Résistance Identitaire Européenne

Littérature

Les chevaleries par H. De Montherlant

 

Ordres de chevalerie

 

L’an 1919, cinq jeunes gens français sentirent le besoin de former entre eux une société un peu codifiée et un peu âpre. Les deux aînés, de vingt-cinq et vingt-trois ans (j'étais celui-ci), venaient de combattre. Les autres avaient vingt et un, seize et quatorze ans.

Je n'ai jamais évoqué sur le papier ce petit mouvement, parce qu'assez tôt je le détournai, et en fis autre chose : en le mêlant, dans mes écrits, à cette « autre chose » — qui fut l'esprit du stade, — j'aurais embrouillé tout. Et parce qu'en vérité nous ne l'approfondîmes pas plus, que nous ne le menâmes à sa fin. Mais comme nous voici de nouveau au terme d'une guerre, je reprends intérêt à ce mince remous que fit l'autre en s'enfonçant.

 

Choix du clan. Ce que nous y apportions. Juvénilité.

A tort ou à raison, le monde où nous, combattants, nous ressuscitâmes en 1919, nous le vîmes abject. C'est le temps où je publiais dans la revue les Lettres un article intitulé : France, pitié du monde ; l'année de la victoire, il me semblait que la France ne pouvait que faire pitié à tous; et la suite a prouvé qu'en effet la France de 1919, qui était grosse de la France de 1940, méritait bien déjà de faire pitié. Il apparut à ceux d'entre nous qui furent les promoteurs de cette société, que deux voies seulement s'ouvraient à nous pour échapper à une telle abjection : celle de la conduite solitaire, et celle du petit clan. Il ne pouvait être question un instant que l'individu fût sacrifié ; je pensais et je pense que l'individualisme est le produit des civilisations supérieures. Mais aucun de nous ne voulait être un solitaire. Nous choisîmes donc le petit clan. Au vrai, lorsqu'une société de cette sorte est aussi réduite, chacun de ses membres ne la sent pas très différente de lui-même : l'individu y prend des rameaux, mais les remplit.

Je venais d'être démobilisé, et étais loin d'en avoir mon saoul : l'ennui naquit un jour de l'uniforme ôté. P., l'autre promoteur, qui avait vingt et un ans, n'avait pas été soldat. J'apportais une insatisfaction guerrière, du mépris pour les civils, de la sollicitude tendre pour les sentiments héroïques : dans le latin du moyen âge, mon patronyme signifie « chevalier », P. apportait la même insatisfaction, quoique plus virulente, et la passion de verser et de pétrir, dans un moule civil, une morale militaire analogue à celle dont il n'avait pu goûter. J'apportais, avec le sens de la Castille, quelque christianisme d'imagination, sans foi et sans pratique (mon bagage gréco-latin, qui était mon seul bagage culturel, ne fut pas employé du tout dans cette affaire). P. apportait une certaine connaissance du moyen âge européen, une teinture de la philosophie et de la morale japonaises, et un penchant vif pour ces fortes individualités de l'ancien Japon, aventuriers et condottieres, les Nobunaga, les leyasu, les Yamamoto Kansuka, que nous utilisâmes dans l'élaboration de notre romanesque. Ce fut l'apport de P. qui donna sa couleur au groupe.

Il faut prévenir sans tarder que tout cela était très juvénile, et plus peut-être qu'on n'attendrait de garçons dont trois étaient « majeurs » et deux guerriers, cités, blessés, etc. Mais on a répété maintes fois qu'il y a quelque chose d'enfantin dans le militaire; armée, école, tout cela est « collège »; et la chevalerie était un collège elle aussi (1). Enfin, il n'y avait pas plus de six ans qu'un des aînés fondait, à l'école, une petite société semblable à celle qui nous occupe ici : à Sainte-Croix de Neuilly nous avions eu « la Famille », composée de huit membres (comme les huit fondateurs de l'Ordre du Temple), que les autorités du lieu persécutèrent et finalement dissolvèrent : toute chevalerie se paie. Ensuite, à la guerre, nous avions connu l'esprit de corps, à tous ses degrés : le régiment, le bataillon, la compagnie, la section. Et c'est parce que nous étions très juvéniles qu'en souvenir des ordres de chevalerie nous nommâmes « l'Ordre », sans plus, notre institution. Toutefois nous évitâmes, même comme un jeu, appellations et insignes : nos insignes étaient intérieurs. Bien que deux d'entre nous fussent encore presque des enfants, on n'avait pas besoin pour les séduire d'une pacotille d'insignes, de grades ou de rites : ad populum phaleras. Nous étions juvéniles, mais je crois que jamais nous ne fûmes niais. Et je regrette que tous les mouvements éducatifs n'observent pas pour eux-mêmes cette nuance.

 

Un acte de séparation (orgueil de L'Ordre).

