
Peu de figures de l'Italie fasciste ont exercé une influence aussi considérable sur le cadre juridique et idéologique du régime qu'Alfredo Rocco. Ministre de la Justice de Mussolini de 1925 à 1932, Rocco ne s'est pas contenté de rédiger des lois ; il a façonné l'ossature même de l'État totalitaire, mêlant nationalisme et corporatisme d'une manière qui a redéfini le pouvoir, la société et l'économie. Pourtant, sa contribution est souvent éclipsée par celle du Duce lui-même, reléguée au second plan dans l'histoire du fascisme. Né en 1875, Alfredo Rocco s'est illustré comme juriste en droit civil, pénal et commercial, mais son véritable héritage réside dans la politique. Il envisageait l'humanité sous un angle organique : l'homme comme un être intrinsèquement politique et communautaire, ne trouvant la véritable liberté qu'au sein du collectif.
« C’est au sein de la communauté que l’individu devient véritablement libre, car il ne trouve sa raison d’être qu’en tant que partie intégrante du tout. »
— Alfredo Rocco, Tout dans l'État : L'itinéraire politique et culturel d'Alfredo Rocco par Giulia Simone
Dans la vision de Rocco, la Société est un organisme vivant unique qui englobe et donne sens à chacune de ses parties – entreprises, associations, familles et individus – et se place en juge suprême de chaque action et de chaque désir. Loin d'être des fins autonomes, les individus n'existent que comme organes au service des desseins supérieurs et transcendants de la nation, laquelle poursuit ses propres objectifs immanents, au-delà de toute existence individuelle. Cette conception organique de Rocco lie la liberté individuelle à l'harmonie sociale : la véritable liberté existe lorsque l'individu est aligné sur la nation dans son ensemble, à l'instar d'un organe qui prospère en servant le corps. L'État, incarnation juridique et économique de la société, doit donc orchestrer la vie nationale. Ce qui rendait le fascisme véritablement novateur, insistait Rocco, c'était sa détermination à bâtir un État puissant non par le privilège de quelques-uns, mais en organisant les masses et en les intégrant activement à la vie de l'État.
Pour Rocco, l’« encadrement des masses » dans la vie de l’État est essentiel, car une société conçue organiquement ne peut fonctionner correctement que si toutes ses parties sont soumises à l’autorité de l’État et fonctionnent en harmonie. Rocco réfute l’idée d’une société juste et prospère où les parties s’opposent au tout, autrement dit, où l’individu s’oppose à l’État. C’est pourquoi Rocco se positionne naturellement comme un adversaire déclaré du libéralisme individualiste et économique. Face au retard de développement économique de l’Italie de son époque, il considère l’État libéral comme l’expression de la volonté incohérente de multitudes amorphes et inorganiques, pures sommes d’individus, incapables de comprendre et de réaliser quoi que ce soit au-delà de leurs intérêts personnels. Même si ces hommes sont excellents, c’est l’organisme qui dysfonctionne par inaptitude naturelle.
« L’expression de la volonté incohérente de multitudes amorphes et inorganiques, pures sommes d’individus, incapables de comprendre et de réaliser quoi que ce soit au-delà de leurs intérêts individuels, et même si les hommes sont excellents, c’est l’organisme qui ne fonctionne pas en raison d’une inaptitude naturelle. »
— Alfredo Rocco, Écrits et discours politiques, vol. II
Dans son célèbre article « Le principe économique de la nation », Rocco porte son jugement final sur le libéralisme :
Mais l’erreur la plus grave, peut-être encore, du libéralisme économique est d’oublier la fonction sociale de la production ou d’ignorer les éléments moraux et politiques qui revêtent une importance si décisive dans le phénomène économique lui-même. Le matérialisme, qui est l’essence même de la doctrine politico-économique libérale, est voué à dégénérer en un égoïsme des plus myopes. C’est à cela que nous devons la naissance et le développement du socialisme. Ce n’est pas un paradoxe. Le socialisme est le fils du libéralisme économique. Marx est un descendant de Ricardo.
