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Les Indo-Européens sont-ils un mythe ?

 

1) Les « ressemblances entre les mythes » mises en évidence par Georges Dumézil seraient attribuables à des « contacts, emprunts, mélanges ».

Non : pour l’essentiel, que constituent les trois fonctions, elles ne le peuvent pas, puisque la conception trifonctionnelle n’a été observée que dans le monde indo-européen, comme l’a reconnu Claude Lévi-Strauss dans sa réponse au Discours de réception de M. Georges Dumézil à l’Académie Française (Paris, Gallimard, 1979), p. 59 et suiv.

2) Les « cas de contacts, de fusions entre langues, comme la création des créoles ou des pidgins ».

L’hypothèse d’une langue mixte ne pourrait être envisagée que pour une période antérieure à celle de la communauté linguistique indo-européenne. Elle est inopérante pour le processus de différenciation qui a conduit aux diverses langues indo-européennes. L’un des traits bien connus des langues mixtes est une forte simplification du système morphologique. A en juger par la complexité de leur morphologie, les langues indo-européennes ne sont pas des langues mixtes. Pour la genèse de l’indo-européen, l’hypothèse actuellement est invérifiable.

 

3) Un État-nation colonisateur ?

A ma connaissance, aucun indo-européaniste n’a jamais formulé une telle hypothèse. La référence

habituelle aux langues romanes n’a d’autre but que d’illustrer au moyen d’un exemple bien connu le

processus universel de dialectalisation d’une langue commune. Ce processus n’est lié à aucune situation historique particulière. L’existence d’un État-nation a généralement pour effet de ralentir ce processus en imposant par l’enseignement le maintien de la norme linguistique.

 

4) Les sociétés traditionnelles multilingues ?

Les sociétés traditionnelles ne sont pas nécessairement multilingues. Certaines sont monoethniques.

D’autres sont polyethniques, mais l’une des langues s’est généralisée à l’ensemble des locuteurs. La

troisième possibilité, celle d’une société à la fois polyethnique et plurilingue, fréquente dans

l’Afrique subsaharienne, est observable chez plusieurs peuples indo-européens historiques : Âryas

et Dâsas en Inde, Hellènes et Préhellènes en Grèce, Gaulois et Romains, puis Francs et Gallo-Romains en France. Et la Rome primitive a été une ville étrusque. Ces contacts ont laissé quelques traces dans le vocabulaire. Pour l’état antérieur, ce modèle est concevable, mais il n’entre pas en ligne de compte pour la langue car, comme l’a souligné Antoine Meillet, l’indo-européen reconstruit est la langue de l’aristocratie. La langue des couches inférieures de la population, qui pouvait comporter des emprunts, n’a laissé que peu de traces.

 

5) L’arbre généalogique et les ondes

La représentation de la dialectalisation d’une langue commune sous la forme d’un arbre généalogique correspond à une part de la réalité : au départ, le latin, à l’arrivée, les diverses langues romanes. Pour les phases intermédiaires, il ne figure que les divergences. Les « ondes » figurent au contraire les innovations communes sur une aire continue. Les deux modèles se concilient parfaitement, car les deux cas se présentent pour un même domaine linguistique.

 

6) Le hittite « connaît très peu les déclinaisons » ?

Le hittite présente tous les types flexionnels anciens des autres langues indo-européennes, en particulier les flexions hétéroclitiques, résiduelles ailleurs, et tous les cas de la flexion, avec un seul fait de syncrétisme (le datif et le locatif), et, à l’inverse, un cas supplémentaire, le directif, que les autres langues ne conservent que dans les adverbes.

 

7) Un problème posé par le tokharien ?

Bien loin de poser un problème, le tokharien confirme le bien-fondé des reconstructions antérieures,

malgré la date tardive de son attestation. La présence de cette langue indo-européenne au

Turkestan chinois atteste la force d’expansion de la communauté indo-européenne, et confirme les observations de Hans F. K. Günther, Die Nordische Rasse bei den Indogermanen Asiens, (München, J.F.Lehmann, 1934) sur les traces de la race nordique dans la couche supérieure de diverses populations non indo-européennes d’Asie centrale.

 

8) Les « réflexions sur le problème indo-européen » de N.S. Troubetzkoy

Exposées en 1936, publiées en 1939, ces réflexions ont un caractère conjoncturel ; elles ont été réfutées par Émile Benveniste, La classification des langues, Conférences de l’Institut de Linguistique de Paris, XI, 1952-1953 (Problèmes de linguistique générale, pp. 107-109), qui a rappelé que la définition de l’indo-européen est génétique et non typologique.