Donc, au principe de l'Ordre, un besoin de séparation d'avec le milieu, pour pouvoir vivre une vie respirable; un repliement, non sur soi-même, mais sur une poignée d'êtres choisis. Oui, l'Ordre naquit, d'abord, d'une réaction. Nous nous pensions et nous disions le meilleur, et tel que tous eussent dû être. Pour un peu, nous eussions à longueur de jour donné des leçons à tout le monde; le pli m'en est resté. Du mépris, j'avais de quoi en fournir à notre groupe au complet, sans en rien perdre. (J'ai vu depuis que le mépris est une pente qu'il est difficile de remonter.) Et, de tel de nos camarades, un autre disait : « Quand une feuille d'automne, se détachant, lui tombe sur le crâne, il trouve que l'arbre lui a manqué. »

Je crois que ces traits sont communs à toutes les chevaleries : le chevalier, chrétien ou japonais, s'oppose par essence au bourgeois. Il ne saurait en être autrement pour quelqu'un qui porte une civilisation intérieure plus rare et plus avancée que celle qui a cours autour de lui. L'orgueil est un devoir pour les bushi (chevaliers japonais) (2). Pas un des jésuites de là-bas, au XVIIe siècle, qui ne se plaigne de leurs dédains; selon moi, c'étaient des dédains attrayants. L'orgueil gonfle nos chevaliers féodaux, prenant souvent la forme délirante, un orgueil de panthère, chez ceux de Castille (3) : l'Eglise n'a pas trop de toutes ses foudres et de toutes ses pratiques d'humilité, pour les garder en main (et de cela devraient se souvenir les gouvernements : le catholicisme est un élément d'ordre dans une société pléthorique, et un élément de mort dans une société dégénérée et débile (4). D'ailleurs la chevalerie européenne n'était pas aimée. Sans parler de la haine générale, et de l'envie, contre le Temple et contre l'Ordre de Calatrava (ni même des outrages qu'on inflige à Don Quichotte), la chevalerie était détestée par l'Eglise, qui a toujours cherché à ruiner tout ce qui avait ou pouvait avoir une influence; par la royauté, qui prenait ombrage de son indépendance, de sa puissance et de sa fierté; je pense que le petit peuple lui portait plus de respect que d'amour, et qu'il y avait surtout de la crainte dans ce respect.

 

Et un pacte de solidarité.

Il me semble que l'Ordre fut premièrement un acte de séparation et un pacte de solidarité, et que les vertus que nous y enfournâmes ne viennent qu'après. Solidarité, c'est le caractère qui en fut le plus résistant, et observé avec le plus de scrupule. « Entre nous c'est à la vie à la mort » nous disait le cadet, ou: « Je ne te ferai jamais de vacheries », qui sont les deux expressions extrêmes, la noble et la triviale, du besoin d'absolu qu'a l'adolescence. Je fis rentrer cela dans l'humain; notre pacte fut réduit à quatre années; c'est déjà beaucoup. Il était non seulement de ne faire jamais quoi que ce fût l'un contre l'autre, mais de tenter d'empêcher, par toutes ses forces, le mal qu'un tiers pouvait vouloir à un de nous; et de s'aider, en n'importe quel rencontre.

Cet engagement, dans l'ensemble, nous le tînmes. Il n'est pas tout à fait vrai que nous nous entraimions également, comme les douze Pairs ; mais nous faisions, pour l'Ordre, ce que peut-être n'eût pas dicté l'élan spontané. Si tel d'entre nous s'oubliait à agir contre un autre membre, celui-ci le lui pardonnait incontinent : « Le pardon se formule en moi à l'instant même que vous m'offensez », est une parole que j'ai entendue. Et je me vois encore, quelques heures après avoir posté une lettre malgracieuse à l'adresse d'un de nous, pensant avoir à me plaindre de lui, lui expédier un pneumatique où je lui marquais avec fermeté que je ne l'abandonnerais jamais. Et ces seconds mouvements ne venaient pas du cœur; ils n'étaient qu'observance de notre règle.

L'assistance pécuniaire elle-même, bien que secondaire, n'était pas omise de l'Ordre, car deux de nos camarades, quoique bourgeois, crevaient de faim quasiment. Cette assistance, elle non plus, n'était donnée ni par pitié, ni par charité, ni par largesse, ni par amitié; elle n'était qu'obéissance à la loi de l'Ordre. De même déjà, dans notre chevalerie de Sainte-Croix, un des membres, Marc de Montjou, en soutenait un autre, et cela sans la moindre contre-partie d'aucune sorte de la part de celui-ci.

Il est à peine besoin de dire que le monde ne vit jamais, de notre société, que le fait que nous étions amis. Sur tout ce qui se passait entre nous, et plus particulièrement, peut-être, sur les déconvenues qu'il nous arrivait de nous donner les uns aux autres, le secret était des plus profonds.