— Alfredo Rocco, Écrits et discours politiques, vol. II
Dans cette citation, on retrouve le lien, déjà évoqué, que Rocco établit entre libéralisme et socialisme à travers l'individualisme matérialiste et son « égoïsme le plus myope », ainsi que l'idée que la production économique doit être guidée par des « éléments moraux et politiques », au lieu d'être laissée aux seules forces du marché. Rocco ne souhaite certainement pas, par cette critique, une économie socialiste de type soviétique, car, selon lui, l'objectif principal du socialisme marxiste est la redistribution des richesses à une classe spécifique, ce qui était absurde compte tenu du sous-développement de l'Italie. Sa vision économique est, comme on peut le pressentir, celle d'une production nationale en dehors des cadres de l'individualisme libéral et du socialisme marxiste.
« Nous acceptons donc le principe de l’initiative individuelle et de la propriété privée issu de la doctrine libérale, mais dans un esprit tout à fait différent, selon lequel l’organisation privée de la production, la propriété privée du capital, ne se font pas dans l’intérêt individuel, mais dans l’intérêt national. »
— Alfredo Rocco, Écrits et discours politiques, vol. II
Rocco et les nationalistes italiens cherchaient à résoudre la crise de décentralisation qu'ils associaient au libéralisme du XIXe siècle en érigeant un État interventionniste puissant qui dominerait, même indirectement, tous les secteurs de la production nationale. Leur objectif n'était pas seulement d'accroître la production, mais d'imposer un contrôle rigoureux et centralisé sur la production et sur les masses elles-mêmes – rejetant explicitement la neutralité et le non-interventionnisme du libéralisme classique au profit d'un ordre économique et politique discipliné et totalisant. Pour restaurer la puissance du nouvel État, il était nécessaire d'inverser la tendance et d'établir une hiérarchie des valeurs différente : par ordre ascendant, les individus, les groupes et la nation.
« Il était nécessaire de renverser la tendance et d'établir une hiérarchie des valeurs différente : par ordre ascendant, les individus, les groupes et la nation. »
— Alfredo Rocco, Alfredo Rocco et le fascisme de l'État total par Giovanni Chiodi
Dans cette perspective, les classes sociales ne sont que des organes de la société et, à ce titre, doivent être placées sous la juridiction de l'État et de la volonté collective. C'est pourquoi l'idée marxiste de classe prolétarienne est relativisée et conditionnée aux besoins de la nation. Rocco insiste sur l'importance de la classe ouvrière pour la mission nationale du nouvel État.
« L’élévation des classes laborieuses est une condition favorable au développement économique et politique de la nation et doit donc être favorisée par tous les moyens, même si elle entre en conflit avec les intérêts d’autres classes sociales. »
— Alfredo Rocco, Écrits et discours politiques, vol. I

Toutefois, la primauté du pouvoir d'État étant absolue, l'influence de la classe ouvrière est limitée lorsqu'elle devient un obstacle au progrès de la nation, affectant les sources mêmes de production, mettant en péril la paix sociale ou absorbant une part excessive des ressources de l'État, comme :
« Un obstacle au progrès de la nation, affectant les sources mêmes de production, mettant en péril la paix sociale ou absorbant une part excessive des ressources de l’État. »
— Alfredo Rocco, Écrits et discours politiques, vol. I
Dans la vision de Rocco, la bourgeoisie n'était plus la caste rigide et fermée de l'Ancien Régime ; elle devenait un vaste canal dynamique, ouvert à toutes les extrémités, permettant aux individus de s'élever socialement ou de chuter socialement, et rendant possible une véritable réconciliation des classes sous l'égide de l'État-nation. Ce pouvoir centralisateur de l'État était censé discipliner tous ses organes, prolétariens et bourgeois confondus, forgeant un nouvel ordre hiérarchique où la volonté nationale collective imprègne tous les niveaux de la société. L'approche de Rocco vis-à-vis des syndicats en est l'illustration la plus éloquente.
