CineA 1989 51 RevolutionLe 1

 

Le thème de l'impérialisme du PCF dans la formation et l'entretien de l'image de la Révolution française au sein de l'opinion de gauche est un lieu commun et un objet de polémiques toujours renaissantes. Mais les travaux portant sur cette question sont finalement rares. D'une part, les polémiques auxquelles il vient d'être fait allusion tournent autour de la place des historiens communistes dans l'historiographie révolutionnaire ; ce qui n'est pas sans rapport avec notre sujet — en effet ce terrain est un des rares où l'on voit des intellectuels influer de façon déterminante sur le discours de l'institution — mais qui ne se confond pas avec lui. D'autre part, quelques recherches, au demeurant précieuses, partent du point de vue de l'utilisation politique immédiate de l'histoire de la Révolution par le parti (l). Bientôt aboutiront les recherches d'une politologue sur la mémoire historique des militants communistes, dans le cadre de laquelle la rubrique « Révolution française » tiendra évidemment une grande place. On commencera enfin à savoir de façon précise quelle fut la réception de la pédagogie communiste de la Révolution. Je voudrais aujourd'hui me borner à quelques remarques concernant l'émission de cette pédagogie. Et son émission, non par les historiens communistes, mais par le PCF ou par la médiation du PCF.

 

Quels sont les médias de cette pédagogie ?

Il convient de distinguer deux types de médias communistes. Pour un parti communiste, la formation d'un premier cercle de militants, réservoir où l'appareil est puisé, est essentielle. Les médias de cette formation sont les pages politiques de l'Humanité, les revues « théoriques » du parti (et de l'Internationale tant qu'elle exista), les écoles (de l'école léniniste internationale de Moscou aux écoles de section), la place essentielle dans la formation des cadres étant tenue par l'école centrale de quelques semaines à quelques mois. Dans ces pages, dans les programmes de ces écoles, que dit-on de la Révolution française ?

Il est rien moins que certain que, sauf goût personnel, ce premier cercle de militants lise avec la même attention les pages et rubriques culturelles de la presse du parti, à plus forte raison les revues et ouvrages spécialisés dont l'expérience montre que les unes et les autres sont reçus presqu'exclusivement par les « intellectuels », c'est-à-dire, au plan quantitatif, par des enseignants du primaire et du secondaire.

Mais il est vrai que ceux-ci furent et demeurent les activistes du deuxième type de médias dont disposa le PCF à partir du moment où il détint des positions municipales importantes, soit 1935. Commémorations, inaugurations, activités culturelles municipales et syndicales : les enseignants communistes en sont les animateurs. Leur pédagogie est à usage externe (bien entendu, le militant du premier cercle peut, s'il en a le temps et le désir, être comme tout un chacun « client » de ces activités). Ils sont certes communistes, et l'on imagine mal, dans l'univers communiste, une discordance fondamentale dans le contenu des deux pédagogies. Mais l'on ne saurait sous-estimer que la nature de ces activités, leur fonction et plus encore, le corpus d'acquis culturels de ces enseignants-animateurs, produisent forcément des différences entre l'une et l'autre, en particulier à propos d'objets non directement politiques comme l'histoire d'une période relativement reculée. La distinction entre les deux types de médias est indispensable si l'on veut comprendre l'image (le mythe ?) de la Révolution française dans l'univers communiste français.

En effet, contrairement à l'idée reçue, les médias, que l'on me permettra d'appeler « ésotérique » du PCF ont accordé et accordent relativement peu de place à la Révolution, à l'exception il est vrai considérable des trois années et demie qui courent de 1936 à août 1939 ; alors que celle-ci est un domaine privilégié de l'activité culturelle « exotérique » des communistes. Les raisons de cette discordance doivent susciter des hypothèses, les effets doivent en être repérés : les unes et les autres apportent, selon moi, des renseignements précieux sur le phénomène communiste français.

Quelques données factuelles me permettent d'avancer cette appréciation d'une faible intensité de la présence de la Révolution française dans la pédagogie du PCF en direction de ses cadres.