 

Morale de l'Ordre. Ce qu'on y trouvait.

Quelle était notre morale, qui était, comme le bushido (5), une morale pratique (6)? (Et nous aimions fort que dans l'éducation des samouraïs il n'y eût place ni pour la métaphysique ni pour les maths, etc., mais seulement pour la morale, et pour la seule morale qui soit défendable, celle des sentiments chevaleresques.) Je renverrais volontiers mon lecteur, sans autre commentaire, à la « Lettre d'un père à son fils », de Service Inutile, si je n'avais retrouvé une mienne note manuscrite de 1919, où je lis ces mots : « Droiture, fierté, courage, sagesse. » Là-dessous un tiret, qui indique que nous avons épuisé les vertus cardinales, et que celles qui suivent sont d'un ordre un peu moins éminent; et elles sont : « Fidélité, respect de sa parole, maîtrise de soi, désintéressement, sobriété. » Cette énumération est un peu différente de celle de la « Lettre », tracée treize ans plus tard.

Il semble d'abord qu'il n'y ait rien là qui ne soit dans toutes les morales, et dans la morale « naturelle ». Mais nous poussions chacun de ces sentiments au chevaleresque, je veux dire que nous l'aiguisions fort; et un sentiment bien aiguisé pénètre toujours un peu plus profond qu'il n'est dans les convenances. En ce sens, notre morale était, comme toutes les morales de clan, un peu hors la loi, un peu « dangereuse ». C'est ainsi que nous eussions fait, sans le moindre remords, un faux témoignage devant les tribunaux, pour sauver un des nôtres.

Elle était peut-être « immorale », aussi, de ne valoir guère qu'entre nous. De même on a reproché au bushido d'être immoral par manque de respect pour les droits de ceux qui ne faisaient pas partie de la caste militaire.

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J'ai dit que nous ne portâmes jamais d'insignes. Mais nos couleurs étaient, idéalement, le noir et le blanc, — soit que P. les eût choisies telles pour avoir été les couleurs de l'étendard des Templiers, et celles du vêtement des chevaliers teutoniques, soit que je fusse entêté du noir de ma Castille, sinon du noir et blanc de la Prusse. Mais lorsque, l'Ordre dissous, j'appris, dans les stades, que les « individuels » — sportifs, qui ne veulent appartenir à aucun club — portaient le maillot noir, parce que le noir (ce que j'ignorais) est la couleur de l'anarchie, et lorsque ce maillot fut celui que j'endossai le premier, je rêvai un peu. L'Ordre n'était pas une anarchie, puisqu'il avait sa loi. Mais sa loi n'était pas celle des autres, ou ne l'était que de ça de là, et par fortune. Une loi de cette sorte perdit le Temple.

 

Morale de l'Ordre. Ce qu'on n'y trouvait pas : la religion, la galanterie, le prosélytisme.

P., d'abord catholique croyant, avait eu une crise, puis s'était séparé avec violence, et se vengeait d'avoir cru. Il vidait la chevalerie chrétienne du christianisme : œuvre téméraire, et qui semblerait absurde, si nous n'avions malgré tout bonne mesure de chevaliers athées et « blasphémateurs »; je songe à Gaumadras dans Garin de Montglane, à Raoul de Cambrai qui se fait servir force viandes le vendredi saint, à Guillaume d'Orange qui donne des coups de pieds aux moines, dans le Moniage Guillaume, à Hachembaut et à son explosion de nihilisme dans Doou de Maience; Et il y en a d'autres. Par-là, P. retrouvait le bushido. La religion du bushi est très vague; le shintoïsme ne s'occupe presque pas de l’immortalité de l'âme; la chevalerie japonaise est une chevalerie d'athées, qui deviendra même, au XVIIIe siècle, une chevalerie de « blasphémateurs »; le marquis Ito, « le plus grand Oriental depuis Confucius », prétend que les Japonais sont le peuple le plus athée de l'univers. Là encore l'Ordre continuait la « Famille » de Sainte-Croix, où nous réalisâmes ce paradoxe que, gouvernés et excités par des prêtres, toute notre chevalerie, et nous en eûmes! ne fit jamais la moindre part au surnaturel, et que Jésus-Christ n'y compta aucunement.