 

9) « Deux théories archéologiques principales » ?

Il y en a une troisième, la culture des gobelets en entonnoir, soutenue en dernier lieu par Alexander

Häusler, Zum Ursprung der Indogermanen. Archäologische, anthropologische und sprachwissenschaftliche Gesichtspunkte, Ethnographische und Archäologische Zeitschrift, 29, 1998, pp. 1-40. On ne peut dire que l’hypothèse steppique (la théorie dite des Kourganes) constitue un cercle vicieux, car l’importance du cheval dans le formulaire reconstruit, Rüdiger Schmitt, Dichtung und Dichtersprache in indogermanischer Zeit (Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1967) pages 493-508, est une donnée, non un postulat.

Mais le formulaire n’indique pas s’il s’agit de cheval attelé ou de cheval monté. D’autre part, le témoignage des noms de cours d’eau indique un peuplement indo-iranien, puis iranien, mais n’impose pas d’y voir l’habitat originel des Indo-Européens. La critique de l’hypothèse

proche-orientale est valable ; on peut ajouter qu’elle contredit sur des points essentiels les données tirées du vocabulaire reconstruit.

 

10) Le point de vue de la génétique

Les multiples attestations réunies par divers auteurs sur le type physique idéal chez les peuples indo-européens anciens qui s’accordent à l’identifier au type nordique ont reçu une éclatante confirmation voici une quinzaine d’années avec la mise à jour et l’étude des momies du bassin du Tarim. La présence de la race nordique dans cette population a été reconnue très tôt, notamment par Günther, à partir de quelques momies, de peintures murales et de témoignages d’auteurs chinois décrivant cette population allogène. Une première synthèse avait été exposée dès 1941 par A.J. van Windekens dans son Lexique étymologique des dialectes tokhariens. Après avoir été longtemps occultée, la vérité a resurgi avec la découverte sensationnelle due à l’archéologue autrichien Victor Mair.

 

11) Trois projets de reconstruction

La reconstruction d’un arbre généalogique de toutes les langues humaines est effectivement un projet chimérique. Mais à ma connaissance aucun indo-européaniste n’y a participé de près ni de loin. La reconstruction élargie à d’autres familles, notamment le chamito-sémitique et l’ouralien, a été tentée par plusieurs chercheurs. L’entreprise ne peut être condamnée en son principe, puisque toute langue est issue de la dialectalisation d’une langue antérieure, mais elle est apparue malaisée : elle achoppe sur le fait que les chercheurs doivent travailler de seconde main sur la majeure partie des données. On ne reconstruit pas à l’infini. En revanche, la reconstruction comparative de la

langue commune indo-européenne est une démarche scientifique incontestable. Elle n’opère pas sur un « groupe de langues qui se ressemblent », comme celles d’une aire géographique, mais sur un groupe de langues entre lesquelles s’observent en grand nombre des concordances précises et régulières ; ce n’est pas du tout la même chose.

 

12) « Parler des Indo-Européens suppose résolu le problème de l’origine de ces langues ».

Ce problème est résolu depuis longtemps : l’origine des langues indo-européennes, c’est l’indo-européen reconstruit, la langue commune dont elles sont les variantes anciennes progressivement différenciées selon le schéma universel de l’évolution linguistique. La localisation dans l’espace et dans le temps de ses locuteurs ne peut intervenir qu’au terme de la recherche et ne remet pas en question les reconstructions sur lesquelles elle se fonde.

 

13) « Il pourrait être fructueux de chercher à savoir comment se forment les langues non plus selon le modèle biologique de l’arbre, mais selon un modèle structuraliste ».

C’est bien ce que font les comparatistes actuels, qui ont été formés aux diverses techniques de la linguistique moderne et en particulier de l’école structuraliste. L’approche structuraliste s’applique plus aisément à la description synchronique qu’à la diachronie et à la reconstruction parce que l’évolution tend à détruire les structures antérieures par le jeu de l’évolution phonétique ; mais l’analogie crée des structures nouvelles, et le structuralisme reprend ses droits. En tout cas, l’approche structuraliste de la diachronie et de la reconstruction ne s’oppose en rien à l’utilisation du modèle de l’arbre généalogique qui figure, comme on l’a indiqué, une part de la réalité de l’évolution.

 

JEAN HAUDRY, Article paru dans le numéro 38, décembre 2008 de la revue Terre et Peuple (Capitalisme non merci), pp 12-13.

 

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