde disparu, dont l'odeur était l'encens, et la fleur, le lys ; l'ancienne France rêvée par Drumont et Péguy, avec ses fileuses et ses lavandières, ses artisans, ses paysans d'angélus, son ciel couleur de tourterelle quand Jeanne apparaît, aux créneaux des remparts rosés d'Orléans, pour y faire flotter ses bannières ; autant de mots de passe qui ne font plus passer grand-monde, de signes de pistes qui ne conduisent que dans les cimetières, autour de tombes désertées.

Béraud est d'une autre paroisse, plus cossue, mieux fréquentée, à la mode des idées nouvelles. Son odeur est celle du pain chaud, sa fleur le coquelicot, piqué dans la moisson. Il se veut républicain d'une République imaginaire, à la Hugo, avec ses braves gens et ses fiers lurons, francs buveurs, têtes chaudes, regards droits, cœurs purs, aussi ardents à la tâche qu'aux jupons, et toujours prêts aux labours du pavé quand le ciel de la Bastille commence à rougeoyer.

Béraud, qui a le verbe haut et sonore, la période éloquente et charnue, exalte le peuple qui en vingt siècles fit la France républicaine.

Plébéien, fier de l'être, Béraud parle d'une France vue du peuple d'autrefois, forte, généreuse, gaillarde dans ses sabots, n'ayant froid ni aux yeux, ni au cœur, et qui se flatte de ne craindre personne, sans cesser pour autant de manifester une méfiance générale et absolue. Elle salue le château, mais se méfie des nobles ; elle fait baptiser le gamin, mais se méfie du « parti prêtre » ; elle crie « Vive l'Armée ! », mais se méfie des militaires ; elle est prête à mourir pour le droit de vote, mais se méfie de ceux qu'elle élit aux Parlements ; elle ne met rien au-dessus du travail, mais se méfie autant des patrons que des syndicalistes de profession ; elle respecte la richesse, et pratique l'épargne en tenant ses écus serrés dans son bas de laine, mais se méfie des riches dont elle aspire à être ; elle chante « L'Internationale », mais se méfie de l'étranger, « celui qui emmène nos filles et emporte notre blé » (c'est Béraud qui l'écrit dans La gerbe d'or, le premier livre de ses souvenirs).

Car il n'est pas que journaliste complet, ce diable d'homme, «flâneur salarié » comme il disait, interviewer écouté des rois, des princes, des révolutionnaires et des chefs de l'entre-deux-guerres, échotier, critique, gazetier à façon, parlant de tout, sans vergogne, avec le même talent, de la verve, du mouvement, des mots chauds ; il n'est pas que l'un des ténors du pamphlet moderne, dont la voix résonne encore aux oreilles de ceux qui lirent Le fusilleur, il est aussi un romancier considérable, dans la veine des grands conteurs français.

Comme cela arrive parfois, le Goncourt lui fut décerné, en 1922, pour son livre le moins réussi, Le martyre de l'obèse, une fantaisie à la fois bâclée et laborieuse. Mais il y a les autres, tous les autres, que j'ai découverts dans la bibliothèque paternelle, sur le rayon peu garni des romans : Le vitriol de lune, Les bois du templier pendu, Les lurons de Sabolas, Ciel de suie, des livres d'histoires écrits au présent sans qu'on cesse jamais de ressentir le frémissement et la magie du passé.

Tel était l'éminent personnage qui me félicitait de deux nouvelles en langue parlée qu'avait publiées «Révolution nationale». La première s'intitulait «Moi-Mézigue de la Mouff». Elle parut le 6 juin 1944.

C'est une date de première ligne, modèle 1515 ou 1789.

J'avais transformé le petit marchand de journaux de la rue des Patriarches en poste d'observation. Dès onze heures la débâcle se dessinait. Rien ne devait plus l'arrêter : pas un n'eut un regard pour le journal ou ils pouvaient lire, dès la première page, mon nom en lettres grosses comme ça. Cet événement, capital pour moi, était submergé par un autre, qui n'était pas sans importance non plus, du côté de Sainte-Mère-Eglise et même ailleurs.

Comme j'avais lu Kipling (« Si tu peux... », etc.) J’acceptai mon infortune avec une dignité si émouvante qu'elle eût mérité la relation d'un témoin. Mais j'étais seul, ce qui valait mieux.

Chez Félix, l'Auverpin, spécialité des vins d'Anjou, je me refis une santé et rafistolai un moral qui partait en breloques sous la façade.

L'Histoire me renvoyait à la case départ. J'avais raté ma vie. C'était ce que je croyais. C'était ce que j'avais cru jusqu'à cette fin d'après-midi, à Fresnes-lès-Rungis.

Et brusquement, là, sous la verrière, Béraud, à moi, il m'avait dit... j'éclatais, et montai quatre à quatre au troisième, où j'occupais la cellule 348 avec un séminariste et Jo, le boucher belge, un catcheur poids mi-lourd, qui faisait de la dépression le mardi, lorsque Mme Jo s'était dispensée de visite. Alors, il tournait comme un ours en cage, de plus en plus vite, tapant de son poing fermé dans sa main gauche ouverte et insultant sa femme en flamand, ponctuant d'énormes « godfordom » des mots que nous ne comprenions pas, le séminariste ni moi, mais que nous devinions néanmoins des plus désobligeants pour Mme Jo, dont la vertu n'était peut-être pas ce qu'un pauvre prisonnier, belge de surcroît, aurait souhaité qu'elle fût.

Le verbe ne le calmant pas, le boucher des Flandres se jetait alors rituellement sur le châlit dont il festonnait les barreaux de fer comme s'ils eussent été de feuillages ou de pampres. Au final des courses, il tombait sur le parquet les membres tordus, convulsionnaire, délirant, la bave aux lèvres, les yeux jouxtés aux falaises du nez dans une loucherie horrible.

Le séminariste et moi n'étions pas aussi dégagés que nous nous appliquions à l'afficher. Je devais me reprendre à plusieurs fois pour arriver au terme du « Plus beau de tous les tangos du monde », un air initiatique que je m'efforçais de siffloter.

Le boucher belge aurait eu largement le temps de nous faire le coup du lapin, suivi de la manchette de la mort, avant que ne se pointe le maton de garde réveillé par nos râles. Je gardais donc, à portée de main, sous la paillasse, une cuillère aiguisée comme un tranche-lard.

Les souvenirs ressemblent à la laine des vieilles chaussettes : une maille se défait, on tire, et ça ne s'arrête plus, ce qui aggrave ma tendance aux parenthèses, digressions et histoires.

Revenons donc à Fresnes, cellule 348, vue imprenable sur la Croix-de-Berny. La fermeture et l’extinction des feux avaient eu lieu depuis longtemps. Je ne dormais pas. Le catcheur ne me gênait pas, qui sur ma droite ronflait avec puissance et conviction, ni le séminariste, au rythme plus imprévu. Réchappais même au manège d'idées pénibles qui d'ordinaire m'entraînait. Je me sentais moins accablé par l'image des miens, sans argent, sans défense, dans la ville.

Presque chaque nuit ramenait le chagrin tenu caché durant le jour. Alors, le sommeil refusait de « prendre », comme on dit d'une sauce qui file. Au dernier moment, je renaissais à la conscience de nos malheurs. J'écoutais la prison, le pas des rondes, le cri d'un homme qu'on emmenait au mitard, le murmure bourdonné des condamnés, et quand montait le bruit clair d'une chaîne sur le ciment, c'est qu'ils avaient voté la mort.

Les heures passaient. Je devenais de pierre, dur et glacé, immobile, et dans le froid qui gagnait, la seule sensation de chaleur était, sous les paupières, celle des larmes retenues.

Ce soir-là, miracle, les ténèbres s'éclairaient. Mon avenir se dessinait, harmonieux et poudré comme un jardin à la française.

Brasillach Robert Lettre à un soldat de la classe 60

Petit Breton sans relations, je n'avais plus de soucis à me faire. Avec des parrains comme Brasillach et Béraud, je n'aurais que l'embarras du choix des éditeurs, exception faite peut-être de Gallimard : « Gide, c'est un Rousseau congelé », avait écrit Béraud dans La croisade des longues figures, son pamphlet anti-NRF. Toutes les portes allaient s'ouvrir. On ne verrait plus que moi chez « Lipp », « Aux Deux Magots ». Bientôt, l'Ouest-Eclair et La dépêche de Brest porteraient mon renom jusqu'à la pointe de la Cornouaille, mon pays bien-aimé.

Au marché, sur le port, le dos au mur abrité du noroît, à «La Taverne», chez Léon, j'entendais déjà le chœur des voix croisées qui disaient :

— Vous avez vu ? C'était sur le journal. Le fils de Manu. Le petit-fils d'Ambroise-le-senneur, celui qui donnait des noms de fleurs à ses bateaux ! Des livres qu'il écrit maintenant, et à Paris en plus !... Sûr, au jour d'aujourd'hui, avec la struction qu'on donne dans les écoles et partout, c'est moins calé qu'autrefois. Mais quand même, faut qu'il en avait là-dedans. A le voir, on n'aurait pas cru, un écervelé que c'était. Il y avait juste le foteballe et les canots qui l'intéressaient. Comme quoi il faut jamais dire, hein !... »

Délicieuse perspective. Pour un Breton, la gloire ne compte qu'au village» Brasillach et Béraud me l'offraient. Il ne restait plus que le plus facile, écrire. Ils feraient le reste, et les mouettes du Porzou iraient dire mon nom aux remparts de la ville.

Sous ma couverture de coton, je rayonnais. J'avais tort. Deux mois plus tard, le 29 décembre 1944, Henri Béraud était condamné à mort. Pourtant, il n'avait jamais été collaborationniste» Le général De Gaulle lui-même en convint (Un autre De Gaulle, par Claude Mauriac).

Henri Béraud fut gracié, puis enterré vivant à la centrale de Poissy, enfin au bagne de l'île de Ré. Auparavant, il avait passé Quinze jours avec la mort, c'est le titre d'un de ses derniers récits, qui commence ainsi :« Ce qui va suivre fut écrit à la prison de Fresnes, le jour de l’An 1945, dans une cellule de condamné à mort... Ma sérénité est profonde, égale à mon innocence... Condamné dans des conditions juridiques sans précédent, je ne proteste ni contre mon sort, ni contre les étrangetés de la procédure. L’Histoire se chargera... Jamais, ni à l’instruction, ni à l’audience, il n'a été posé une seule question sur des faits relatifs à une connivence quelconque, un contact direct, si minime fût-il, avec l’ennemi. Ni le réquisitoire du gouvernement ni les dépositions des témoins n’y firent la moindre allusion... Tous ceux qui me connaissent savent quelle aversion je nourrissais à l’égard de l’occupant. Je ne me suis jamais caché d'être anti-collaborationniste autant que j’étais anglophobe. J’ai montré, prouvé tout cela. En vain. Une délibération de trois minutes a fait litière de mes explications les plus claires. On voulait ma mort. On voulait me déshonorer. Au fond de ma prison, j’élève vers mes confrères le cri suprême d’une conscience révoltée. Libre écrivain, j’ai écrit, selon ma nature, ce que je croyais juste et vrai... Qu’une injustice révolutionnaire me frappe pour avoir combattu ses doctrines, soit ! Ayant lutté seul, la poitrine découverte, je suis vaincu et me tiens prêt à subir les conséquences de ma défaite. Mais vous, écrivains, qui représentez les droits de l’ esprit, admettez-vous que la rancune politique s’exaspère jusqu’à confondre le patriotisme exalté avec la trahison consentie ?... Vous tous qui me connaissez, iriez-vous laisser ternir mon œuvre et mon nom? Ne vous dresserez-vous pas, selon les traditions de notre état, contre une aussi criante injustice?... Amis, je vous confie mon destin, mon honneur et ma mémoire. »

Béraud ne fut pas entendu. Au bagne de l’ile de Ré, il avait le droit d'écrire. Le journaliste Pierre Malo, qui s’y trouvait également, le décrit ainsi : « Je le vois encore, assis à sa table, à l’autre bout delà bibliothèque, attaquant sa tâche nocturne. Rien n'a pu I’arracher à ses chères habitudes d'antan. Dormant une partie du jour, il se met au travail dès que tombe la nuit, à la lueur d’une petite lampe, dont les rayons embrasent le cadre d’argent où sourit le visage de sa femme. Je le vois de dos. Il semble arcbouté contre sa table. On dirait qu’il va la pousser comme on pousse une charrue. Il a le dos du paysan courbé sur la terre nourricière. Massif et puissant, il s'avancera ainsi pas à pas, traçant un sillon après l’autre, jusqu’à l’aube. Béraud, le laboureur du soir, prépare la moisson dans l’ombre » (Pierre Malo : Je sors du bagne).