Premier test, l'Humanité. Jusqu'à la fin 1922, le parti communiste est composé de la majorité du parti socialiste d'avant Tours. Un Mathiez, un Labrousse, bien d'autres intellectuels nourris de l'Histoire socialiste de la Révolution de Jaurès en sont adhérents, écrivent abondamment dans l’Humanité. Ils sont parmi les premiers à s'en éloigner lorsque commencent les crises-épurations qui en 1926 laisseront un parti bolchevisé. On conviendra que l'abondance des articles sur la Révolution française dans le journal central du parti jusqu'en 1922 n'est pas significative des préoccupations d'un PCF qui n'a de communiste que le nom au regard de l'Internationale.

Or, de 1923 à 1934, la Révolution française n'est présente dans L’Humanité (hors compte rendu de lecture : et à dire le vrai, il s'agit d'un seul compte rendu, celui de la Vie Chère de Mathiez, en 1927) que les 14 et 15 juillet — mais, rien en 1924 ! —, et entre 1925 et 1928, dans le cadre, il est vrai abondant, d'éphémérides historiques dont les notules sont purement informatives, à la manière d'un almanach (Les titres donnés à cette courte rubrique furent : « Doctrine et histoire » — mais en réalité le commentaire est absent —, « Ephémérides révolutionnaires », « la Révolution dans l’histoire »). On peut ajouter qu'en trois occasions des articles violemment polémiques à l'égard des radicaux ou des socialistes de la SFIO ont porté des titres faisant allusion à des épisodes ou personnages révolutionnaires, mais sans discours sur la Révolution dans le corps de l'article.

A partir du 14 juillet 1935, jour où fut prononcé le « serment » d'unité d'action du Front Populaire, jusqu'aux derniers jours d'août 1939, ce sont au contraire près de 200 articles (plus d'un par semaine en moyenne) à propos de la Révolution ou se voulant explicitement articles d'histoire de la Révolution qui envahissent les pages politiques de l'Humanité.

Dans la collection de l'Humanité clandestine, on note trois références à la Révolution entre septembre 1939 et juin 1942 (dont naturellement les deux 14 juillet), puis en 1942, 1943 et jusqu'à août 1944 une présence continuelle de la Révolution entre le début juin et la fin octobre de chaque année (le prétexte est en effet l'anniversaire du 14 juillet puis de Valmy qui sont l'un et l'autre annoncés plusieurs fois, puis relatés).

A partir d'août 1944, on est surpris de voir l'Humanité revenir, quant à la Révolution, au rythme traditionnel : le 14 juillet (qui sera l'occasion jusqu'en 1959 de l'un des deux grands défilés commémoratifs propres au PC, le premier étant la montée au Mur des Fédérés, dont le rite demeurera jusqu'au début des années soixante-dix car sa date le fait résister à la désaffection produite par... les vacances), et seulement le 14 juillet. Il est de rigueur de lui consacrer un éditorial, cette rigueur n'étant même plus de mise à partir de 1975. Il est vrai que, par contre, la Révolution française devient présente dans les pages culturelles du journal en rapport avec les publications des éditions du parti, ou d'autres événements médiatiques (autres publications, téléfilms comme La Terreur et la Vertu de Lorenzi ou 1988 de Failevic, films comme Danton de Wadja), très présente dans les pages magazines de Regards (hebdomadaire illustré paraissant jusqu'en 1956) puis de l'Humanité-Dimanche, très présente aussi dans l’Almanach de l'Humanité. Mais, comme il a été dit, ces lieux relèvent du deuxième type de médias communistes et la démarche y est presque totalement celle d'une pédagogie strictement historique.

Deuxième test : les écoles du parti (2). Pour l'apprécier, il faut avoir à l'esprit que celles-ci, à tous les niveaux, associent toujours pour moitié des cours « politiques » et pour moitié des cours « théoriques ». C'est dans ceux-ci que devrait figurer l'histoire de la Révolution française. Or, si l'économie politique et la philosophie sont toujours présentes, si l'histoire apparaît à partir des écoles de « rayon » (avant la Deuxième Guerre mondiale) puis « fédérales », il s'agit uniquement de l'histoire du mouvement ouvrier. Le schéma pédagogique — « programmes, bibliographie, exercices » — en est produit en 1930 et il demeurera pour l'essentiel inchangé. Je peux témoigner par exemple que, lorsque je commençai à faire des cours d'histoire à l'école centrale à partir de la fin des années soixante, je trouvai la place de la Révolution française... vide, prise « en sandwich » qu'elle était entre des cours d'histoire de la philosophie où les « philosophes » français du XVIIIe siècle étaient abondamment traités, et des cours d'histoire du mouvement ouvrier commençant avec le socialisme « utopique », c'est-à-dire, dans l'orthodoxie, par Babeuf.