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Une autre façon de rejoindre le bushido, c'était d'exclure de notre morale, non pas, loin de là, tout rapport avec le sexe, mais toute galanterie. Nous nous essayions à une civilisation où il n'y avait de place ni pour les prêtres, ni pour les femmes, ni pour les bourgeois. La femme ne joue aucun rôle dans la majoration romanesque du bushi : elle est faiseuse et éleveuse d'enfants, rien de plus; hommes et femmes, d'ailleurs, ne sont jamais en commun; dans aucune classe de la société japonaise la femme n'est plus dédaignée ni moins libre. Et là encore, malgré l'apparence, nous ne sommes pas si éloignés de la chevalerie européenne. Pour quiconque « sent » la chevalerie, la grande époque de la chevalerie, où elle fut une chose qui force le respect et l'amour même d'un anti-chrétien déclaré, ce sont les XIe et XIIe siècles. Or, en ce temps-là, les chevaliers n'ont que mépris pour les femmes; presque tous pourraient dire, avec Raoul de Cambrai : « Maudit soit le chevalier qui va demander conseil à une dame »; souvent, dans notre littérature épique, on les voit les frapper jusqu'au sang, seulement parce qu'elles jaspinent trop, pour les faire taire; et ils en ont d'ailleurs le droit, O lectrices des petits journaux de modes, flétrissez comme il se doit ces soi-disant preux, qui n'étaient en somme que des « mufles »! Loin que les femmes aient joué le noble rôle que l'on croit dans la chevalerie, elles ont été un des ferments de sa décomposition, lorsque, au milieu du XIIIe siècle, leur goût, devenant maître, a imposé le passage de la saine et sublime littérature germanique des chansons de geste aux niaiseries fades et fausses des romans bretons de la Table ronde. Les romans de la Table ronde, sous le couvert de la galanterie, c'est la chiennerie qui commence; et c'est — plus grave encore, — la morale de midinette, qui, depuis lors jusqu'à nos jours, en l'émasculant et en l'éloignant du réel, a fait tant de mal à notre France.

Enfin l'esprit de prosélytisme n'était pas dans l'Ordre. Nous « donnions des leçons », mais peu nous importait si elles fructifiaient. De même, bien que nous n'eussions aucune opposition de principe à l'admission de nouveaux membres dans l'Ordre, et que nous y eussions accueilli volontiers qui nous eût plu, notre société, dans les quelque dix mois qu'elle resta vivante, ne s'accrut pas.

 

Caractères de l'Ordre. Une pointe de Jansénisme.

Toujours, au milieu de mon goût pour les délices, circula un courant austère : Sparte, Plutarque, Sénèque, la Castille, le Jansénisme, la guerre. Toujours je trouvai en moi deux catholicismes, le catholicisme non pris au sérieux, c'est-à-dire le catholicisme à l'italienne, le catholicisme « homme de la Renaissance », et le catholicisme pris au sérieux, c'est-à-dire le Jansénisme; et je les alternais, d'imagination (n'ayant, bien entendu, ni foi ni pratique). J'inventai de fourrer du Jansénisme dans l'Ordre. Port-Royal et l'Ordre sont de petites sociétés que roidit un esprit d'opposition et de réforme, où l'on se tire du pair, ou croit s'en tirer, par ses vertus (remarquons, d'autre part, que tous les bushi, même le shogun, prennent à cinquante ans l'habit d'un ordre religieux ou d'un tiers ordre). Saint-Cyran est Basque, le « côté espagnol » de la sœur Angélique a été souvent signalé; par eux je rejoignais la chevalerie espagnole et Don Quichotte. Je m'animais de ce que l'année 1616, où commence le règne des Tokugawa, qui selon certains auteurs voit l'apogée du bushido, fût l'année où Saint-Cyran et Jansénius, à Bayonne, étudient saint Augustin et fondent le Jansénisme. Et de quoi encore ne m'animais-je pas, la bonne volonté à coup sûr y étant!

Par-là, et par-là seulement, je mettais dans notre Ordre une goutte de christianisme. Elle ne fut pas longue à s'évaporer.

 

Caractères de l'Ordre. Humanisme et délices.

Le bushido, dès qu'il se forme, est déjà, à la fois, une sagesse et un héroïsme, une sagesse de cape et d'épée : la voie du sage et la voie du héros courent parallèles. Il sera aussi, plus tard, un humanisme et un jardin de délices. Des héros qui ne sont pas des imbéciles! O rare spectacle!

Nous attendions l'épreuve, mais l’épreuve-test, non l’épreuve-douleur. J'en veux et en ai toujours voulu à cette croyance, si enracinée dans l'Occident, que le héros doit n'être pas heureux. C'est une croyance petit-luxe. Il faut qu'il soit heureux, aussi; bien que héros, et parce que héros. Risquant sans cesse sa vie, par goût, et l'immolant avec folie, le bushi, nous dit un auteur, est cependant « épris d'une vie que le shinto déclare divine »; et on sait que les Japonais n'avaient pas moins de sept dieux pour le bonheur. Voluptueux et stoïque : alliance que symbolise ce condottiere japonais qui partait en campagne avec un éventail de fer, selon l'usage des généraux de ce temps, et s'en servait à l'occasion comme de masse d'armes pour assommer les ennemis.