A quoi il faut ajouter ceci, qui n'est pas sans importance : cette moisson ne mûrira jamais. Jean Butin le révèle dans son livre : « Tout ce papier qu’il noircit, c'est dans la corbeille à cet usage qu'on le retrouve le jour levé. Il peut écrire ; il ne doit rien garder. Le ministre de la Justice, alerté par des ragots de presse, donna l’ordre de s’emparer des manuscrits. Même à terre, cet homme terrible faisait encore peur aux plus puissants... »

Les écrivains français ne bougèrent pas. Au contraire. C’était le temps du CNE (Comité national des écrivains), dont l’organe : Les lettres françaises, appartenait au parti communiste.

Les justiciers du CNE (Georges Duhamel, François Mauriac, Paul Valéry, Alexandre Arnoux, Louis Aragon, Claude Aveline, Julien Benda, Jean Cassou, Claude Morgan, André Malraux, Paul Eluard, Charles Vildrac, et tant d’autres) avaient écrit et publié durant l’Occupation, à Paris, avec I’imprimatur de la « Propagandastajfel ». Certains l’avaient même remerciée, tel François Mauriac, dont la dédicace fameuse au lieutenant Heller fut divulguée.

La liberté retrouvée, ils n'eurent qu’une obsession : remplir les prisons de leurs confrères, qui étaient également leurs concurrents sur le marché (restreint) du papier. Un nombre assez considérable d’écrivains qui ne l’étaient pas moins furent donc déclarés interdits d’édition par le CNE.

La plupart d’entre eux ne souffrirent guère de l’ostracisme, tant était fabriqué l’opprobre sur lequel on le fondait. Soit qu’ils aient battu leur coulpe et donné des garanties ; soit (le plus souvent) que leur talent et la qualité de leurs travaux les aient mis hors d'atteinte, on n'a pu les étouffer longtemps. Portée par les Poèmes de Fresnes, la voix de Robert Brasillach ne s’est jamais tue. Depuis vingt ans, le disque où Pierre Fresnay les dit connaît le même succès. Céline paraît dans la Pléiade. Mme Desanti, stalinienne de l’époque dorée, raconte Drieu. Gallimard a publié Les deux étendards, le chef-d’œuvre de Lucien Rebatet. Paul Morand est entré à l’Académie. Maurras demeure un des maîtres du siècle. En revanche, Béraud a disparu.

Avait disparu, devrai-je dire, puisque M. Butin lui consacre un livre important et indispensable, et qu'une petite maison d’édition provinciale entreprend de le rééditer. Désormais, Mme Germaine Béraud pourra s'éteindre en paix. Le souhait que son mari lui avait crié dans la salle d’audience, après le verdict, va se trouver exaucé. Il lui avait dit : « Défends ma mémoire, défends mon œuvre. » Voilà qui commence à être fait.

Henri Béraud : sa longue marche, de la Gerbe d'Or au pain noir »,   par   Jean   Butin.   Edition   Horvarth,

Sources : Le Spectacle du Monde – Avril 1981

AVT Francois Brigneau 179

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Un théoricien sans passion, le Comte de Gobineau

 

Arthur de Gobineau grand

Une réédition qui sera pour beaucoup une révélation surprenante (Poche Club).

La lecture du préambule au plus célèbre ouvrage d'Arthur de GOBINEAU, aujourd'hui possible, sera pour le plus grand nombre, une révélation surprenante.

C'est que « l’essai sur l'Inégalité des Races humaines » ap­partient à cette catégorie de livres qui ont fait école, suscité les plus âpres, les plus violentes controverses passionnées, voire passionnelles et que, tout compte fait, fort peu de personnes ont lu. N'en est-il pas ainsi pour Marx dans une certaine me­sure et l'exégèse ne remporte-t-elle pas largement sur le texte?

Le fait est certain pour GOBINEAU, aussi faut-il se féliciter que le texte essentiel soit aujourd'hui facilement accessible. Le texte essentiel puisqu'il s'agit de « l’Introduction à l'Essai sur l'Inégalité des races humaines » loyale déclaration d'intentions, déjà fortement motivée, ou bien encore « véritable ouverture d'opéra » comme l'écrit l'éditeur dans sa préface, précédant cinq volumes consacrés aux développements des thèmes qui sont : le caractère mortel de toute civilisation, la permanence des caractères raciaux et l'accord de ceux-ci avec les formes de gouvernement, même imposées, l'importance toute secon­daire dans les processus de décadence des mauvais gouverne­ments, du relâchement des mœurs et autres raisons générale­ment produites, mais la constatation de la cause première dans la « dégénération », c'est-à-dire un mélange de sang, le rôle enfin du rameau aryen, le plus inventif de la race blanche que Gobineau nomme la race « Ariane » et l'intervention décisive desdits « Arians » dans l'avènement de toute civilisation.

Sans doute, et nous ne l'ignorons pas, l'ethnologie et l'an­thropologie sont des sciences qui ont largement progressé de­puis les années de composition de « l'Essai » (1848-1852), mais si Gobineau, dans l'avant-propos à la seconde édition de son livre, pouvait écrire qu'il n'y avait pas changé une ligne « non pas que dans l'intervalle des travaux considérables n'aient dé­terminé bien des progrès de détails » sans pour autant ébran­ler « aucune des vérités » qu'il avait émises, il nous semble qu'à très peu près il pourrait encore souscrire à ce jugement, tant il y a de prudence et de réserve dans les constatations de l'auteur.

Sans doute serait-il aujourd'hui catégorique sur la multipli­cité des origines de l'espèce humaine, encore qu'il n'ait guère dissimulé son point de vue, mais les précautions dont il use lors­qu'il aborde, tout à fait incidemment l'origine même de l'hom­me, finalement n'ont pas autrement d'importance, puisque les seules périodes qu'il considère pour sa démonstration sont strictement mesurées par l'apparition de l'Histoire.

Ce sont les civilisations elles-mêmes qui sont l'objet de son propos et les conditions de leur apparition, de leur épanouisse­ment et de leur déclin.

Il faut ici encore remarquer que Gobineau, dans cette pré­face, met en cause l'idéologie dominante de son siècle et du siècle précédent, le progressisme et la doctrine égalitaire aussi fermement qu'il prend ses distances avec le Darwinisme et les affirmations des congrès préhistoriques.

Alors au milieu des incohérences les plus fantasques, on ouvre tout à coup, dans tous les coins du globe terrestre, des trous, des caves, des cavernes de l'aspect le plus sauvage, et «: on en fait sortir des amoncellements épouvantables de crânes et de tibias fossiles, de détritus comestibles, d'écaillés d'huîtres et d'ossements de tous les animaux possibles et impossibles, taillés, gravés, éraflés, polis et non polis, de haches, de têtes de flèches, d'outils sans noms ; et le tout s'écroulant sur les imaginations troublées, aux fanfares retentissantes d'une pédanterie sans pareille, les ahurit d'une « manière si irrésistible que les adeptes peuvent sans scrupule, « avec sir Hoba Lubbock et M. Evans, héros de ces rudes labeurs, assigner à toutes ces belles choses une antiquité, tantôt de cent mille années, tantôt une autre de cinq cent mille, « et ce sont des différences d'avis dont on ne s'explique pas le « moins du monde le motif. »

Qu'on remplace les milliers d'années par des millions d'an­nées et l'on aura un texte parfaitement lisible aujourd'hui encore ! C'est donc seulement sur le terrain historique que Gobineau se place et son racisme, très pessimiste comme on va le voir et des plus mesurés, est la conséquence d'une série de constata­tions d'évidences.

La première, la plus inéluctable, semble-t-il, c'est le carac­tère précaire des civilisations. Gobineau est aussi un français cartésien et s'il reconnaît que « nulle civilisation ne s'éteint sans que Dieu le veuille » et que « toutes les sociétés sont cou­pables », il n'en veut pas moins savoir par quelles voies et moyens, sociétés et civilisations disparaissent.

« Les Spartiates n'ont vécu et gagné l'admiration que par les effets d'une législation de bandits. Les Phéniciens ont-ils dû leur perte à la corruption qui les rongeait et qu'ils allaient se­mant partout ? Non, tout au contraire, c'est cette corruption qui a été l'instrument principal de leur puissance et de leur gloire ; depuis le jour où, sur les rivages des îles grecques (1) ils allaient, trafiquants fripons, hôtes scélérats, séduisant les femmes pour en faire marchandise, et volant çà et là les den­rées qu'ils couraient vendre, leur réputation fut, à coup sûr, bien et justement flétrissante ; ils n'en ont pas moins grandi et tenu dans les annales du monde un rang dont leur rapacité et leur mauvaise foi n'ont nullement contribué à les faire des­cendre.

« Loin de découvrir dans les sociétés jeunes une supériorité de morale, je ne doute pas que les nations en vieillissant, et par conséquent en approchant de leur chute, ne présentent aux yeux du censeur un état beaucoup plus satisfaisant. Les usages s'adoucissent, les hommes s'accordent davantage, cha­cun trouve à vivre plus aisément, les droits réciproques ont eu le temps de mieux se définir et comprendre ; si bien que les théories sur le juste et l'injuste ont acquis peu à peu un plus haut degré de délicatesse. »

De même il « établira sans difficulté que le fanatisme, le luxe, les mauvaises mœurs et l'irréligion n'amènent pas néces­sairement la chute des sociétés », les civilisations anciennes en fournissent des témoignages assez probants, non plus même que les mérites ou les tares des gouvernements.

Toutes ces causes secondaires ne sont pas suffisantes pour justifier l'effondrement des sociétés tant « qu'un principe des­tructif né d'elles-mêmes » n'intervient pas. C'est-à-dire aussi longtemps que les éléments de ces sociétés ne sont pas dégé­nérés.

Et l'homme dégénéré est un produit différent, au point de vue ethnique, du héros des grandes époques.

De poser alors la grande question :

« Y a-t-il entre les races humaines des différences de valeur intrinsèque réellement sérieuses, et ces différences sont-elles possibles à apprécier ?».