Je signale enfin qu'en 1932 la section de propagande du PCF patronna la publication de « Cahiers du contre-enseignement prolétarien », œuvre anonyme d'enseignants communistes ou sympathisants, où figurait une séquence sur Les causes de la Révolution française (mais non sur la révolution elle-même). Cette initiative relevait d'une pédagogie exotérique, préfigurait les Universités nouvelles de la fin des années trente et de la première décennie de l'après-guerre : il ne s'agit pas d'une école de cadres communistes.

Je me propose d'entreprendre une enquête systématique sur la présence de la Révolution française dans le deuxième type de médias communistes. Les premiers sondages confirment l'impression première d'extraordinaire densité de cette présence.

D'un côté donc, une discrétion étonnante, eu égard à la passion pédagogique du PCF qui sait se faire insistant quand il le veut. De l'autre, la Révolution au premier rang, et de très loin, quand les animations culturelles du PC font place à l'histoire.

 

La périodisation du discours du PCF sur la Révolution française

Dans les médias ésotériques, on a donc une période de discours minimal (1923-1935), une période de discours maximal (1935-1939), enfin une période de discours que je qualifierais de banal (après 1945).

Dans la première période, c'est le 14 juillet, on l'a vu, qui fournit l'occasion de ce discours. La célébration du 14 juillet par la France « bourgeoise » est continuellement raillée sur le thème : « pas vous et pas ça ». D'autant plus qu'alors l'antimilitarisme du PCF est très vif et que chacun sait que la Troisième République a fait de la « revue » le moment majeur de la commémoration. L'Humanité accuse la bourgeoisie d'avilir le prolétariat par la distribution de pains et de jeux, ou plutôt, en l'occurrence, de vin et de flonflons. Que sur ce dernier point, le PCF, qui se veut parti populaire, soit complètement déphasé apparaît clairement lorsqu’au début des années trente l'Humanité commence à vanter les fêtes populaires du 14 juillet organisées par les municipalités communistes ; alors, les buvettes et les bals deviennent prolétariens. A l'évidence, le parti y a été contraint, si tant est que les auteurs des discours ascétiques de la période précédente y aient réellement cru. Cela pose en tout cas le problème de la contre-célébration du 14 juillet par le PC.

Celui-ci hésite entre la franche contre-manifestation (en 1925, l’Humanité fait état d'une telle contre-manifestation lors de la revue : c'est la guerre du Rif), le détournement du 14 juillet en faveur d'actions sur les thèmes propres du Parti (en 1926, contre la présence de Primo de Rivera parmi les invités officiels, entre 1929 et 1932 pour la libération des dirigeants communistes emprisonnés), et donc la commémoration séparée de caractère contre-sociétal. Chaque année, le ou les articles rituels que suscite le 14 juillet, expriment de façon généralement voilée — ce voilage est extrêmement révélateur de la conscience qu'a le PC de sa difficulté à faire passer son message de bouderie à l'égard de la Révolution — que pour le PC les vraies commémorations historiques sont celles de la Commune et de la Révolution d'Octobre (il est non moins révélateur que la forme prise par la commémoration de cette dernière ne dépassera jamais le stade du meeting).