Les bushi, du moins à partir de l'époque de la Renaissance, sont aussi lettrés et artistes. Avant, même : souvenons-nous du vers favori d'Ieyasu, homme d'action et homme d'Etat : « II avait décidé, non de vivre, mais de savoir. »

J'aime le sang et le lait, comme les Mânes. Ce sang pur et sévère, qui était celui de l'Ordre, coulait comme à travers un lac de lait parfumé. Un guerrier qui n'était pas un artiste était pour nous une bourrique, et un artiste qui n’était pas un guerrier était pour nous une femme. Deux de notre Ordre, Dieu me pardonne, faisaient figure d'intellectuels. Et tous garçons de l'enseignement secondaire : « rosa la rosé » était consciencieusement arrosée dans notre horlus deliciarum, qui était aussi un champ clos de combat : alors comme aujourd'hui j'aurais préféré voir mon fils mort, à le voir ignorer le latin. Bien qu'il y eût des chevaliers chrétiens et des samouraïs qui n'eussent pas de naissance, nous n'imaginions pas (je dis les choses telles qu'elles furent, sans juger) que l'Ordre pût fleurir en dehors d'une certaine condition sociale: condition sur laquelle, certes, nous n'étions pas exigeants; mais il y fallait un minimum.

 

Deux images de l'Ordre.

Avant de finir, je voudrais donner deux images de l'Ordre, choisies à ses extrémités : l'une sublime, l'autre brutale, ces deux caractères étant inhérents à toute chevalerie.

Première image. — L'Ordre était mort, et il jeta encore un long rayon de soleil couché. Notre institution, en fait, était dissoute. Mais un de nous se souvenait du pacte de quatre ans, et pensait qu'il le devait observer malgré tout, du moins avec ceux qui témoignaient d'en avoir besoin. Un tel le témoigna, et il était celui qui méritait le moins. Il avait fait sa fleur et son feu, quand l'esprit de l'Ordre l'alimentait; seul, il était peu, et allait toujours s'amincissant. Toutefois, celui de nous qui voulait soutenir le pacte n'abandonna pas ce garçon, pour autant. Durant les trois années qui restaient à courir, il l'appuya de ses conseils, de son aide, de ses deniers. Cependant il ne l'aimait pas, et ne l'avait jamais aimé. Il était comme ces catholiques de baptême qui reçoivent l'extrême-onction : le christianisme est mort dans leur cœur; ils disent les paroles sans y croire, puis cessent d'être silencieusement. «Pourquoi faire tant pour lui? » lui demandais-je un jour. Il me répondit : « Parce qu'il en est indigne. » Cela était l'Evangile, je pense.

Quel poids lourd, quel poids horrible, que donner les marques de l'affection, sans l'affection! Les quatre ans révolus, du jour au lendemain il le laissa tomber. Ouf! Quelle délivrance! L'autre eut l'esprit de le bien prendre, ou peut-être de ne s'y pas frotter. On dit que les actes restent, que les paroles restent; les êtres non. Dieu merci.

Maintenant il faut aller à l'autre bout; on croirait que nous ne vivions que sur les hauteurs. Cela n'est pas mon genre, ni celui de qui j'aime; la nature était forte en nous.

Donc, nous voici partant pour quelque forêt suburbaine, Rambouillet ou Fontainebleau. Nos épées sont des brownings, avec lesquels nous chasserons les lapins des halliers (chasse tout idéale : oncques n'en tuâmes un). Là-bas, nous louons des vélos, qui seront nos Bavieça et nos Veillantif, car il ne s'agit de rien moins que de combats singuliers; et fort singuliers, on va le voir. Sur une route un peu solitaire, deux d'entre nous, enfourchant leurs vélos, prennent du champ, en sens opposé. Puis ils virent, foncent à toute vitesse, et se jettent littéralement l'un sur l'autre, vélo sur vélo. Si on a pris son élan de quelques mètres, le vainqueur est celui qui ne sera pas démonté. Si on l’a pris, comme il nous arrivait, de soixante à cent mètres, la violence du choc démonte les deux champions, et le vainqueur est celui qui est le moins blessé.

D'ordinaire, une seule de ces rencontres suffisait à mettre hors de cause chevalier et destrier. Nous n'avions plus qu'à regagner la ville, à pied, passant d'abord chez le pharmacien, pour nous faire réparer, puis chez le loueur de vélos pour régler la douloureuse, souvent seigneuriale à souhait, car jamais vélo ne sortit tout à fait indemne de ces jugements de Dieu. Nous étions presque contents lorsqu'un de nous était un peu sérieusement blessé, et nous affections de ne nous occuper guère de lui, comme ces parents qui pour rien au monde ne sortiraient de l'immobilité, s'ils voient leur petit enfant s'étaler, à quelques pas d'eux.

Cet exercice, dont je m'honore d'avoir été l'inventeur, je l'avais baptisé le tang-tang : on admi¬rera au passage l'euphonie japonaise de ce mot. Quand je me remémore les jeux qui fouettèrent le sang de nia jeunesse, je songe à la tauroma-chie, au sport, à la guerre... Mais le tang-tang n'est pas oublié.