Et d'invoquer le témoignage des tribus les plus primitives qui ne sont pas parvenues à s'élever, en s'incorporant leurs voisins, à l'échelon de peuplade, ou qui y « croupissent, sans passer à l'état de nation, c'est-à-dire en prenant « non seule­ment les habitants mais le sol avec eux. »

Et, ce sera une surprise pour beaucoup, c'est dans les croise­ments qui s'opéreront plus ou moins facilement que Gobineau trouvera la cause des transformations et au contraire dans la répugnance instinctive aux mélanges dont l'auteur cite de nombreux exemples, celle de la stagnation. Conquérants et conquis ce sont les deux termes de l'histoire des nations, et d'il­lustrer son propos en ces termes :

« Je ne sais si le lecteur y a déjà pensé, mais, dans le ta­bleau que je trace, et qui n'est autre, à certains égards, que celui présenté par les Hindous, les Egyptiens, les Perses, les Ma­cédoniens, deux faits me paraissent bien saillants. Le premier, c'est qu'une nation, sans force et sans puissance, se trouve tout à coup, par le fait d'être tombée aux mains de maîtres vigou­reux, appelée au partage d'une nouvelle et meilleure destinée ainsi qu'il arriva aux Saxons de l'Angleterre, lorsque les Nor­mands les eurent soumis ; la seconde, c'est qu'un peuple d'élite, un peuple souverain, armé, comme tel, d'une propension marquée à se mêler à un autre sang, se trouve désormais en con­tact intime avec une race dont l'infériorité n'est pas seule­ment démontrée par la défaite, mais encore par le défaut des qualités visibles chez les vainqueurs. Voilà donc, à dater préci­sément du jour où la conquête est accomplie et où la fusion commence, une modification sensible dans la constitution du sang des maîtres. Si la nouveauté devait s'arrêter là, on se trouverait, au bout d'un laps de temps d'autant plus considé­rable que les nations superposées auraient été originairement plus nombreuses, avoir en face une race nouvelle, moins puis­sante, à coup sûr, que le meilleur de ses ancêtres, forte encore cependant, et faisant preuve de qualités spéciales résultant du mélange même et inconnues aux deux familles génératrices. Mais il n'en va pas ainsi d'ordinaire, et l'alliage n'est pas long­temps borné à la double race nationale seulement.

« L'empire que je viens d'imaginer est puissant : il agit sur ses voisins. Je suppose de nouvelles conquêtes ; c'est encore un nouveau sang qui, chaque fois, vient se mêler au courant. Désormais, à mesure que la nation grandit, soit par les armes, soit par les traités, son caractère ethnique s'altère de plus en plus. Elle est riche, commerçante, civilisée ; les besoins et les plaisirs des autres peuples trouvent chez elle, dans ses capita­les, dans ses grandes villes, dans ses ports, d'amples satisfac­tions, et les mille attraits qu'elle possède fixent au milieu d'elle le séjour de nombreux étrangers. Peu de temps se passe, et une distinction de castes peut, à bon droit, succéder à la distinc­tion primitive par nations. »

Mais les conquêtes sans fusion ne modifient nullement le peuple conquis et Gobineau avec un siècle d'avance sur l'évé­nement avait bel et bien prévu que l'Inde reprendrait « la plé­nitude de sa personnalité politique ». D'où cette loi ainsi expri­mée :

« Le hasard des conquêtes ne saurait trancher la vie d'un peuple. Tout au plus, il en suspend pour un temps les manifes­tations, et en quelque sorte, les honneurs extérieurs. Tant que le sang de ce peuple et ses institutions conservent encore, dans une mesure - suffisante, l'empreinte de la race initiatrice, ce peuple existe ; et, soit qu'il ait affaire, comme les Chinois, à des conquérants qui ne sont que matériellement plus énergiques que lui ; soit, comme les Hindous, qu'il soutienne une lutte de patience, bien autrement ardue, contre une nation en tous points supérieure, telle qu'on voit les Anglais, son avenir cer­tain doit le consoler ; il sera libre un jour. Au contraire, ce peuple, comme les Grecs, comme les Romains du Bas-Empire, a-t-il absolument épuisé son principe ethnique et les consé­quences qui en découlaient, le moment de sa défaite sera celui de sa mort : il a usé les temps que le ciel lui avait d'avance concédés, car il a complètement changé de race, donc de na­ture, et par conséquent il est dégénéré. »

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Le siècle de Gobineau n'avait pas manqué d'expliquer les différences ethniques par les conditions du climat à quoi il rétorque :

«  Malgré le vent, la pluie, le froid, le chaud, la stérilité, la plantureuse abondance, partout le monde a vu fleurir tour à tour, et sur les mêmes sols, la barbarie et la civilisation. Le fellah abruti se calcine au même soleil qui brûlait le puissant prêtre de Memphis ; le savant professeur de Berlin enseigne sous le même ciel inclément qui vit jadis les misères du sau­vage finnois. »

Les inégalités ethniques ne sont pas, par ailleurs, le fait des institutions et l'on peut dire, au contraire, que les institutions d'un peuple sont toujours une création de sa race, même lors­qu'elles leur sont imposées.

La persistance des mœurs sauvages en Armorique, « au 17e les massacres de naufragés et l'exercice du droit de bris sub­sistaient dans toutes les paroisses maritimes où le sang kymrique s'était conservé pur ».

Les colonisations contemporaines, en Orient, en Afrique du Nord, montrent assez que « les nations les plus éclairées ne parviennent pas à donner à des peuples conquis les institu­tions antipathiques à leur nature. »

Si la civilisation n'est pas commandée par la nature du sol, du climat, Gobineau constate aussi que le Christianisme, par essence, puisqu'il est œcuménique, ne saurait constituer une civilisation, à l'opposé du judaïsme et du paganisme dont les dieux étaient propres à chaque peuple.

« Depuis dix-huit cents ans qu'existé l'Eglise, elle a converti bien des nations, et chez toutes elle a laissé régner, sans l'atta­quer jamais, l'état politique qu'elle avait trouvé. Son début, vis-à-vis du monde antique, fut de protester qu'elle ne voulait toucher en rien à la forme extérieure de la société. On lui a même reproché, à l'occasion, un excès de tolérance à cet égard. J'en veux pour preuve l'affaire des jésuites dans la question des cérémonies chinoises. Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'elle ait jamais fourni au monde un type unique de civilisation auquel elle ait prétendu que ses croyants dussent se rattacher. Elle s'accommode de tout, même de la hutte la plus grossière, et là où il se rencontre un sauvage assez stupide pour ne pas vouloir comprendre l'utilité d'un abri, il se trouve également un missionnaire assez dévoué pour s'asseoir à côté de lui sur la roche dure, et ne penser qu'à faire pénétrer dans son âme les notions essentielles du salut. Le christianisme n'est donc pas civilisateur comme nous l'entendons d'ordinaire ; il peut donc être adopté par les races les plus diverses sans heurter leurs aptitudes spéciales, ni leur demander rien qui dépasse la limite de leurs facultés.

Je viens de dire plus haut qu'il élevait l'âme par la subli­mité de ses dogmes, et qu'il agrandissait l'esprit par leur sub­tilité. Oui, dans la mesure où l'âme et l'esprit auxquels il s'a­dresse sont susceptibles de s'élever et de s'agrandir. Sa mission n'est pas de répandre le don du génie ni de fournir des idées à qui en manque. Ni le génie ni les idées ne sont nécessaires pour le salut. Le christianisme a déclaré, au contraire, qu'il préférait aux forts les petits et les humbles. »

La constatation de l'inégalité des races n'empêche nullement d'ailleurs Gobineau de reconnaître une différence absolue en­tre « la plus grossière variété, le sous-genre le plus misérable de notre espèce » et certaines espèces de singes.

Mais, d'autre part, les aptitudes que peuvent montrer cer­tains noirs, à l'école des blancs, ne prouvent rien d'autre qu'une disposition plus ou moins grande à l'imitation.

« L'imitation n'indique pas nécessairement une rupture sé­rieuse avec les tendances héréditaires, et l'on n'est vraiment entré dans le sein d'une civilisation que lorsqu'on se trouve en état d'y progresser soi-même, par soi-même et sans guide. »

En fait il constate que les états de civilisations proprement originales ne sont pas comparables. Un siècle après Gobineau l'accélération de l'histoire ne confirme-t-elle pas le propos ?

Mais si, jusqu'à présent, au tiers de son introduction le mot Civilisation a été souvent employé, il n'a pas encore été expli­cité dans l'acception que lui donne son auteur. Négligeons la discussion ouverte avec Guizot qui la tenait pour un « fait », alors que Gobineau nous dit qu'il s'agit bien « d'une série d’enchaînement de faits » d'où résultent « un état », « un mi­lieu » dont il précisera les caractères, en distinguant soigneu­sement, comme le fait Guillaume de Humbolt que Gobineau prisait fort, les particularités de cet état et le perfectionne­ment de grandes .individualités, « Différence telle que les civilisations étrangères à la nôtre ont pu, de toute évidence, posséder des hommes très supérieurs sur certains rapports à ceux que nous admirons le plus : la civilisation brahmanique, par exemple. »

Tribus, peuplades, peuples, civilisations elles-mêmes, se trou­veront finalement classés en deux catégories selon qu'ils sont plus ou moins aptes à l'action ou à la contemplation, les types les plus représentatifs de ces deux civilisations étant à ses yeux la civilisation chinoise (ancienne) pour l'action et la civilisa­tion hindoue pour la contemplation, qu'il désignera encore en civilisation mâle et civilisation femelle, les deux types étant évidemment toujours mêlés plus ou moins. L'endocrinologie moderne n'a-t-elle pas montré que les éléments masculins et féminins coexistaient aussi dans les deux sexes.

Gobineau tempère d'ailleurs la rigueur de sa doctrine :

« On remarquera, en outre, qu'aux différentes époques de la vie d'un peuple et dans une stricte dépendance avec les inévi­tables mélanges du sang, l'oscillation devient plus forte entre les deux principes, et il arrive que l'un l'emporte alternative­ment sur l'autre. Les faits qui résultent de cette mobilité sont, très importants, et modifient d'une manière sensible le carac­tère d'une civilisation en agissant sur sa stabilité. »

Et les civilisations naissent de l'accord entre les régimes po­litiques et sociaux et la nature des peuples, elles se transfor­ment :

« Avec les mélanges de sang, viennent les modifications dans les idées nationales ; avec ces modifications, un malaise qui exige des changements corrélatifs dans l'édifice. Quelquefois ces changements amènent des progrès véritables, et surtout à l'aurore des sociétés où le principe constitutif est, en généra!, absolu, rigoureux, par suite de la prédominance trop complète d'une seule race. Ensuite, quand les variations se multiplient au gré de multiples hétérogènes et sans convictions communes, l'intérêt général n'a plus toujours à s'applaudir des transfor­mations. Toutefois, aussi longtemps que le groupe aggloméré subsiste sous la direction des impressions premières, il ne cesse pas de poursuivre, à travers l'idée du mieux-être qui l'emporte, une chimère de stabilité. »

La civilisation quelle qu'elle soit sera finalement : « un état de stabilité relative, où des multitudes s'efforcent de chercher pacifiquement la satisfaction de leurs besoins, et raffinent leur intelligence et leurs mœurs. » La plus haute civilisation contemplative sera pour Gobineau l'Hindoue et du type actif la chinoise.