Une seule fois, en 1925 sous la plume de Marcel Cachin, l’Humanité évoque la possibilité d'une commémoration de la Révolution française propre au prolétariat, donc au PC, le 10 août. On n'y reviendra plus jamais, et pour cause : il eut été paradoxal de commémorer une journée qui conduira à l'instauration d'une République que par ailleurs le PC ne cesse de qualifier de « bourgeoise ». Cependant, ce thème est manié avec une grande prudence lorsqu'il est question de la Révolution dans le discours communiste. Il est comme déconnecté de celle-ci. C'est le 14 juillet 1933, le dernier avant le tournant unitaire et républicain du parti, que l'Humanité publie le seul article de son histoire où la Révolution soit désignée comme fondatrice de la « démocratie bourgeoise », depuis plusieurs années dénoncée dans les écoles de l'Internationale : « La milice bourgeoise pénètre dans la forteresse [...] La bourgeoisie prend le pouvoir [...] A propos de soldats, voulez-vous savoir ce qu'est la démocratie bourgeoise si chère aux socialistes ? Notre fête à nous c'est le 18 mars 1871. C'est l'anniversaire de la révolution d'Octobre » (Paul Vaillant-Couturier).

Si jusqu'à cette date, ce n'est pas cela qui a été dit de la Révolution le jour du 14 juillet, et qui eut pourtant été le plus cohérent avec la pédagogie générale du parti, qu'est-ce alors qui fut dit ? Au fond, une seule et unique chose : le 14 juillet est une journée populaire, toute la Révolution est non pas bourgeoise mais populaire, elle s'inscrit dans une chaîne de révolutions ou plutôt elle est un moment d'une révolution unique qui n'est pas achevée, car des Bastilles restent à prendre. Cette dernière formule est répétée chaque année. Ainsi le projet révolutionnaire prolétarien n'est pas présenté comme en rupture avec le sens historique de la Révolution, mais comme en développement-continuité. Ceci en parfaite contradiction avec la volonté marxiste puis léniniste de soustraire le prolétariat aux charmes de la démocratie bourgeoise. Tout se passe comme si, en France, un parti communiste pouvait se permettre de prendre celle-ci pour cible, mais ne pouvait pas se permettre de toucher à la Révolution française qui la fonde. Nous y reviendrons.

De ce fait, le tournant du Front Populaire en est certainement un, et de taille, lorsque le PC va tenir le discours de la nation et de la critique du pacifisme. Il n'en est pas un, lorsqu'il va tenir un discours surabondant de l'exaltation de la Révolution c'est la surabondance et non le contenu qui fait la différence.

On peut désormais célébrer le 14 juillet puisque le Front Populaire le rend au peuple, c'est-à-dire à son véritable propriétaire. La Révolution devient une mine inépuisable d'analogies et d'exemples anticipateurs sur le combat populaire de l'heure (cahiers de doléances = revendications ; privilégiés = 200 familles ; contre-révolutionnaires = ligues ; Coblentz = pacifistes ; etc.). La période 1789-1792 est particulièrement valorisée, puisqu'il s'agit d'une période où perdure à peu près l'unité initiale des patriotes, où la liberté et l'idée de République, aujourd'hui menacées par les fascistes, se développent, où la guerre est à l'horizon. Le 150e anniversaire de la mort de Rouget de l'Isle donne lieu pendant plusieurs jours à une extraordinaire campagne dans l’Humanité, où jamais plus aucun personnage de la Révolution française ne sera autant célébré ! D'ailleurs Maurice Thorez lui-même y consacra un discours le 27 juin 1936, tandis qu'un cinquième du rapport prononcé par le secrétaire général lors du congrès d'Arles, en décembre 1937, est un résumé pédagogique de l'histoire de la Révolution française et de son influence dans le monde.

Le 15 avril 1939, au cinéma Palace d'Ivry, Maurice Thorez prononcera une conférence sur la Révolution française, prenant pour prétexte le 150e anniversaire de l'élection des députés d'Ivry par l'assemblée de la communauté et l'adoption par celle-ci de son cahier de doléances. C'est le moment où le PC fait du 150e anniversaire de 1789 sa chose, tout en réclamant des pouvoirs publics une commémoration gigantesque pour laquelle le groupe parlementaire a fait des propositions détaillées (3). L'Humanité, pendant près d'un an, est devenue un manuel d'histoire de la Révolution. Il est de ce point de vue tout à fait intéressant d'apprécier le partage des tâches entre politiques et historiens pendant cette phase du discours maximal du PC sur la Révolution française. Les premiers évoquent exclusivement les causes de cette dernière et ses trois premières années, avec naturellement les va-et-vient incessants que l'on vient de signaler entre le Front Populaire et le fascisme : on n'y trouvera donc rien sur les « points chauds » de l'historiographie et du souvenir révolutionnaire, l'an II, la Terreur. Aux historiens, par contre, toute la durée de la Révolution française où ils peuvent s'engager sans trop « mouiller » le parti. Ainsi, c'est Jean Bruhat, mais non un dirigeant du parti, qui, lors du procès Toukhatchevski, établit un parallèle entre la défense de la Révolution française et celle de la Révolution d'Octobre (4).

