
Les stratégistes antiques dont les écrits sont arrivés jusqu’à nous ne courent pas les travées des bibliothèques militaires. Beaucoup moins connus que leurs collègues historiographes, Énée le Tacticien (IVe s. av. J.-C.), Frontin (Ier ap. J.-C.) ou Végèce (Ve s. ap. J.-C.) ne peuvent se targuer d’avoir reçu les honneurs des éditions grand public. Des trois noms sus-cités, seul le premier est entré dans la prestigieuse « Collection Budé », où Poliorcétique, son traité sur l’art d’assiéger les cités, figure depuis 1967. Autant dire que la publication des Ruses de Polyen en format poche constitue une heureuse exception.
Un livre chargé d’histoire(s).
De lui, on ne sait presque rien, sinon qu’il vécut à Rome au IIe siècle de notre ère, qu’il exerça les professions de rhéteur et d’avocat, qui vont souvent de pair, et qu’il rédigea ses Ruses de guerre, en latin Stratagemata, sous le règne des coempereurs Marc-Aurèle et Lucius Aurelius Verus, entre 161 et 169. D’origine macédonienne, Polyen écrivait du reste en grec s’il s’adressait à des lettrés romains. C’est tout pour son état civil, et c’est peu.
Sur les huit livres qui composaient ces Stratagemata, trois ont disparu, emportés dans la chute de Rome ou peut-être dans celle de Constantinople, survenue mille ans plus tard. Là aussi l’incertitude demeure. Le texte tel que nous le connaissons aujourd’hui – soit 833 des 900 ruses initiales – fut sauvé par un copiste byzantin, qui le fourra dans ses bagages avant de s’exiler à Rome. Ironiquement, les Ruses de guerre ne furent donc traduites en latin qu’au XVIe siècle. Deux copies en subsistent, l’une imprimée à Bâle en 1549, l’autre à Lyon, en 1589.
Autre ironie de l’histoire : boudé par les grands généraux du XVIIe siècle, Polyen trouva au contraire en Jean Racine un lecteur assidu, qui y puisa matière à bon nombre de ses tragédies.
Il faut attendre le XVIIIe siècle, siècle scientifique et pédagogique, pour que les militaires redécouvrent enfin les vertus de ce traité. Une première traduction française des Ruses de guerre de Polyen voit le jour en 1739. Art (Quincy) ou science (Montalembert, Keralio), la guerre s’enseigne désormais à l’école militaire de Paris et le livre est réimprimé en 1770.
La version actuelle, celle dont on va lire des extraits, est due au moine bénédictin Dom Gui-Alexis Lobineau, qui traduisit de nouveau le texte au XIXe siècle.
Un manuel de stratégie par l’exemple.
On tue beaucoup chez Polyen, et en masse, des bords de la Méditerranée jusqu’à l’Inde. On rivalise d’astuces pour arriver à ses fins ; on trompe aussi, de toutes les façons possibles et imaginables, et si cela ne suffit toujours pas, on trahit sans vergogne. Polyen ne théorise pas, ne juge pas non plus : il donne seulement à voir et à méditer. Son unique objet : instruire son lectorat des pratiques qui, appartenant selon lui au passé de ce côté-ci du monde connu, ont encore cours chez les Barbares, en un temps où Rome est confrontée à l’expansion de l’empire parthe. Sa méthode : un paragraphe = un épisode historique signifiant. Une anecdote, une ruse. Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Diodore de Sicile, Quinte-Curce, Plutarque sont autant de sources dont Polyen tire profit pour édifier le lecteur. Les grands noms défilent au gré de la chronologie des événements : grecs (Iphicrate, Épaminondas, Agésilas), macédoniens (Philippe, Alexandre), romains (Scipion), mais aussi perses (Darius, Artaxerxès) et même quelques pharaons égyptiens.
Afin d’éviter l’effet d’accumulation, le coordonnateur de la présente édition a fait le choix de sélectionner les passages qui lui paraissaient les plus pertinents, triés et organisés par lui en trente leçons. Si le motif guerrier y est omniprésent (guerres médiques, guerre du Péloponnèse, guerres puniques…), il ne s’agit pas tant ici de ficelles tactiques que de trucs visant à obtenir gain de cause à moindre frais, par des moyens le plus souvent détournés. À comparer, les personnages croqués par Polyen évoluent dans un univers plus conforme aux qualités de l’ingénieux Ulysse – il est à noter que les mythes sont absents du livre – qu’à celles de l’héroïque Achille. Pas une page où les « lois des Grecs » tant défendues par Platon et Aristote dans leurs écrits (respect de la parole donnée, des trêves sacrées et des lieux de culte, des prisonniers, à condition qu’ils fussent grecs et non barbares…) n’y soient foulées aux pieds. En d’autres termes, les Ruses de Polyen annoncent davantage Machiavel que Clausewitz.
Pour aller plus loin :
Ruses diplomatiques et stratagèmes politiques, Paris, Éditions Mille et une nuits, n° 588, 2011, 4 €, 149 p. ;
Ruses de guerre et stratagèmes, Clermont-Ferrand, Éditions Paleo, 2011, 13 €, 150 p. ;
Olivier (H.), Giovannelli-Jouanna (P.), Bérard (F.) (dir.), Ruses, secrets, mensonges chez les historiens grecs et latins, Lyon, HiSoMa, 2006, 30 €, 263 p ;
Pierre Ducrey, Polemica, Études sur la guerre et les armées dans la Grèce ancienne, Paris, Les Belles Lettres, 553 p., 27 €.
L.S.
Trois extraits.
« Voulant tester ses amis, Alcibiade [général et homme politique athénien du Ve s. av. J.-C.] eut l’idée de placer un faux cadavre dans une chambre obscure. Il montrait ce mannequin à chacun de ses amis en particulier, et les priait de l’aider à dissimuler un meurtre qu’il avait eu le malheur de commettre. La plupart furent horrifiés à l’idée de se rendre complices du crime. Callias, fils d’Hipponyme, fut le seul à ne pas refuser d’enlever ce prétendu mort. C’est ainsi qu’Alcibiade reconnut en Callias un ami parfait qui, depuis ce moment, le seconda en tout. » (leçon n°6, p. 32)
« Voyant que malgré la capture de Crésus, les Lydiens pensaient encore à se révolter, Cyrus [Cyrus le Grand, fondateur de l’empire perse achéménide au VIe s. av. J.-C.] partit vers Babylone. Mais il envoya en Lydie le Mède Mazare, à qui il ordonna, une fois le pays pacifié, de confisquer les armes et les chevaux des Lydiens. Il devait les forcer à se travestir en femmes et leur interdire le tir à l’arc et l’équitation, pour les inciter à travailler la tapisserie, le chant et la musique. Il est clair que son dessein en cela était d’amollir leur cœur. En effet, les Lydiens, autrefois le plus belliqueux des peuples, devinrent très mous et incapables de faire la guerre. » (leçon n°15, p. 73)
« Agésilas faisait la guerre aux Acarnaniens. Il se trouva hors de leurs limites, dans le temps qu’on devait ensemencer les terres ; les Lacédémoniens voulaient qu’on empêchât les Acarnaniens d’ensemencer. Mais Agésilas voulut qu’on les laissât faire, dans la pensée que s’ils se voyaient une moisson à conserver, ils préféreraient la paix à la guerre. "S’il arrive au contraire, dit-il, qu’ils ne veuillent pas la paix, ce sera pour nous qu’ils auront semé." » (leçon n°26, p. 113)