Quant à l'Europe :

« Les vainqueurs du Ve siècle apportèrent en Europe un es­prit de la même catégorie que celle de l'esprit chinois, mais bien autrement doué. On le vit armé, dans une plus grande mesure, de facultés féminines. Il réalisa un plus heureux ac­cord des deux mobiles. Partout où domina cette branche de peuples, les tendances utilitaires, ennoblies, sont méconnaissa­bles. En Angleterre, dans l'Amérique du Nord, en Hollande, en Hanovre, ces dispositions dominent les autres instincts natio­naux. Il en est de même en Belgique, et encore dans le nord de la France, où tout ce qui est d'application positive a cons­tamment trouvé des facilités merveilleuses à se faire comprendre. A mesure qu'on avance vers le sud, ces prédispositions s'affaiblissent. Ce n'est pas à l'action plus vive du soleil qu'il faut l'attribuer, car certes les Catalans, les Pièmontais habitent des régions plus chaudes que les Provençaux et les habitants du bas Languedoc ; c'est à l'influence du sang. »

« La série des races féminines ou féminisées tient la plus grande place sur le globe ; cette observation s'applique à l'Eu­rope en particulier. Qu'on en excepte la famille teutonique et une partie des Slaves, on ne trouve, dans notre partie du monde, que des groupes faiblement pourvus du sens utilitaire, et qui, ayant déjà Joué leur rôle dans les époques antérieures, ne pourraient plus le recommencer. Les masses, nuancées dans leurs variétés, présentent, du Gaulois au Celtibérien, du Celtibérien au mélange sans nom des nations italiennes et ro­manes, une échelle descendante non pas quant à toutes les ap­titudes mâles, du moins quant aux principales. »

D'autre part, la civilisation n'atteint qu'une minorité dans chaque peuple. En France, il admettait que 10 millions sur 36 y participaient et que ces 26 millions, la paysannerie dans son ensemble, y sont hostiles.

Est-elle supérieure à celles qui ont précédée ? Oui et non, répondra l'auteur. Oui, parce qu'issue de l’élément germanique, elle n'a pas détruit et s'est approprié à peu près tout, non, car précisément elle n'excelle en rien. Ni dans les arts, ni dans le raffinement des mœurs ; dans notre passé même : « ce qu'on appelle bien-être n'appartenait comparativement qu'à peu de monde. Je le crois : mais, s'il faut admettre, fait incontestable, Que l'élégance des mœurs élève autant l'esprit des multitudes spectatrices qu'elle ennoblit inexistence des individus favorisés, et qu'elle répand sur tout le pays dans lequel elle s'exerce un vernis de grandeur et de beauté, devenue le patrimoine com­mun, notre civilisation, essentiellement mesquine dans ses ma­nifestations extérieures, n'est pas comparable à ses rivales ».

Après avoir ainsi constaté, avec modestie, on le voit, la su­périorité de la civilisation blanche, Gobineau va faire l'inventaire, avec les moyens de son temps, des caractères propres à chaque race et il est évident que l'anthropologie moderne et l'ethnologie ont cheminé depuis, il reviendra aux constatations d'évidence, à la permanence des traits raciaux, quelles que soient les transplantations, à l'exclusion de tout croisement, et l'anarchie ethnique d'une bonne part de l'Europe, dans les grandes villes et dans les ports, l'inégalité intellectuelle des races, exception faite encore des individualités, pour porter finalement jugement sur notre civilisation :

« Attendons pour nous vanter, que nos pays, qui depuis le commencement de la civilisation moderne ne sont pas encore restés cinquante ans sans massacres, puissent se glorifier, com­me l'Italie romaine, de deux siècles de paix, qui n'ont d'ailleurs, hélas ! rien prouvé pour l'avenir !

« La perfectibilité humaine n'est donc pas démontrée par l'état de notre civilisation. L'homme a pu apprendre certaines choses, il en a oublié beaucoup d'autres. Il n'a pas ajouté un sens à ses sens, un membre à ses membres, une faculté à son âme. Il n'a fait que tourner d'un autre côté du cercle qui lui est dévolu, et la comparaison de ses destinées à celles de nombreuses familles d'oiseaux et d'insectes n'est pas même propre à inspirer toujours des pensées bien consolantes sur son bonheur d'ici-bas. »

Le comte de Gobineau était certes un pessimiste, mais un siècle après lui il faut bien constater que les problèmes qu'il citait — notamment celui de la faim — sont encore posés au­jourd'hui et que si les progrès dans les domaines de la science sont patents, il n'avait pas tort de douter du pouvoir civilisa­teur de l'Imprimerie et pouvons-nous lui reprocher de dire que c'est bien à tort que toutes les civilisations qui nous ont pré­cédés ont cru à leur immortalité ?

Au demeurant ses conclusions sont sans complaisance et d'une rare objectivité :

« A la multitude de toutes ces races métisses si bigarrées qui composent désormais l'humanité entière, il n'y a pas à assigner d'autres bornes que la possibilité effrayante de com­binaisons des nombres. »

C'est sans doute à partir de cette constatation qu'on put prétendre d'abord arrêter le processus de décadence, ensuite restaurer de belles races.

Y parviendra-t-on ? A terme nous sommes évidemment con­damnés, mais quand on se contente, comme Gobineau, de vivre dans l'Histoire, quelques millénaires de plus ou de moins ne sont pas rien !

Si l'on veut en tout cas éviter de dire trop de sottises en parlant d'un si brûlant problème que le racisme — et qu'il est urgent de résoudre humainement — il convient de lire ce livre.

J.M. AYMOT

Note :

(1) Odyssée XV.

Sources : Introduction à  «  l'Essai sur l'Inégalité des Races humaines » Poche-Club.

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JEAN RASPAIL OU L’ÉTERNITÉ CONTRE LA MODERNITÉ

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Jean Raspail nous a quittés le 13 juin alors qu’il abordait ses 95 ans. Pourtant, il en avait traversé des mers, atteint de nombreux rivages, il n’atteindra pas celui-là. Il a changé de rive.

Contre la modernité.

C’est en 1986, dans Les yeux d’Irène, roman de Jean Raspail, pour qui j’ai vécu une passion personnelle, paru en 1984, que j’ai découvert l’existence des Alakalufs, un des peuples les plus vieux de la terre, natif de l’extrême sud du continent américain, un peuple indien d'Amérique du Sud vivant au Chili dans le détroit de Magellan. Comme d’autres explorateurs, comme tant de voyageurs, Jean Raspail avait rencontré ce peuple, en 1951, sous la neige et dans le vent qui l’avait emmené sur cette terre extrême. La rencontre entre deux civilisations. De cette courte rencontre qui l’avait marqué, il avait souhaité écrire leur histoire.

Qui se souvient des Hommes ? était le titre de ce « roman » consacré aux Alakalufs. Ce livre aurait pu être présenté comme une « épopée » ou une « tragédie » humaine, recréant le destin de ces êtres, nos frères, que les hommes qui les virent hésitèrent à reconnaître comme des Hommes.

Déjà, en l’an Mil, l’Islandais Leif Erikson avait découvert le Nord du continent américain, faisant des hommes du Nord, les Northmen, les premiers Européens présents sur le territoire outre-Atlantique. Presque mille ans après, le jeune explorateur français, Jean Raspail croisait un canot sur lequel des hommes et des femmes, présents ethniquement probablement depuis des milliers d’années, pêchaient. Comme les Indiens s’étaient méfiés des Européens de l’an Mil, ils ne pouvaient que se méfier de ceux de l’an Deux mille. Leif Erikson n’avait même pas utilisé les cartes de l’explorateur Pythéas, qui, au IVe siècle avant notre ère, avait sillonné l'Atlantique et atteint le cercle polaire septentrional. Comme Leif Erikson, mais au sud de ce continent, Jean Raspail s’y était laissé égaré. Après avoir traversé l’Amérique, à partir de l’Alaska, il avait rencontré l’homme éternel, celui qui avait refusé tout mélange. Celui qui se méfiait du « dieu blanc ».

« Là-bas, au loin, si loin… » comme le sous-titre le livre, qui reprend l’intégralité de sept romans de Jean Raspail, édité dans la collection Bouquins par Robert Laffont en 2015 avec une superbe préface de Sylvain Tesson. Jean Raspail faisait partie de ces conquérants pacifistes, ceux pour qui la terre, patrie charnelle, crée et pérennise la différence.

Tous ces explorateurs, Pythéas, Leif Erikson, Jean Raspail avaient probablement cherché le lieu où disparaissait le Soleil, à l’Ouest du monde, avant de renaître.

Ce Grand Sud, appelée souvent Patagonie, partie méridionale de l’Amérique du Sud, était à l’origine, selon les légendes et certaines statues découvertes, la regio gigantum (« région des géants » en latin). Et les hommes qui y vivaient encore étaient appelés à disparaître car leur nombre se réduisait, peu à peu.

Ils n'ont jamais été très nombreux. La population totale n'a jamais dépassé les 5 000 individus. Dans les années 1930, les Alakalufs se sont sédentarisés sur l'île Wellington, dans la ville de Puerto Eden, port chilien. Ils représentaient l’histoire du monde. Jean Raspail l’avait compris.

Roi sur sa terre.

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Déjà, en 1981, Jean Raspail avait publié Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie ou le destin vécu d'un aventurier français qui débarqua en Argentine en 1860 et se fit proclamer roi d'Araucanie et de Patagonie par les populations indigènes locales. Ce livre avait obtenu le prix du roman de l'Académie française. Cet ouvrage relate l’histoire d’un aventurier venu du « Périgord vert » qui s’autoproclame roi, le 18 novembre 1860, par les tribus de cavaliers qui menaient contre l'Argentine et le Chili les derniers combats de la liberté et de l’identité. Il régna quelques mois, sous le nom d'Orllie-Antoine Ier (écrit parfois Orélie-Antoine Ier) galopant à leur tête en uniforme chamarré, sous les plis de son drapeau bleu, blanc, vert. Et puis, la chance l'abandonna. Trahi, jeté en prison, jugé, il parvint à regagner la France où un autre destin l'attendait, celui d'un roi de dérision en butte à tous les sarcasmes, mais jamais il ne céda. En effet, bien que le royaume n'existât plus, il créa autour de lui une petite cour, attribuant ainsi décorations et titres. Roi il resta, mais solitaire et abandonné, il mourut dans la misère le 17 septembre 1878, à Tourtoirac, en Dordogne, où il était né.

Les Indiens ont disparu, mais la symbolique du livre tient au fait que ses sujets se comptent aujourd'hui par milliers, en France et à travers le monde, car son royaume est éternel. Il symbolise ce peuple identifié à sa terre, comme les Alakalufs.

Symboliquement, en 1989, puis en 1998, Jean Raspail avait « occupé » brièvement l'archipel des Minquiers, archipel normand situé au sud des îles Anglo-Normandes et qui fait partie du bailliage de Jersey : un éparpillement de granit peuplé de lapins, au sud de l’île. Jean Raspail réagissait en représailles à l'occupation des Malouines argentines, territoire purement patagon, par les Britanniques. Toujours ce choix de l’identité charnelle des hommes.

Qui se souviendra de nous ?

En 1973, l’écrivain publie ce qui deviendra un livre emblématique, toujours sous l’épitaphe de « roman » : Le Camp des Saints, chez l’éditeur Robert Laffont. Roman apocalyptique qui se situe dans la France de 2050, confrontée à l’arrivée massive de migrants sur ses côtes azuréennes comme si le paradis bleu, de la couleur des yeux de Jean Raspail, devait affronter une invasion d’individus représentant une véritable subversion. Lorsque l’Azur s’assombrit.

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Le Camp des Saints, dès 1973, fut un succès de librairie. Il fut édité, en langue anglaise, à l’étranger et réédité, en français, à de nombreuses reprises.

Jean Raspail, dès 1973, met l’accent sur un discours démographique entre le Nord et le Sud. Il a constaté, de visu, la disparition de peuples qui se pensaient éternels. Ces romans ne sont que la modélisation de ses expériences humaines. Il a constaté que la modernité absorbait la vie des peuples et que la faiblesse de la démographie traduisait la fin des peuples.