Désormais, ni cette présentation de la Révolution, ni ce partage des tâches ne vont varier. Le couple 14 juillet-Valmy, liberté-indépendance nationale, est tout à fait approprié aux combats successifs du parti : résistance, reconstruction, lutte contre les factieux (= RPF), le « parti américain », la CED, le « pouvoir personnel ». Lorsque, dans les années soixante, la politique du parti fait de l'Union de la gauche et du Programme commun des objectifs à la signification « antimonopolistes », et lorsque la politique extérieure du Général de Gaulle convient aux communistes, la Révolution française cesse d'être politiquement utilisable par les « politiques », puisqu'ils ne se départissent point de cette lecture où, paradoxalement, le thème de l'égalité et le problème des « anticipations sociales » de la Révolution française sont en position très subalterne. Il est significatif que la seule fois où un dirigeant du parti estime devoir parler de la Révolution c'est lorsque la parution de la Semaine Sainte d'Aragon permet à Maurice Thorez de retrouver des accents de 1936-37. Par contre, ce sont encore des intellectuels — Bruhat et Garaudy — qui déposent contre Kravchenko en évoquant la jacobinisme de salut public (5).

Tout s'est passé comme si le parti en tant qu'institution politique n'avait pas voulu que l'on touchât à l'image de la Révolution française comme révolution populaire, nationale, comme bloc, et se méfiât de tout ce qui pouvait introduire des fissures dans ce bloc. Ainsi, fut-il des plus réticents devant la thèse d'Albert Soboul sur la sans-culotterie parisienne, où ce dernier montrait les contradictions entre celle-ci et la Montagne (c'est le compte rendu boudeur de Jean Poperen qui fut choisi pour les Cahiers du Communisme) et je peux attester que ce point est un de ceux qui ont continuellement le moins « passé » dans un auditoire de militants communistes.

 

Hypothèses sur les motivations et les effets de cette pédagogie

Alors que, conformément aux desseins de l'Internationale, le jeune PCF s'est employé, avec plus ou moins de succès, à établir en toutes choses des ruptures avec la tradition du mouvement ouvrier français (rapports parti-syndicats, antimilitarisme, anticolonialisme, antiparlementarisme de gauche, rupture avec la discipline républicaine), il n'a pas voulu ou pas osé s'engager dans cette voie à propos de la lecture de la Révolution française et, dans une certaine mesure, il l'a fait avec beaucoup moins de détermination à propos de l'idée républicaine et de la démocratie « bourgeoise ». La comparaison avec la pédagogie du parti communiste allemand dans les mêmes années vingt est tout à fait éclairante : ici, c'est bien la démocratie « formelle », la République et les illusions nées de la Révolution française qui sont les ennemis à abattre pour que surgisse enfin un véritable parti révolutionnaire. Comment expliquer cette exceptionnalité française ?