 

Déclin et mort de l'Ordre....

La petite société des héros et de ceux qu'ils aiment portait en elle un principe de mort : ma présence. C'était moi qui l'avais fondée, mais, n'est-ce pas? aedificabo et destruam. J'y mettais quelque chose de trop tendu pour ne devenir pas, un jour, un peu convulsif ; et quelque chose de douloureux; enfin, paraît-il, une atmosphère irrespirable, comme si dans tout cela je n'avais cherché, sans le vouloir, qu'à aviver une conscience toujours plus pathétique de moi-même. Où donc ai-je lu cette phrase : « De toutes les choses d'ici-bas, la chevalerie est celle qui est la plus réfractaire à la nuance »? L'Ordre mourut de trop de nuances, ou plutôt de ce que nous les ressentions avec trop de pointe. Il mourut, mourut avec lenteur, oh! On peut dire qu'il se sentit mourir dans tous ses moments; nous n'en perdîmes pas une goutte.

Il fallut donc sortir. Sortir, c'est-à-dire se salir. Mais il est hors de doute que, si nous nous salîmes quelque peu, ce fut cette fois à l'air libre. L'Ordre des derniers temps n'était plus qu'une boîte fermée, une machine à se faire souffrir les uns les autres.

P. alla vers le scoutisme (non confessionnel). Moi et N. vers le sport athlétique. Les deux autres s'écoulèrent et se diluèrent au sein d'une vie inconsistante : ils n'ont pas eu plus de part à ce monde que les poissons n'en ont à l'océan.

On peut, si on veut, trouver des analogies entre l'Ordre et le sport : le petit clan devient l'équipe, l'esprit chevaleresque le fair play; et les vertus du sport, ascèse, exclusion des femmes, etc., nous venons de les voir ailleurs. Tout ne serait pas faux dans ce rapprochement, mais je ne le nourris jamais. Ordre et sport restèrent pour moi des choses distinctes.

 

Vie éternelle de l’Ordre.

Quand notre « Famille » de Sainte-Croix fut arrivée à un point où, elle aussi, elle ne pouvait plus que mourir, un jésuite, qui avait vu pourtant quelque chose de son intérieur, nous dit : « Vous sourirez de tout cela quand vous aurez vingt ans. »

Phrase ineffaçable, merveille de l'aveuglement, monument de la matière. Trente années ou presque ont passé, et cette « Famille » dont je devais sourire, je ne l'évoque qu'avec un serrement du cœur; je l'évoque comme le temps le plus pur de tout le temps que j'ai jamais vécu.

De l'Ordre non plus je ne souris pas aujourd’hui. Il dura moins de dix mois, la « Famille » en avait duré six à peine; mais c'est l'intensité qui est tout. Et la magnanimité. Nous eûmes de l'une et de l'autre. Que le reste soit effacé.

En juin 1940, de la Somme à Compiègne, on voyait de petits groupes d'hommes durs et désespérés, qui s'obstinaient autour d'une mitrailleuse à chargeur rigide, ou d'un canon minuscule, tandis qu'alentour, à droite, à gauche, roulaient vers l'arrière les mille torrents de ceux qui décidément préféraient vivre. Eux aussi, comme ceux de tous les Ordres, ils étaient opposés ici et opposés là : opposés à l'ennemi, qui les massacrait, opposés à leurs frères qui les abandonnaient et qui, les abandonnant, leur en voulaient encore (car nous le savons maintenant plus que jamais, l'homme n'aime pas les braves). Eux aussi, comme ceux de tous les Ordres, croyant faire ce qu'ils faisaient pour une cause extérieure —- ou peut-être ne le faisant même pas pour cela, car dès alors la partie était perdue, — ils ne le faisaient en réalité que pour eux-mêmes; elle est fausse, la devise des Templiers, et fausse pour n'importe quel Ordre : Domine, non nobis. Et je me dis que, s'il y avait eu en France plus de ces petits groupes…

 

Conclusion

La « Famille » de Sainte-Croix vit le jour la veille même de la guerre de 1914. Et l'Ordre vit le jour à son lendemain même, comme si c'était la « Famille » qui ressortait après avoir coulé en souterrain pendant les quatre années de la guerre. Pareillement, lorsque, en mai 1940, j'abandonnai ma table de travail pour aller au champ de bataille, j'y laissais les feuillets d'une étude sur Port-Royal, qui m'occupait depuis plusieurs mois. Et lorsque j'en revins, je me sentis pressé d'écrire sur l'Ordre, comme si c'était, Port-Royal que je reprenais. J'en conclus que l'esprit de chevalerie fleurit au bord des guerres, comme l'edelweiss au bord des abîmes (pour moi du moins).