En 1970, l'Académie française lui avait remis le prix Jean-Walter pour l'ensemble de son œuvre mais lorsqu’il postulat à l'Académie française le 22 juin 2000, il ne réussit pas à être élu au siège vacant de Jean Guitton. Pourtant, il recueillit 11 voix contre 6 pour Max Gallo et 4 pour Charles Dédéyan, sans toutefois obtenir la majorité requise. Sans doute Le Camp des Saints l’empêcha-t-il de devenir Immortel.

Lui, le chasseur d’éternité, l’explorateur de peuples enracinés, est parti à une époque où le nomadisme imposé est l’essence de notre civilisation déclinante. Il était alors chercher, à l’Ouest, l’origine de l’humanité. Il pensait les civilisations mortelles, non par idéologie, mais par expérience, par souci d’observation. Il avait vu disparaître les Alakalufs, il ne souhaitait pas la disparition d’autres civilisations.

Il ne se pensait pas prophète. Comme on dit aujourd’hui, probablement un simple lanceur d’alerte.

Emmené par les oies sauvages, il a dû traverser la rive de l’ailleurs. Celle au-delà de laquelle tout retour est improbable. C’est effectivement la seule rive d’où il est impossible de revenir. La seule.

Franck BULEUX

Sources : METAINFOS | 16 juin 2020

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UN OUVRAGE MAJEUR ET PRÉMONITOIRE : LE CAMP DES SAINTS de Jean RASPAIL

 

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(Le Camp des Saints - R. Laffont, éditeur)

«          Accepte le fardeau de l'Homme Blanc

«          Et reçois son éternelle récompense :

«          La haine de ceux que tu protèges

«          Le mépris de ceux qui valent moins que toi ».

Rudyard Kipling.

Devant certains livres, bien trop rares hélas, une question primordiale nous vient, la dernière page lue, le volume refermé entre nos mains : « Pourquoi l'aimons-nous ? » — C'est élémentaire, et point toujours facile à définir... On peut, certes, tenter de répondre, bien ou mal, par les moyens classiques d'analyse portant sur le fond et la forme ; ou bien encore, plus insidieusement, par un examen intérieur : ce livre peut, tout bonnement, répondre à l'organisation de notre cœur, aux croyances de notre esprit —en somme correspondre à nous en rencontrant nos sentiments profonds. Et voilà bien une des vraies limites de la critique, le signe même de sa relativité ! D'où l'importance du premier mouvement qui nous anime, quitte, parfois, à le rectifier après ré-examen. C'est, en somme, un peu soi-même que l'on observe à propos d'une nouvelle rencontre et de ses répercussions sur notre sensibilité... Alors ? Répulsion ? Réserve ? Indifférence ? Admiration ?

En tout cas, aucune hésitation n'est possible à propos du « Camp des Saints » ; nous pensons tenir ici un chef-d'œuvre de bon sens et de courage, avec la révélation d'un talent et d'un tempérament. Un livre rarissime aussi, car prophétique dans toute la force du terme : il comporte en effet, simultanément, un portrait exact de notre temps, avec le diagnostic parfait de l'état agonique de l'Occident, et un exposé à peine imaginaire de notre avenir, par le truchement d'une fiction aussi plausible que passionnante !

Prenez donc ces éléments, associez-les harmonieusement, faites-en un roman de la plus excellente qualité, et osez le publier : il est à craindre, compte tenu du sujet choisi, que vous alliez droit à la catastrophe financière, si ce n'est au suicide social ! — Car, si vous pouvez, aux applaudissements unanimes de toute intelligentsia contemporaine, remettre en cause les principes les plus fondamentaux de notre civilisation, encourager pêle-mêle inceste ou homosexualité, vol, reniement, trahison des vieilles valeurs et de toute parole donnée, s'il vous est permis de piétiner le sens de l'honneur, d'encourager la pyromanie, de faire souiller toute beauté, d'insulter tout désintéressement et de bafouer toute noblesse, il vous faut néanmoins vous souvenir — prudemment, cette fois ! — qu'il reste un sujet interdit, hyper-tabou, le RACISME, si, par pure folie, vous aviez le front de ne pas l'envisager comme une condamnation exclusive, totale et irrémédiable de l'Homme Blanc, de ses concepts propres, et des Civilisations qu'il édifia à partir d'eux ! ! !

Dans ce cas précis, vous aurez couru sciemment le risque d'enrager de haine une église, véritable maffia où se retrouvent toutes les variétés, hélas à nous bien familières, d'abrutis, de snobs et d'authentiques canailles voisinant avec tous les ahuris aux bonnes volontés viciées, devenues toxiques. Tous ces gens-là, disposants d'immenses moyens et dotés d'un incroyable fanatisme se révéleront très dangereux, parce que dérangés par vous dans leur travail. Et nous savons d'expérience que la supériorité de ceux-là réside indéniablement dans le fait qu'ils n'oublient jamais, EUX ! — dès lors, ce qui attends l'auteur ingénu, ou le téméraire qui a osé penser à rebours, dire ce qu'il ne fallait pas en croyant naïvement à une vraie liberté d'expression, c'est, au mieux, le silence scandalisé le plus hermétique, le plus définitif; et, pour le pire, dans certains cas, une mort subite et inexpliquée... Avis aux amateurs, ces aimables perspectives ne sont nullement poussées au noir, mais relèvent toutes d'évènements contemporains...

Voyons, souvenons-nous : Yves Malartic a écrit, vers 1948-49, un des romans les plus étonnants et les plus vrais sur l'écrasement de l'Allemagne, et l'immonde traitement des vaincus : livre de Vérité (1). En a-t-on parlé, l'a-t-on simplement lu ? Point du tout, pensez donc ! Le temps était aux insanités pornographiques, sadiques, mensongères jusqu'à l'outrance de Mr. Helms-Liesenhoff (2), (actuellement ré-édité, d'ailleurs!) alors salué à grandes sonneries de trompes par une critique vautrée dans la sanie. Et ce joli monsieur à la mode n'était que le digne précurseur des grotesques cornichonneries de Mr. Swen Hassel, tâcheron de l'infect aux astronomiques tirages ! (3).

Plus près de nous, quelqu'un a-t-il jamais reparlé, depuis 1960, d'André Lavacourt, auteur de l'excellent « Français de la Décadence »? (4) Et Marcel Clouzot, avec son « Occident » si original et riche, a-t-il eu le plus infime succès ? (5) Un reniement extraordinaire — unique, sauf erreur, dans toutes les annales de nos lettres — a bien valu la vie (et même la survie littéraire, au moins partielle...) à Louis-Ferdinand Céline, mais l'éditeur des quatre fameux pamphlets (6), Denoël, est bel et bien mort, un matin, d'une rafale de mitraillette envoyée à bout portant, alors qu'il réparait une roue de sa vieille voiture... Allez donc savoir pourquoi ? Et tâchez donc de deviner qui diable a fait le coup ?

Pour ce qui est de Jean Raspail, nous ignorons évidemment tout de son futur destin littéraire et autre ; nous ne pouvons que le souhaiter durablement glorieux, mais sans y croire trop, à cause de l'imbécillité de l'époque, de la veulerie et des illogismes des braves gens, de la mémoire inusable, de la cohésion et de l'efficacité hargneuse des autres... En tout cas, devant des sujets où se détecte le moindre relent de questions raciales, le seul talent des habiles réside dans l'art de l'esquive, la prompte dérobade à défaut du conformisme universaliste le plus strict... Eh ! Que voulez-vous, il faut bien vivre, n'est-ce pas ? — Or, ô scandale ! Ne voilà-t-il pas que Raspail a du talent tout court, sans prudence, réserves, complexes, etc. ! Il a un talent fou, « à crever l'Ecran », dirait-on au cinéma, et il semble trop courageux pour être habile, au sens alimentaire du mot ! Voilà qui, du coup, nous éclaire parfaitement : nous savons désormais pourquoi nous aimons son livre, pourquoi il sera honni ou ignoré par la critique et, au fait, nous tenons notre premier adjectif : ce bouquin est, tout simplement, FULGURANT !

Les mots s'usent, l'usage des qualificatifs les affadit... comment leur rendre force et jeunesse, comment choisir parmi ceux qui maintenant se bousculent, sous notre plume ? La règle élémentaire de la critique est bien de se méfier d'un goût trop vif, de l'outrance dans l'éloge ou le blâme. Nous ne l'ignorons pas, mais allons, pour une fois, demander à nos lecteurs de nous passer une forte bouffée d'enthousiasme ! Il est si bien fait, ce livre, si bien senti, et le cas de l'auteur tellement rare !

Dans la masse de papier sale qui jaillit chaque jour sous les rotatives des marchands, bien des trésors doivent se perdre ! Nous avouons, à notre honte, que nous n'avions jamais distingué les œuvres de Jean Raspail, — et c'est une lacune que nous allons combler ! Il paraît que cet homme est grand voyageur : fort bien, mais cela suffit-il ? Combien de parfaits imbéciles ont-ils, aujourd’hui, les moyens de voyager ? Le kilométrage parcouru par bien des vedettes de la presse internationale est impressionnant, mais certes moins que les bourdes et bévues qui envahissent leurs papiers : on peut glorieusement rester un abruti du Cap Nord à Tombouctou, tout voir, prétendre tout savoir, et ne jamais rien comprendre ! Reportez-vous à votre journal habituel : tout est, décidément, dans la qualité de l'homme, qu'il se déplace ou qu'il médite : et il est indispensable de méditer un brin en se déplaçant beaucoup. C'est sûrement le cas de Raspail !

Un voyageur est, d'abord, un homme qui sait voir bien ; s'il n'est ni conditionné, comme dans « Le Meilleur des Mondes », ni bloqué dans son fonctionnement cérébral par irruption d'une religion métaphysique ou laïque, s'il n'est pas muselé par les prudences ou castré par les routines, il est bien placé pour tirer de simples conclusions logiques de ce qu'il a vu. Tout commence là. Ses yeux, et le simple réalisme vont lui persuader qu'il existe des races, des différences physiques et psychologiques entre elles, que ce qui est bon pour l'une ne l'est pas automatiquement pour l'autre, — au contraire, bien souvent ! C'est l'évidence même, hors de toute théorie... Par exemple, vers la fin de la dernière grande glaciation, nos lointains ancêtres durent danser de joie, sur le seuil de leurs cavernes, devant le recul des énormes masses gelées... Depuis, les Blancs ont ordonné le chaos : ils ont tracé des routes, levé des digues, creusé des ports, construits ponts et cités, inventé l'astrophysique et la vaccination, la machine à vapeur, la dynamo, l'imprimerie, l'électronique, la fusion nucléaire et la fusée interplanétaire... Ils ont, surtout, inventé le travail désintéressé, consenti par le père et légué aux fils, alors que l'auteur accepte de ne jamais jouir de son labeur, mais en projette le résultat vers l'avenir lointain de sa race. Voilà le plus beau des dons, peut-être, plus caractéristique du détachement de l'animalité que l'invention de la fourchette ou de la valse viennoise : cela est aussi grand que de transmettre la vie, ou de donner son sang... Bref, nous, Blancs, avons beaucoup travaillé, — et la richesse dont on veut aujourd'hui nous faire crime, n'est-ce pas, d'abord, du TRAVAIL EN CONSERVE ? Et, pendant ce temps-là, 40 ou 45.000 ans, nous fûmes à peu près seuls ! Les noirs dansent toujours, et ce sont, d'ailleurs, des danseurs remarquables, des danseurs-nés ! Au fond, philosophiquement parlant, dans l'absolu, n'ont-ils pas raison d'avoir toujours dansé ?