D'une part, quoi qu'ils en aient, les communistes demeurés au PC après la bolchevisation, et l'ayant donc approuvée, ne peuvent pas échapper totalement à l'histoire du mouvement ouvrier français. Dans celle-ci se trouvaient des germes des « luttes-anti » évoquées à l'instant, mais non des germes d'une prise de distance à l'égard de la Révolution française. Proudhon n'avait pas fait école là-dessus, sauf dans de petits groupes de syndicalistes royalistes immédiatement discrédités. Bien au contraire, le souvenir de « la grande Révolution » avait nourri les luttes ouvrières des années trente, de 1848, de la Commune. Le mouvement ouvrier avait un contentieux avec la République, non avec la Révolution française. Plus immédiatement, l'ennemi principal dans l'héritage socialiste qu'il s'agit pour le PC de subvertir, est le guesdisme tombé dans l'opportunisme parlementaire et ministériel. Or, le guesdisme, précisément parce qu'il se voulait marxiste, avait été le courant le plus critique de la tradition révolutionnaire nationale. Dans les cours d'histoire du mouvement ouvrier présentés dans les premières écoles de cadre du PC, une sourdine était mise à la critique du blanquisme, le courant « jacobin » du socialisme français, tandis que la mort tragique de Jaurès l'avait dans une certaine mesure absout du péché de confusion du socialisme et du républicanisme (c'est une constante dans le PCF, à toutes périodes, que de manier avec précaution Jaurès, toujours qualifié de « contradictoire », de « complexe »). Mais surtout, pour l'Internationale et pour les jeunes cadres qu'elle forme, le grand problème que pose la France n'est pas le risque d'une nouvelle union sacrée, ni la faiblesse d'une tradition révolutionnaire, comme en Grande-Bretagne ou en Allemagne, mais celui de la faiblesse de l'organisation et de la force de l'imprégnation anarcho-syndicaliste. De ce point de vue, la Révolution française est moins regardée comme bourgeoise, ce que faisait Marx, que comme jacobine, comme le faisait Lénine. L'objectif est de bolcheviser le parti ; or pour Lénine, le jacobinisme avait constitué l'ébauche du bolchevisme.

S'abstenant donc de critiquer la Révolution française, le jeune PCF va laisser ceux, peu nombreux encore, qu'il est capable d'influencer dans le rapport qu'ils ont avec la Révolution et qu'ils ont noué à l'école primaire et parfois dans la littérature socialiste où, sur ce terrain, domine Jaurès. Il est d'ailleurs tout à fait étonnant de constater que chaque 14 juillet la presse de la SFIO, si bien entendu, elle ne profite pas de l'occasion pour mettre en avant les campagnes d'agitation du PC et si elle réaffirme son ancrage républicain, développe quant au fond la même lecture de la Révolution : 14 juillet, œuvre du peuple ; continuité sans rupture de la Révolution française et des révolutions ouvrières futures ; les Bastilles à prendre (voir plus haut). Et pour cause : c'est la lecture jauressienne.

Il va de soi qu'avec son capital de compréhension inentamée chez les « vieux » communistes de 1936 comme dans la masse ouvrière qu'ils vont désormais être susceptible de rencontrer à la faveur du Front Populaire, la lecture jauressienne pourra fonctionner à plein en ces années. On pourrait même dire que les historiens communistes demeureront plus fidèles à Jaurès dans les finesses de son analyse de la Révolution, — capable d'intégrer les contradictions, de situer aussi bien les sans-culottes que les Montagnards, aussi bien son caractère « bourgeois » que ses anticipations —, que ne le sera le PC comme institution. Celui-ci, mû par des préoccupations politiques, accentuera paradoxalement ce qu'il y a de populiste et d'unanimiste, de jacobin et de patriotique, dans Jaurès. L'Histoire socialiste de la Révolution de Jaurès était un mixte de Marx (et Kautsky) et de Michelet et Louis Blanc. Quand le PCF, en tant qu'appareil, jugera utile d'intervenir sur la Révolution, ce ne sera pas dans les périodes où le parti avance une ligne « de classe », mais dans celles où il donne une ligne frontiste ; du coup, il tire Jaurès non vers Marx mais vers Michelet, laissant aux historiens le soin de doser le caractère « bourgeois » ou non de la Révolution, les limites de l'œuvre de celle-ci, l'autonomie des mouvements populaires en son sein, et la signification de l'an II. Ajoutons la formation, la culture, les penchants des intellectuels qui exercèrent une influence sur la direction du PC pendant la période où cette ligne frontiste la confronte nécessairement à l'histoire de la Révolution française. Des hommes comme Langevin, Cogniot, Politzer, Wallon, ont contribué à ce que la pédagogie du parti valorisât le rationalisme des Lumières, en particulier l'Encyclopédie, et non point Rousseau, dont l'étude subissait une éclipse dans les années trente et quarante, et dont l'idéalisme choquait ceux qui se voulaient matérialistes purs. D'un autre côté, la direction du PC, au cours de ces mêmes années, écoutait les leçons d'historiens communistes ou partisans du Front Populaire, Lefebvre ou le Soboul d'avant les Sans Culottes, les historiens mathiéziens, relativement dédaigneux à l'égard de « l'œuvre libérale de la Constituante » et enclins à survaloriser « l'alliance des Montagnards et des sans-culottes », le caractère « social » du jacobinisme, et à souligner sa volonté unifiante.