Rocco constate que le syndicalisme est devenu un phénomène majeur de la vie moderne, désormais incontrôlable, mais qu'il dégénérait en raison de l'absence d'un État libéral. Le syndicalisme moderne menaçait la structure de la société, du fait des excès commis par les industries capitalistes qui brutalisaient le prolétariat sous couvert d'une idéologie libérale empêchant toute intervention étatique. Dans ce contexte, la lutte des classes s'exacerba jusqu'à atteindre des niveaux inacceptables.
« L’État libéral, fidèle au dogme de la non-intervention, laisse les choses suivre leur cours, et la misère des ouvriers semence le mécontentement, amplifiant l’esprit de rébellion parmi les masses. »
— Alfredo Rocco, La crise de l'État et des syndicats
Rocco explique clairement que le libre jeu des lois économiques et l'absence obstinée de l'État libéral ont engendré un état de choses propice à l'émergence du socialisme de lutte des classes, créant au sein d'une classe sociale spécifique la conscience de défendre ses intérêts personnels au détriment de l'harmonie sociale. Pour Rocco, la solution commence par la fin de la passivité de l'État, héritage d'un libéralisme défaillant, et par son repositionnement au centre de la vie sociale. Ensuite, l'État doit intégrer les syndicats et en faire ses organes, mais pas seulement par une reconnaissance légale de ces derniers :
« Pour parvenir à ce résultat, une simple reconnaissance ne suffit pas ; une transformation bien plus profonde est nécessaire. D’une part, il faut proclamer l’obligation des syndicats et, d’autre part, les placer résolument sous le contrôle de l’État, en définissant précisément leurs fonctions, en réglementant leur contrôle et leur protection sous une forme d’autonomie qui ne soit pas excessivement libéralisée. Mais, surtout, il faut les transformer d’instruments de lutte pour la défense d’intérêts particuliers en organes de collaboration pour la réalisation de fins communes. »
— Alfredo Rocco, La crise de l'État et des syndicats
En nationalisant les syndicats, le nouvel État s'oriente vers la constitution d'une économie corporative où les forces productives de la nation se transforment en membres de l'unité organique de la société. Transformer les forces productives et sociales en membres d'une coopération nationale est l'essence même du corporatisme nationaliste, car ce terme provient du latin « corpus », signifiant que les associations et les groupes de production ne sont que des parties d'une organisation plus vaste : le corps social. Entre les mains des nationalistes, le corporatisme se mue en constitution organique de l'État qui, à l'instar d'un organisme vivant, compte plusieurs membres collaborant au fonctionnement de l'ensemble. La socialisation des syndicats au sein de la structure de l'État-nation sert non seulement une fonction de contrôle social, mais constitue également une pratique économique de l'État lui-même.
« L’État disposerait enfin, dans les syndicats ainsi constitués, des organes techniques nécessaires à l’accomplissement de ses diverses fonctions économiques, que la nécessité lui a imposées, mais qu’il a jusqu’à présent toujours mal remplies. »
— Alfredo Rocco, La crise de l'État et des syndicats
Les syndicats cessent d'être un organe de lutte des classes pour devenir des extensions administratives et des rouages d'exécution de l'ordre étatique, afin de concrétiser les objectifs économiques de la nation. Rocco, juriste de formation, souhaite permettre, par le biais de cette nouvelle structure syndicale nationalisée, l'instauration d'une justice inexistante dans l'ancien ordre libéral, mais essentielle à l'organisation des forces productives nationales et à l'harmonisation des classes de producteurs : la justice ouvrière. Pour Rocco, ce nouvel ordre juridique du syndicalisme national consiste en l'harmonisation des rapports de travail grâce à l'établissement d'un dialogue direct entre patrons et ouvriers au sein du corporatisme, illustré par l'instauration de la journée de huit heures, qu'il considère comme le fruit emblématique de la collaboration volontaire des industriels et des ouvriers.