Monsieur Raspail n'a cure de cela ; comme nous tous, il vit dans le relatif, avec les choix essentiels que cette situation comporte. Il s'est donc aperçu que le racisme n'est nullement une métaphysique, non plus qu'une codification du meurtre systématique, comme s'acharne à nous le faire croire une hideuse clique dont le but véritable nous semble être de rendre notre monde assez laid pour y passer totalement inaperçue. Il y a vu une hygiène, un empirisme prudent et mesuré. En comparant les mœurs, modes de vie, effets du travail accumulé opposés à ceux du « Inch'Allah ! », il a perçu exactement ce que nous étions, nous blancs, et pressenti avec acuité ce qui devait nous arriver à force de marcher sur la tête, de nous laisser ahurir, décérébrer, envahir par les détritus physiques et moraux en tous genres. Ne cherchons pas plus loin la racine naturelle de ce gros livre : elle s'accroche simplement dans le nutritif terreau du bon sens ! Voici l'enfant devant le Roi Nu, le Huron chez Marie-Chantal, le médecin de campagne parmi les Diafoirus : « Attention, Messieurs : Gangrène ! sauf amputation, c'est la mort dans les 48 heures » ! — Voilà tout ! Et bien, chers lecteurs, en ce printemps de 1973, il est tout bonnement prodigieux d'entendre une telle musique ! Quelle secousse que de trouver un livre qui se peut résumer en dix lignes et ne point s'épuiser en trente pages de commentaires ! C'est une gageure que de réunir tant de richesse, de réflexions possibles avec tant de suite dans l'agrément de la lecture ! Ce travail est une merveille, par quelque plan qu'on l'envisage...

L'argument est simple : dans des années proches, une famine chasse de l'Inde une immense foule de misérables : 800.000 ? Un million ? — Le détonateur qui est censé tout déclencher est la fin supposée d'une pratique bien réelle, à la fois pitoyable et inconséquente, consistant, silencieusement, depuis des années, à faire adopter par des familles européennes des enfants de couleur, exportés de pays misérables et ravagés par la guerre (7). — Ces gens s'emparent d'une flotte hétéroclite de vieux raffiots pourris, s'embarquent et mettent le cap sur l'Occident. Quarante-cinq jours plus tard, ils accostent en France, sur la Côte d'Azur, et l'Homme Blanc cesse d'exister, partout, dans le monde qu'il modela et organisa jadis...

Voilà, résumé en douze lignes, ce qui remplit plus de quatre cents pages haletantes, incomparables de qualité, et qui pourraient bien ne plus relever, un jour prochain, de l'aimable fiction, mais de la plus grimaçante réalité ! Est-ce pour cela qu'on ne peut plus se détacher du livre commencé ? Peut-être ; mais la progression dramatique, au cours du récit, ne tient pas uniquement au talent narratif de Raspail : c'est aussi son sens de l'analyse qui intervient pour fixer notre intérêt. La flotte misérable qui recèle en ses flancs la mort de l'Occident en lui apportant « un million de Christs », et rampe vers lui, avec une lenteur inexorable, ne mobilise pas uniquement notre sensibilité comme, par exemple, la descente du pendule mortel dans le puis d'E. Poe. Ce qui passe les bornes de l'horreur, ici, c'est surtout l'exposé de la décomposition interne des nations blanches devant leur destin, un peu comme si, à chaque seconde, le supplicié de Poe pouvait arrêter la machine infernale et, au contraire, s'abandonnait. Il se trouve là un ressort dramatique inédit que l'auteur a bandé à son maximum. On a le cœur crevé en voyant, au premier rang des condamnés, la France aveugle, encrapulée, titubante, droguée, ivre de folies verbales, accablée d'idées suicidaires et détruite par ces poisons bien plus encore que par un sous-prolétariat racialement et socialement inassimilable. C'est, d'ailleurs, sa propre jeunesse qui la liquidera avec dégoût, et sans merci. Ce coup de grâce venu de l'intérieur aura deux aspects : idéologique, par conquête mentale d'abord, permettent l'anéantissement physique immédiatement après. Que le lecteur veuille bien nous croire : on ne peut lire ces pages-là sans frissonner, soudain glacé jusqu'aux os.,.

Eh oui, les murs de Troie ne pouvaient tomber que par l'intérieur, sous les coups des Troyens. Ces vieux mythes seraient-ils alors prophétiques, relèveraient-ils de la prémonition ? Et quelles excuses aurions-nous de choir, après de si claires mises en garde ? Peut-être le Savoir n'est-il décidément pas plus transmissible que l'expérience ! Mais en tout cas, la « Cinquième Colonne » légendaire de 1940, inventée alors de toute pièces pour disculper incapables et canailles qui avaient jeté la France dans une inconcevable catastrophe, nous la voyons bien œuvrer chaque jour, à visage découvert ! Et là, pour la clouer au pilori, Raspail trouve des accents d'une telle véracité qu'ils ne relèvent plus de la satire ou d'un maniement supérieur de l'ironie : les empoisonneurs sont, littéralement, filmés, et leurs modes de penser, leurs tics oratoires, tous les trucs de leurs techniques de pourrisseurs se voient fixés en pleine lumière. Pour nous, c'est là qu'est le cœur vivant de la terrible mise en garde de l'écrivain, au cours du répit que laisse aux futures victimes la lenteur de l'escadre étrangère, il procède à une analyse clinique des progrès dévastateurs de l'idéologie et des actes de ceux qui la diffusent. Raspail se sert adroitement de textes réels, déjà répandus, de situations connues, révélées par la presse, de faits divers célèbres, typiques et récents. D'où le malaise du lecteur, qui, évoluant en pays de connaissance, se dit tout à coup qu'il a déjà vécu cela, qu'il marche dans le réel, que ce n'est pas du roman...

On pourrait noter, en exergue de l'ouvrage, la citation bien connue de Chesterton : « Le Monde semble mené par des Pensées Chrétiennes devenues folles ». Certes ! Et Jean Raspail distingue admirablement que certaine faiblesse, dans le décervèlement actuel, peut devenir une sorte d'arme absolue, à employer contre des gens innocents, mais ahuris, complexés, culpabilisés depuis des années par toute une engeance difficilement définissable. Il désigne ceux qui nous ont ainsi sapés sous un terme vague, elliptique, en se gardant de personnaliser : « La Bête ». Nous y voyons une ultime prudence, en l'état actuel du monde en général, et de la Législation dite Française en particulier ! A chacun d'interpréter ici, très librement...

La fougue de Raspail est merveilleuse pour aller fouailler tous les auxiliaires de cette vilaine Bête : tout y passe, quasi nominativement. Notre homme ne doit pas compter énormément d'amis dans les Salons du Tout-Paris, ni avoir souvent envie d'aller croquer des petits fours aux réceptions de S.E. l'Ambassadeur de l'Inde ! Sont fustigés — et de quelle poigne ! — abbés, cardinaux et Papes, belles âmes progressistes, bonnes consciences professionnellement rétribuées, cuistres et histrions de la radio et du spectacle, singes abrutisseurs de la télévision, caractériels enseignants de l'Université à l'Ecole Primaire, avec les ratés, les aigris, les fruits secs, humanitaristes de bazar, tarés sonores et cervelles creuses, hyppies, asociaux rêvant de confuses vengeances, objecteurs de conscience à sens unique, etc., etc. : c'est un fantastique défilé de toutes nos tératologies mentales, c'est un cauchemar virant tout à coup au réel, comme une terreur nocturne qui, soudain, quitterait notre lit pour envahir notre chambre, puis toute notre maison. Ah ! il est bien temps de geindre après avoir tout accepté, sinon tout encouragé ! Tu l'as voulu, Georges Dandin ! Les tueurs n'étaient pas dans tes rêves, bien apprivoisés, mais au naturel, et sous ton propre toit ! Et meurt ton dernier cri dans ton dernier souffle !

Il est, en vérité, indispensable de toujours prévoir les conséquences de ce que l'on fait. Arrêtons-nous donc ici un moment, car le point est d'importance... Tous ces maux qui défigurent et corrodent l'Occident, le conduisant inéluctablement vers un affreux destin, tel celui prédit et annoncé par M. Raspail, tombent-ils vraiment de la Lune, à la stupeur des peuples ? Résulteraient-ils d'une sorte de génération spontanée ? Sont-ils pleinement nouveaux, totalement imparables parce qu'inédits ? Mais POINT DU TOUT ! ! ! Matérialisme dogmatique contre matérialisme hypocrite, horreur rouge contre abjection du Veau d'Or, les iniquités et les crimes d'un camp relançant l'autre en un balancement sans autre issue que fatale, et la rage des nihilistes, et les aveuglements des jouisseurs, et la démission des « élites », et les égarements des moins mauvais, et le chaos racial par là-dessus, c'est du neuf? Nous n'avions jamais été prévenus, personne n'avait jamais vu ça, vraiment ? Allons donc ! Ces tares étendent sur nous leur ombre depuis pas mal de lustres ! Et il y eut bel et bien une réaction, naguère, qui fit un certain bruit en osant contrer, de face, les systèmes déjà en place, et dont l'actuel succès entraîne notre agonie. En clair, vous tous, écœurés par la porcherie ambiante, n'avez voulu hier, à aucun prix, du Fascisme, ni, surtout du Nazisme ? Tout au contraire, vous vous êtes acharnés à définir a contrario vos valeurs, votre idéal de vie par rapport aux concepts moraux ou esthétiques de vos ennemis, et ce, durant les années de lutte, et depuis ? Fort bien ! Les résultats éclatent sous nos yeux, ils sont plus que probants : tout cela pétille d'intelligence, c'est une fête de l'Esprit ! ! !

Ainsi, les jeunes vainqueurs de 1940 chantaient admirablement, à quatre voix, le long des routes, des hymnes de paysans et de chasseurs, scandés, naïfs, virils et harmonieux : quatre ans plus tard, vous avez tous hurlé de joie quand une horde de dégénérés beuglants vous saoula de « Hey Ba-Be-Li-Bah ! » et vous révéla les splendeurs harmonieuses du « Chatanoogah Tchow-Tchow »... Parce que les Nazis aimaient la discipline et acceptaient le renoncement, vous avez intronisé le débraillé canaille et proscrit l'esprit de sacrifice. Vos adversaires glorifiaient les marbres grecs, la lumière de Vermeer et les ors de Rembrandt, alors, vous avez idéalisé la statue de tôle ondulée et l'art informel, pour aboutir tout récemment à l'exhibition de déjections (au sens physiologique du terme !) dans des expositions officielles — et subventionnées ! — d'Art Moderne. Vos ennemis voulaient, à l'origine, une certaine pureté raciale et quelques ségrégations nécessaires, et vous avez acclamé, sans fin, la chiennerie universelle. Ils avaient le respect de leurs aïeux et glorifiaient le travail de leurs pères, et, dès lors, vous avez permis, sinon voulu que vos propres fils vous crachent au visage (8). Les Allemands vous défiaient de front : vous les avez fait assassiner dans le dos. Ils professaient fidélité à mort envers la foi jurée : pour en venir à bout, vous avez rendu obligatoires tous les parjures, et récompensé tous les reniements. Votre manichéisme a parfois dépassé les limites du délire : d'aucuns n'ont-ils pas rejeté savon et poil court parce que les maudits respectaient leur corps ? Quand vous avez vu vos alliés gagner la partie, vous avez baptisé « rééducation » les premiers lavages de cerveau pratiqués sur des prisonniers vaincus, et vous avez assourdi l'univers de vos glapissements, proclamant que la Civilisation avait vaincu la Barbarie. L'aumônier militaire (catholique!) du général Leclerc voulait imposer un noir par famille allemande après la victoire ! ! ! Tout ça, aux côtés de Staline, le broyeur de peuples, de Churchill glorieux d'avoir calciné tous vifs d'innombrables enfants allemands, et de M. Roosevelt, qui voulait nourrir veuves et orphelins survivants avec des soupes populaires durant 40 ans ! Après quoi, vous avez baptisé chaque coins de vos villes du nom de gens qui clamaient bien haut vouloir procéder à la grande inversion des valeurs ? Mais ce n'est plus un roman, c'est, pour de bon, une histoire de fous, de fous à lier ! Trêve de commentaires : si vous êtes contents, il y a de quoi ! C'est parfait : vous allez maintenant crever de vos propres principes, et de la belle victoire de vos grands amis, un point c'est tout ! — Voyez-vous, s'il est encore un remède, c'est nous qui le connaissons — sachant aussi, d'ailleurs, que 1' « Histoire ne repasse pas les plats ». Il est bien dommage, au fait, que M. Raspail n'aborde pas cet aspect de la question... Mais enfin, jamais, nul ne peut prétendre être vraiment complet.