En définitive, la lecture communiste de la Révolution française peut se schématiser ainsi : le rationalisme cartésien et la critique voltairienne, par le relais fondamental de l'Encyclopédie, préparent le mouvement populaire presque unanime qui isole une poignée de privilégiés et les réduit à une politique de trahison et de complot. Ce mouvement populaire pousse en avant des leaders dont l'échec final s'explique par le fait que le jacobinisme s'arrête en chemin et ne peut ou ne veut donner à la Révolution le parti d'avant-garde. C'est cela, et les conditions « objectives » — il n'y a pas de véritable classe ouvrière —, qui distingue la Révolution française de la révolution prolétarienne ; c'est cela, plus que le programme et les réalisations de 1789-93, car les communistes français ont tendance, dans la lignée mathiezienne, à rapprocher l'œuvre sociale du jacobinisme montagnard d'un présocialisme. La Révolution française est bien un bloc, et la Révolution, de 1789 au communisme, une ligne continue.

A l'exception de ce dernier point, et encore, la lecture communisme n'innove donc en rien, par rapport à la tradition de l'extrême gauche française du XIXe siècle. Ce n'est pas le PC qui produit cette lecture — ce mythe ? — de la Révolution française dans la mentalité collective de la gauche française. Par contre, il l'entretient. Après 1945, alors que la gauche non communiste n'a plus les moyens matériels d'une pédagogie de masse de la Révolution, que le PC exerce l'influence principale et de loin, sur la classe ouvrière, alors que la pédagogie de la Révolution s'efface peu à peu dans le système scolaire, le PC demeure le seul gardien de la flamme légitime. Il s'ensuivra chez ceux qui s'irritent, pour des raisons politiques et/ou historiographiques, de la prédominance de cette lecture, l'idée que c'est le PC qui l'a produite, alors qu'en réalité il s'est contenté de la reproduire. Il s'ensuivra aussi que c'est autour de l'objet Révolution française que le PC parviendra à trouver en toutes circonstances, même celles de son plus extrême isolement sur tous les autres terrains, des échos et même des alliés. Et pour cause, puisqu'il n'a jamais cherché à provoquer la rupture. Singulière puissance du souvenir de la Révolution puisqu'il réussit à faire plier le PC qui, s'il ne voulut qu'un temps « faire du passé table rase », voulut toujours se constituer en contre-société autonome.

François Hincker

Notes :

1.           J. Bureau, Le PCF et la Révolution française, 1920-1940, Mémoire de maîtrise

d'Histoire de la Révolution française, Paris I, 1979 et P. Massa, La mémoire historique

de la presse ouvrière à l'époque du Front Populaire, Mémoire de maîtrise. Institut

d'histoire du syndicalisme, Paris I, 1986.

2.           Danièle Tartakovsky, Ecoles et éditions communistes, 1921-1933. Essai sur la

formation des cadres du PCF, thèse pour le doctorat du 3e cycle. Université de

Paris VIII, 1977.

3.           Pascal Ory, La commémoration révolutionnaire en 1939 in La France et les

Français en 1938-1939, Paris, Presses de la FNSP, 1978 et Roger Martelli, Héritiers de la

Révolution française, in Le PCF des années sombres, Paris, Le Seuil, 1986.

4.           Natacha Dioujeva et François George (sous la direction de). Staline à Paris.

Communication de S. Courtois, Le PCF et les procès de Moscou, Paris, Ramsay, 1982.

5. N. Dioujeva et François George, op. cit., Communication de J.P. Rioux, Procès Kravchenko.

 

Source : COMMUNISME – N° 20-21 – 1988/1989 – L’AGE D’HOMME.