J'ai dit en commençant que l’Ordre naquit par réaction contre une société qui nous apparaissait abjecte. Nombreux sont donc ceux qui penseront qu'une évocation de l'Ordre n'est pas à sa place dans la France nouvelle. D'autres penseront qu'elle a peut-être sa place, dans une nation humiliée. D'autres penseront qu'il y a là un accent et un langage d'un autre monde, dont il n'y a aucune chance —- à espérer ou à craindre — qu'ils puissent être entendus aujourd'hui.

H. DE MONTHERLANT

 

Sources : Le Solstice de juin - Juillet 1940.

 

Notes :

(1) Une des formules de l'adoubement du chevalier : Te in nostro collegio accipio (quand il reçoit la chevalerie).

(2) A Nikko, au tombeau de Ieyasu, situé sur une éminence boisée, où l'on monte par deux cents marches, d'où descendent les cascades, sont inscrits ces vers enivrants, qu'il aimait à s'appliquer à soi-même :

Ici est la cime. La multitude qui est au-dessous

vit comme elle peut.

Cet homme avait décidé, non de vivre, mais de savoir.

Enterrez-le ici.

Sa place esî ici} où des météores éclatent, où des nuages se forment

d'où partent les éclairs,

où les étoiles vont et viennent.

Que la joie accueille la tempête!

Que la rosée envoie la paix!

Des desseins sublimes doivent avoir des effets sublimes.

Laissez-le être couché sur la hauteur.

Plus sublimes encore que le monde ne le soupçonne ont été sa vie et sa mort.

(3) Un seul trait : alors que partout, au moyen âge, l'homme a besoin de son semblable pour être armé chevalier, le Castillan s'arme soi-même.

(4) Tolstoï, étudiant la victoire, japonaise sur les Russes en 1905, l’attribue au fait que les Japonais ne sont pas chrétiens. (Teruaki Kobayashi, la Société japonaise, p. 40).

Les bushi combattaient aussi le bouddhisme, autre mode d’énervement. Tout ce qui est enlevé à la religion peut et doit être donne à la patrie.

Renan compte, parmi les causes d'affaiblissement de l'armée romaine à la fin de l'Empire, l'introduction du christianisme dans les cadres et la troupe. Toutefois, gardons-nous ici des généralisations trop abruptes. Mais il semble logique que le goût de la faiblesse, l'excitation nerveuse, la peur de l'enfer, propres au christianisme, anémient un peuple. L'indifférence à la mort des hommes de l'antiquité, aujourd'hui des Musulmans, des Japonais, en fournirait la contre-épreuve.

(5) Je rappelle que ce mot désigne, au Japon, le code des bushi (nobles) et des samouraïs. Peut-être, toutefois, nous étions-nous crée un bushido d'imagination. Mais y eut-il jamais un autre bushido que d’imagination? Voir, à l'article bushido ajouté par Chamberlain a la traduction française de son livre, ce qu'il y aurait a rabattre de l'idée qu'on se fait de cette institution.

(6) Comme l'avait été déjà celle de la « Famille ». « Nous y avons appris la morale par la pratique », ai-je écrit de Sainte-Croix (Relève du Malin).

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Les Pages nordiques de Robert Steuckers

 

Les excellentes Éditions du Lore poursuivent à un rythme toujours soutenu la publication des nombreux articles, recensions et conférences de l’Européen Robert Steuckers. Après Pages celtiques en 2017 (cf. SN 48), voici maintenant un nouveau recueil qui explore un monde nordique souvent lié à l’univers celtique.

 

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Dix textes forment cet ouvrage qu’il importe de mettre dans toutes les mains, à l’exception de ceux qui croient encore à la fable de la « Lumière » venue d’Orient, de Mésopotamie et d’Afrique. Aidé par les découvertes archéologiques, Robert Steuckers examine d’un œil neuf la thèse de Jürgen Spanuth pour qui l’Atlantide se situe en Mer du Nord et dont l’île d’Héligoland serait l’une des dernières traces physiques.

L’ancien directeur des revues Vouloir et Orientations insiste sur l’action des Vikings, en particulier en Amérique du Nord dès l’An Mil. Leurs multiples expéditions et les leçons qu’ils en tirent alimenteront bien plus tard la curiosité du Génois d’origine corse Christophe Colomb. L’auteur établit par ailleurs une chronologie didactique dédiée au « Retour de la conscience païenne en Europe » de 1176 à 1971. On y apprend que le poète pan-celtique Charles De Gaulle (l’oncle de…) « appelait [...] les peuples celtiques à émigrer uniquement en Patagonie » nommée par le Gallois Michael D. Jones « Y Wladfa ». Ce dernier décida d’y implanter une colonie éphémère. Quel impact a eu cet article de 1864 sur le futur roi des Patagons Orélie-Antoine de Tounens ? La patrie patagone chère à Jean Raspail aurait-elle donc une origine celtico-nordique projetée dans l’hémisphère austral ?