Dans ces conditions, ne commettons pas l'erreur de nous laisser aigrir. Au passage, heureusement, les traits vengeurs pleuvent drus, les gifles claquent, sèchement sur la trogne des grotesques... Sa Sainteté Benoit XVI ! Les Pasteurs volants ! Les Dames Patronnesses de l'Ordre de Malte, et combien d'autres ! Impossible de tout citer, de tout dire. L'exégèse du livre risquerait de comprendre autant de pages que l'œuvre elle-même, et ce serait pitié, car elle atteindrait difficilement la qualité du coup de patte, le sens du mouvement, la chaleur et la vivacité qui font étinceler ces lignes illuminant un récit qui pourrait n'être qu'épouvantable sans l'ironie, l'émotion et, bien souvent, la drôlerie de l'écrivain. Nous renvoyons donc nos lecteurs à leur librairie, d'urgence, en leur promettant plaisir et enrichissement de qualité. Les hyènes qui prévoient de vivre de nos cadavres, les techniciens payés pour dissoudre nos volontés et liquider nos valeurs vont faire silence : alors, qu'au moins une minorité crie fort son admiration motivée, propage et encourage la lecture du livre ; si ces gens ne se manifestent pas, ils sont dignes du sort qui les attend, et Raspail eut bien tort d'écrire !

Maintenant, après assentiments et éloges amplement mérités, regardons de près pour voir ce qui nous a semblé moins probant, quoi que souvent tout aussi talentueux, dans l'excellente narration de M. Raspail : à nos yeux, ce ne sont que minces failles dans le bloc, dix lignes par-ci, par-là ; nous nous permettons de les mentionner ici à cause de la vigueur et des exceptionnels mérites du tout : il n'est pas d'œuvre de bon aloi qui ne souffre contradiction sur des points secondaires, et ne stimule l'esprit en nourrissant la discussion.

Deux fois au moins, l'auteur fait mourir des apprentis-sorciers, des renégats que nous connaissons bien : le Blanc dévié, dévoyé, retournant toutes ses qualités intrinsèques de ténacité et de persévérance contre sa propre race (9). Et l'auteur laisse à ces hommes, comme ultime pensée au seuil de la grande nuit, un « confus regret de l’Occident » (Page 60) — une « contrition parfaite » de leurs actes (P. 363). Ceci nous paraît une erreur... il nous est personnellement arrivé de nous trouver parfois en très mauvaise passe — pour parler français, en péril de mort imminente, dont une fois au moins en pleine lucidité, sans que nul doute ou ombre de regret ne vienne voiler ce qui nous semble évidence, vérité bien claire. Quand une idée directrice anime un homme avec la vigueur d'une foi religieuse, au point de conditionner toute sa vie, l'arbitraire s'efface : qu'il s'agisse d'une illusion, d'une erreur, d'une folie, d'un crime même, il n'importe : nous arrivons ici au domaine de l'idée fixe : il est hautement improbable qu'il puisse y avoir hésitation, ébauche de revirement, repentir au suprême instant. En adoptant cette hypothèse, on peut obtenir un effet littéraire et moral très impressionnant, et M. Raspail sait faire mouche ! Mais le fait doit être, dans la réalité, bien rarement exact ! Ce serait trop beau si la « vérité vraie » venait, en passant, faire risette au malheureux aveuglé toute sa vie, avant l'engloutissement dernier ! Nous préférons faire à nos adversaires, à ceux qui voient, sentent, pensent et croient à notre opposé, s'ils sont sincères, le crédit d'une mort intégralement conforme à leur foi, celle-ci fut-elle parfaitement démente. Malraux est logique quand il fait se jeter, bombe au poing, un des héros de la « Condition humaine » contre une auto-blindée « ... avec une joie extatique ». — A chacun ses dieux, — ayons la générosité de ne point douter du dernier battement du cœur de nos ennemis...

Il se trouve aussi un passage où Raspail traite de la camaraderie rigolarde, braillarde et passablement vulgaire qui règne chez des troupes ultra-minoritaires montant en ligne en plaisantant avant de mourir. Cela est très probablement vrai de troupes françaises. Toutefois esthétiquement, si l'on nous passe le mot, nous préférerions voir exalter des cas de sacrifiés conscients finissant leur vie sans débraillé dans la fin d'une grande œuvre, tels les Spartiates aux Thermopyles, milices ouvrières durant la guerre d'Espagne, Garde Rouge devant Stalingrad, Waffen SS dans des centaines de cas, troupes Japonaises presque partout : hommes graves, résolus, fidèles jusqu'à la dernière balle ou regorgement final qui, tous ou à peu près, eurent la sombre grandeur de servir et de mourir sans un murmure ou une plaisanterie, sous le rigide corset de la plus inflexible discipline. Le silence est le dernier refuge de la dignité de l'homme, quand le vainqueur, indigne, ne mérite ni un mot ni un haussement d'épaules : nous aurons toujours le regret que la dernière salve de l'épopée Impériale soit partie après une expression de corps de garde. Et ceci, sans nulle « affectation amère » comme à la page 367. Enfin, tout, ici est uniquement affaire de tempérament, et c'est assez secondaire...

Voici plus curieux, vers les pages 328/331 et suivantes : le terme de l'œuvre est proche, et M. Raspail met en scène, dans un passage extrêmement pathétique, douze vieux moines, leur prieur, avec un progressiste tout à la fois déchiré et convaincu, et encore un apostat qui, lui aussi, revient vers la vérité dans les derniers moments. Tout cela confère à cette partie du récit une indéniable grandeur, par la réussite d'un effet très bouleversant. Mais cependant, il nous faut dire qu'il nous semble voir ici Raspail donner un imperceptible coup de pouce à la véracité des caractères. Les dogmes chrétiens sont difficiles d'approche, voire assez mystérieux pour le profane ; et, s'il est possible ou, au moins conforme à d'anciennes habitudes Occidentales de voir le Prêtre lutter avec les Blancs (« Vive le Christ qui aime les Francs ! »), avec les civilisés contre les Barbares (10), il n'est pas moins défendable, de la part du progressiste religieux, de prétendre servir l'Humanité contre sa Race, le Tout contre la patrie, dès lors qu'on se réfère à une Foi qui érige en Dogme l'Egalité dernière des hommes, de tous les hommes, pourvu qu'ils soient baptisés, et la primauté absolue de la « Jérusalem Céleste » sur toutes les Patries d'ici-bas... Un croyant sincère ne préfère-t-il pas, en toute logique, donner allègrement ses filles à n'importe quel allogène croyant, plutôt qu'à des blancs payens, hérétiques, schismatiques, etc. ? Ces points étant éminemment délicats, contentons-nous de signaler ici un bien intéressant sujet de discussion, toujours possible pour autant qu'on y mette finesse et courtoisie...

Nous accrochons encore, et plus durement cette fois, vers la page 401 : là, Jean Raspail s'attendrit un instant sur la mort d'une société « où l'Argent faisait aussi le bonheur ». — N'y eut-il qu'une demi-ligne dans le livre sur ce sujet, elle nous semble de trop. Elever l'Argent à la dignité de facteur positif de l'Occident défunt ? N'est-ce pas aberration pure? Pourtant, notre auteur a, visiblement, entendement clair et jugement sûr ! — II voue une salutaire exécration à toutes les variétés non-comestibles de l'espèce porcine, de De Gaulle à notre belle bourgeoisie contemporaine. Bien, très bien ! Mais comment ne pas voir que ce fut par le culte de l'Or, par cette ignoble faille que le tout premier poisson passa ? Si l'Argent peut tout engendrer, il peut tout rendre respectable ! Et donc, le porc pollueur bourré d'or pourra tranquillement, doucement d'abord, acheter les âmes, pervertir les intelligences, dépraver les goûts, abrutir de travail les humbles, sécrétant par là le Marxisme... C'est l'Argent qui jeta les vierges de haute race dans le lit des usuriers, qui fit ricaner les malins devant le désintéressement des purs, jouir le marchand des peines du pionnier, le banquier des veilles de l'inventeur, lui encore qui permit aux parvenus de rouler carosse tandis que les guerriers déchus gisaient au ruisseau (11). Ah certes, nous connaissons bien son règne : c'est du propre ! Disons donc, avec le proverbe, que l'Argent peut-être un bon serviteur et un abominable maître, souvenons-nous que, s'il permit (rarement!) le mécénat, il a fait justifier tous les esclavages et toutes les corruptions, et assurons M. Raspail que, si nous devons vivre les suprêmes instants de la race Blanche, notre regret profond portera sur la vision fière et héroïque du Soldat et du Pionnier créant un ordre dans l'Univers erratique, clarifiant, organisant, combattant comme Grecs, Latins, Germains ou Français de haute époque. Cela n'interdit pas de savoir goûter le charme de la vie, apprécier une œuvre d'art ou une jolie femme, d'ailleurs ! Mais, comme on dit crûment, il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, et bien situer Homère, Vinci ou le chevalier Bayard à quelques millions d'années-lumière au-dessus de tout banquier ou financier ! Tandis que le grand vaisseau du Monde Blanc, démâté, disloqué, craque et s'enfonce, notre regret du naufrage n'ira pas jusqu’aux centimes ! Pour nous, c'est l'Argent qui parvint à avilir la noblesse en anoblissant qui le possédait tuant par là le concept de qualité qui hiérarchisait et structurait tout l'Occident. Que ce stigmate lui reste à jamais dans notre déchéance. Que l'Or et son culte s'étouffe dans la pourriture qu'il créa serait, en vérité, pure justice : point de larmes pour lui ! — Et vive le Roi Barbare, tenaille au poing, arrachant les dents de l'Usurier !

Abordons la fin de nos critiques par ce que nous croyons être une erreur de perspective dans ce livre si lucide : P. 67/81, Raspail met en scène l'Armée Rouge montant la garde sur le fleuve Amour (la Géographie a de ces caprices ! ou de ces prémonitions !). Voici quelques centaines de milliers de soldats russes, Marxistes Blancs, face à des millions de femmes et d'enfants chinois, Marxistes Jaunes, qui vont déferler (voir, p. 376). Très beau, très bien, captivant comme le reste, mais ici encore, certains lecteurs se sentiront moins approbateurs. Ceux qui auront vu les Russes de près, par exemple... Voyons cela : d'abord, souvenons-nous bien, une fois pour toutes, que le Marxisme est une RELIGION (12). Et que, somme toute, dans des cerveaux de dirigeants bien conditionnés, cela pourrait donner à peu près : « Qu'importé que le Monde soit Jaune ou Blanc, pourvu qu'il soit Marxiste et Rouge ! » (13). Il restera toujours là une équivoque, et de quelle importance !