« À l’instauration d’un dialogue direct entre patrons et ouvriers au sein même de la structure de l’entreprise, par exemple avec la mise en place de la journée de travail de huit heures, saluée par Rocco comme le résultat emblématique de la collaboration volontaire des industriels et des ouvriers. »
— Rocco D'Alfonso, cité dans « Tout dans l'État. L'itinéraire politique et culturel d'Alfredo Rocco » par Giulia Simone

Cette évolution législative est naturelle si l'on considère que tous les efforts de Rocco visent à fédérer au sein de l'État les forces sociales et productives qui, au siècle précédent, étaient disparates et conflictuelles. Il est donc logique que les relations de travail – conséquence des rapports de classes – aient elles aussi été intégrées à la structure de l'État corporatif. Expression suprême de la société, l'État, par le biais de ses syndicats nationalisés, exerce sa juridiction en harmonisant les relations de travail afin de prévenir la lutte des classes et d'orienter la production nationale. Rocco et les nationalistes donnent un nom à ce nouveau type d'État corporatif qui introduit la justice sociale dans les rapports productifs de la nation : le Nouvel État.
Pourtant, la contribution de Rocco au fascisme fut bien plus profonde, dépassant largement ces principes idéologiques pour englober le leadership, les réformes institutionnelles et les productions intellectuelles qui consolidèrent la structure du régime. Fondateur et dirigeant de l'Association nationaliste italienne de 1910 à 1923, Rocco défendit le « nationalisme prolétarien », prônant l'intégration des classes laborieuses dans un effort national unifié et dénonçant la dépendance économique de l'Italie envers les puissances étrangères. Il dirigea le journal de l'association, L'Idea Nazionale, jusqu'en 1922, l'utilisant comme tribune pour diffuser les idées nationalistes et obtenir des financements d'industriels tels que les frères Perrone d'Ansaldo. Sur le plan politique, Rocco fut député de 1921 à 1934, représentant des régions comme Naples et Rome, et brièvement président de la Chambre de 1924 à 1925, avant de devenir sénateur du Royaume en 1934, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort. Sa contribution la plus transformatrice fut son mandat de ministre de la Justice de 1925 à 1932, période durant laquelle il conçut le Risorgimento juridique du fascisme, rédigeant des lois fondamentales qui institutionnalisèrent le totalitarisme, notamment le Code pénal Rocco de 1930. Ce dernier mêlait les écoles de criminologie classique et positiviste à travers un système à double voie de sanctions et de mesures de sécurité. Ce code privilégiait la sécurité de l'État aux droits individuels, introduisant des peines plus sévères pour les crimes politiques et la détention préventive pour les personnes perçues comme menaçantes. Sur le plan idéologique, Rocco était le principal théoricien du fascisme, exposant sa doctrine dans des textes clés tels que La Doctrine politique du fascisme (1925), qui positionnait le mouvement comme un rejet du libéralisme et du socialisme au profit d'un État organique et hiérarchisé ; et La Trasformazione dello Stato : Dallo Stato Liberale allo Stato Fascista, détaillant la transition vers un gouvernement fasciste. et des œuvres antérieures comme Che Cosa è il Nazionalismo e Cosa Vogliono i Nazionalisti en 1914, qui jetèrent les bases du nationalisme.
Il a fait du corporatisme le pilier économique du fascisme, intégrant les syndicats à l'État pour éliminer la lutte des classes et promouvoir la production nationale sous un contrôle centralisé. Sur le plan international, Rocco a représenté l'Italie au sein du Comité international de coopération intellectuelle de la Société des Nations de 1925 à 1935, influençant la politique culturelle. Ses efforts ont culminé avec l'obtention du prix Mussolini de l'Académie royale d'Italie en 1935, peu avant sa mort. Rocco a continué d'influencer la politique fasciste même après son mandat ministériel, notamment par des réformes juridiques telles que le code pénal de 1930 qui porte son nom. Cependant, sa vie a été brutalement interrompue le 28 août 1935, lorsqu'il est décédé à l'âge de 59 ans des suites de complications cardiaques. Son héritage, bien qu'essentiel à l'institutionnalisation de la vision corporatiste du fascisme, a été terni par la chute du régime lors de la Seconde Guerre mondiale, même si certains éléments de ses innovations juridiques ont persisté dans l'Italie d'après-guerre, moyennant quelques modifications.
Zoltanous - 26 novembre 2025