Pour nous, permettons-nous de marquer au passage notre scepticisme, et de l'indifférence, sinon de l'hostilité... Les Russes, « des Blancs comme les autres » ? Oui et non, pas tout à fait ! Il semble, à travers ce que l'on sait de leurs lointaines origines, que les Slaves soient une race-résultat, un agglomérat, brassage entre Finno-Ougriens, Germains, Daces, etc., le tout puissamment mêlé de sangs jaunes : Mongols, mais aussi Tartares, Tchouvaches, Kalmouks, Uzbeks, Bouriates, etc., etc. Avec autrefois, à la tête de l'Etat, une infime minorité Blanche très peu mêlée, créatrice, abhorrée et renversée... Cas typique d'une race métisse, haïssant à mort un de ses composants. Quand on voit avec quelle férocité, avec quelle suite dans la rage exterminatrice ces gens-là ont anéanti la part blanche d'eux-mêmes, on reste rêveur. Depuis le délire Panslaviste et les élucubrations furibondes de Dostoïevski contre TOUT ce qu'était l'Occident, puis l'anéantissement physique des Grands-Rus siens, les génocides d'Ukrainiens, la liquidation des Baltes, (et leur remplacement, dit-on, par des Toungouses et des Lapons...), l'extermination radicale des hommes et la dispersion des femmes et enfants des « Allemands de la Volga », on ne peut, réellement, guère voir dans les « Russes » autre chose, actuellement, que des « communistes », c'est-à-dire tout le contraire d'un rempart : une AVANT-GARDE ! (14) De grâce, essuyons nos lunettes et regardons bien : peut-être notre sort se décidera-t-il là, c'est vrai. Mais la race n'a que des effets créateurs lents, tandis que les fureurs politiques, religieuses ou idéologiques entraînent des destructions quasi instantanées, aux lourdes conséquences pouvant aller à rebours de toute santé biologique... Méfiance, le suicide est TOUJOURS possible à l'Homme (...)

(…) La très belle devise du Taciturne était : « II n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ». Elle définit parfaitement notre position. Nous sommes grands amateurs de livres prophétiques, au sens strict du terme : il n'est pas de lecture plus formative (Vacher de Lapouge, toujours lui!), ni de plus méconnue. A chaque parution, — quand ils peuvent paraître ! — une infime minorité les salue (Robert Brasillach et une mince élite pensait bien, lors de la parution des Pamphlets Céliniens, que ce pouvait être le premier signe d'une « révolte des indigènes »!) pour les voir ensuite s'engloutir... En fait, la masse, qui seule compte aujourd'hui, ne lit pas. Ceux qui lisent un peu ne comprennent pas ce qu'ils lisent. Ceux qui comprennent un peu s'empressent d'oublier, à 99 % parfois ! Et ceux qui ont lu, à peu près compris et retenu quelques temps ne modifient en rien leur comportement, non plus que leur manière de vivre, naturellement ! Trop de routines, trop de distance entre le livre et la vie : l'avenir est à la Télévision, gavage passif et orienté, avec faux problèmes, témoignages sollicités, apaisements sur mesures pour débiles, — redoutable outil en de bien vilaines mains... Dès lors, on pourrait demander pourquoi lire « Le Camp des Saints », et pourquoi le conseiller à cors et à cris ? Nous l'avons déjà dit : il est doux comme le Miel de voir un auteur de classe gifler à tours de bras idiots et fous, et avoir le courage de vouer aux gémonies, par exemple, la Loi inqualifiable qui, dictée à des lâches par des gredins, prétends bâillonner toute presse en interdisant l'expression d'une opinion mettant en cause l'origine d'un malfaiteur ! (voir page 403...) Et puis, il est finalement très agréable de lire en sachant qu'on est à peu près la dix-millième partie du public, de se séparer du reste pour rire de bon cœur, parfois, seul dans son coin, avec la fierté acerbe des infra-minorités ! Sans préjuger de l'avenir, attendons avec confiance : il est aggravations salvatrices et, du train dont vont les choses, tout ne peut que s'aggraver rapidement !

J.F. SETZE

Notes :

  • (1) « L'Homme aux Poules », Editions de la Table Ronde.
  • (2) Auteur de l'aberrante série des «   Gretchen ». Dans les cas d'empoisonnements graves, en lire 20 lignes comme vomitif de la dernière chance !
  • (3) N'en rien lire du tout   : il est empoisonnant autant qu'empoisonné !
  • (4) Nous n'avions que modérément aimé, dans ce livre (Gallimard, Ed.)» certains exposés peut être trop fréquents et précis sur des détails atroces ou des odeurs immondes, par exemple.   Mais enfin, le réalisme a ses lois, de sa substance. Il ne fut salué que d'un seul article — éclatant — de Lucien Rebatet dans « Rivarol ». Mais qui ne sait que ce journal ne peut que faire étouffer un auteur en le louant trop, tant est radieuse la bonne foi de cette fin d'époque ! (Il est encore heureux, somme toute, que « Défense de l'Occident » n'ait pas même cette puissance !)
  • (5) ODEP, éditeur, 68, rue de Vaugirard. En faillite depuis l'an dernier...

       (6)   Pour nos tous jeunes lecteurs, et, peut-être, à l'usage de certains autres, moins jeunes : Durant les années Trente, Louis-Ferdinand Céline effectua une percée fracassante dans les Lettres Françaises avec le « Voyage au bout de la Nuit » et, peu après, « Mort à Crédit ». Il inaugurait par une sorte de réalisme outrepassant toutes les limites du trivial, servi par un génie authentique et un tempérament exceptionnel. (Toutefois, il faut noter, ainsi que le vit excellemment Gabriel Matzneff, qu'il livra ainsi notre littérature à une pléiade de sous-hommes mal embouchés, qui crurent, grâce à sa caution, accéder au suprême talent par la simple grossièreté dans la platitude, sans invention ni qualité... Passons !) Sa crudité de langage et son anti-conformisme tonitruant le firent classer « à gauche », ses livres furent traduits en U.R.S.S. où, peu avant 1936, il fit un voyage pour dépenser ses droits d'auteur. Horrifié par ce qu'il y vit, il en revint pour publier un fracassant « Mea Culpa » (1er pamphlet, 1936-37) où il rompait définitivement avec l'extrême-gauche. Puis, en 1937-38, la promulgation en Allemagne des premières Lois Raciales pour la défense de la race germanique ,1'assassinat du Conseiller Von Rath et la nuit de cristal amenèrent une exceptionnelle quantité de juifs à quitter ce pays pour se fixer en France. Le hasard voulut que notre presse prit feu et flamme pour les exilés, et ce, sans nulle nuance et inconditionnellement. Céline, qui estimait avoir son mot à dire, exprima sa divergence de vue dans « Bagatelles pour un Massacre » (1937), son second pamphlet. Enorme retentissement ! Vint 1938, avec, cette fois, de la part de la Presse Française, un tel déchaînement provocateur à la guerre idéologique contre Hitler, dussent des millions de Français y périr, que Céline, ancien combattant grièvement blessé au cours d'une action d'éclat en 1914, y répond par un pamphlet volcanique « L'Ecole des Cadavres ». Mais, ses mises en garde n'ayant, naturellement, servi à rien, il établit en 1941, après la guerre et le désastre de 1940, un constat de l'état moral et psychologique de la France en des accents où la plus lucide observation rejoint désespoir et misanthropie. (4e et dernier pamphlet, si l'on ne compte que la lettre ouverte, bien moins décisive, à Jean-Paul Sartre, après la guerre, à la fin de l'exil Danois : « A l'Agité du Bocal »...) En résumé : 1° Rupture avec Moscou ; 2° Opposition à l'irruption incontrôlée de l'étranger ; 3° farouche hostilité à une guerre provoquée ; 4° Somme des idées résumées dont périt la France, et impitoyable constat de son état... Livres interdits, reniés par leur auteur, maudits, détruits, non-édités et immortels pour leur fougue et leur pertinence... A rechercher d'occasion, malgré leur prix, lire attentivement ; à recopier et à diffuser le cas échéant. Car de si de bons esprits et, parfois d’éminents critiques ne veulent y voir qu’outrances purement littéraires ou esthétiques. Il en est d’autres qui crient au tableau insupportable à force de VERACITE. Nous tairons notre sentiment, bien qu'ayant souvent dû casser des miroirs pour éviter de voir ce qui déplaît. Après tout, à chacun sa vérité : Lisez, méditez et choisissez !

{7) Ceci n'est nullement inventé, comme une forte quantité de faits-divers absolument véridiques imbriqués par Raspail dans son œuvre, et que les amateurs d'actualité reconnaîtront immédiatement au passage. Ce procédé accroît le réalisme de l'ouvrage et actualise la menace. Dans ce cas d'espèce, voici peu de semaines, nous lisions des lettres à la fois touchantes et insensées de lectrices traitant de sujet dans le plus grand journal catholique belge. Lire attentivement aussi une très belle page de Raspail lui-même sur ces douloureuses histoires, p. 36-37.

(8) Ma parole, là, ils ont eu diantrement raison !

(9) Sujet passionnant, et peu abordé de nos jours. Pourtant, M. W. Churchill serait un cas assez extraordinaire à examiner. A défaut, dans un domaine tout voisin, étudier le Pasteur Mac Isaac, héros de cet intégral chef-d'œuvre de Saint-Loup : « La Nuit commence au Cap Horn ». A lire absolument !

(10) Ce ne fut pas toujours le cas, tant s'en faut. Lire Celse, voir la fin de l'Empire Romain...

(11) N'est-ce pas Hitler qui disait, en un saisissant raccourci : « L'Economie, créée par l'Homme, doit être mise à son service, l'inverse n'est pas imaginable ». Ici, il manquait, ma foi, d'imagination !

(12)     Sur le sens religieux chez l'Homme et ses transpositions, voir l'avis d'auteurs   aussi   divers   et   intelligents   que,   par   exemple,   Schopenhauer, Gustave   Le   Bon,   Bertrand   Russel.   etc...   Ceux-là   décapent   sévèrement   la croûte Marxiste, bonnes gens !

(13)     En   toute   logique encore   un   coup,   il importait   peu   aux   Chrétiens du IIIe-Ve siècle que le Monde soit Romain ou   Barbare...   Il fallait   qu'il soit   Chrétien,   dût Rome   disparaître.   Elle   disparut, en effet.   Mais   là,   les Pontifes eurent une chance inouïe : ils tombèrent sur de « Bons » barbares, des Blancs,   qui portaient   en eux toutes   les   potentialités   créatrices   d'une autre civilisation, admirable, qui put s'édifier sur les admirables ruines de Rome,   assez   peu   de   temps   après.   Mais   attention   chers   contemporains! On dit bien que les miracles n'ont lieu qu'une fois !

(14) Lire   le   chapitre final   de G.   Vacher   de Lapouge,   dans   «   L'Aryen, son rôle social   », Pontemoïng, éditeur,   1899.   «Défense de l'Occident » a effectué une   réédition   de ce   texte étonnant   en    1963.   Voir plus   particulièrement N° 33, juin 1963, pages 76, 77 et 85.

Sources : Défense de l’Occident – Numéro 111 – Mai-Juin 1973

51cY8crz7VL. SX330 BO1204203200

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