 

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L’auteur de Pages nordiques évoque enfin le culte de la Déesse-Mère. Il remarque que « la Terre-Mère, dans ces cultes, est fécondée par l’astre solaire, dont la puissance se manifeste pleinement au jour du solstice d’été : la religion originelle d’Europe n’a donc jamais cessé de célébrer l’hiérogamie du ciel et de la terre, de l’ouranique et du tellurique ». On a perdu Alice Coffin et Pauline Harmange !

Avec son immense érudition, son sens de l’éclectisme et sa polyglossie, Robert Steuckers interprète depuis un angle différent les références spirituelles de la civilisation européenne. Celle-ci ne se cantonne pas au triangle Athènes – Rome – Jérusalem. Elle intègre l’héritage du Nord et de l’Ouest. On attend par conséquent avec les prochains volumes : Pages slavesPages germaniquesPages latinesPages balkaniquesPages helléniques, etc.

Georges Feltin-Tracol

ROBERT STEUCKERS, Pages nordiques. Fidèles à Thulé, Éditions du Lore, 2020, 100 p., 15 €. Pour commander l'ouvrage: http://www.ladiffusiondulore.fr/home/849-pages-nordiques-fideles-a-thule.html

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Eugène Krampon à lu « la Billebaude » d’Henri Vincenot

 

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C’est une lutte à mort qui aujourd’hui s’est engagée entre deux visions du monde totalement incompatibles : l’identité contre le cosmopolitisme, l’enracinement contre le nomadisme, la tradition contre le Progrès. Dans ce combat dantesque, pour nous autres militants identitaires, lire Vincenot est toujours un bain de jouvence, et pour beaucoup, un retour à nos racines paysannes toujours présentes dans notre longue mémoire et dans nos veines. Lors de la parution de l’ouvrage en 1978, les Français ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : « De toutes les tribus, ils m’écrivent » disait l’auteur car ce qu’il racontait, c’était tout bonnement ce que nos parents avaient vécu eux aussi, qu’ils soient gaulois d’Auvergne, de Touraine, du Poitou, du Quercy, du Saintonge…

 

UN BIOTOPE GAULOIS

Orphelin à l’âge de 8 ans, Henri Vincenot va passer une large partie de son enfance chez ses grands-parents, à Commarin, dans la montagne bourguignonne. Si dans la plaine, l’aristocratie est largement d’origine burgonde (peuple germain issu de l’ile de Bornholm dans la Baltique et qui a donné son nom à la Bourgogne), dans la vallée de l’Ouche et dans la montagne, le peuplement est clairement d’origine celtique. En ce premier tiers du XXème siècle, époque à laquelle se déroule La billebaude, les traditions venues du fond des âges sont encore bien présentes et vécues au quotidien. Il faut dire que nous sommes encore dans le cadre d’une civilisation lente, non encore emportée par le cancer du Progrès, qui vit encore au rythme des saisons et dont la seule richesse n’est que le fruit du travail de la terre et de ce que la forêt donne en cadeau : gibier, fruits, plantes médicinales. Pour s’en convaincre, il n’est que de relire de Vincenot également La vie des paysans bourguignons au temps de Lamartine. A croire que le temps, pour le plus grand bonheur des hommes, s’était arrêté avant la grande fuite an avant, vers le néant des temps modernes.

 

IL N’EST DE RICHESSE QUE D’HOMMES

La billebaude, c’est aussi la rencontre de personnages souvent hauts en couleur, comme il en pullulait encore dans tous nos terroirs de France il n’y a pas encore si longtemps : d’abord les deux grands-pères de l’auteur, chasseurs hors pair, l’un et l’autre Compagnons du devoir (l’un est forgeron, l’autre sellier-bourrelier), véritables aristocrates du travail manuel, un garde-chasse doublé d’un braconnier qui connait la forêt comme sa poche, un chemineau ( pas un cheminot, rien à voir avec le chemin de fer) qui erre sur tous les chemins de Bourgogne, conteur de légendes anciennes, connaissant toutes les familles et leurs secrets, dormant là dans un fossé, là dans une grange, des femmes connaissant toutes les vertus des plantes et capables de soigner aussi bien une angine, un rhumatisme, une plaie profonde, une morsure…Le voilà ce peuple celtique au sein duquel grandit notre auteur, au sein d’un village encore très marqué par une puissante vie communautaire.

 

5039 billebaude

 

LA DIMENSION DU SACRE

Dans ces années 20 en Bourgogne, les traditions païennes sont encore bien présentes. L’Eglise le sait mieux que toute autre puisque pour une fois main dans la main avec les instituteurs laïcs, elle s’attache à éradiquer ce qu’elle appelle les « superstitions » qui ne sont pas autre chose que des traditions, croyances et légendes qui ont peu à voir avec le désert du Sinaï mais beaucoup avec la Tradition primordiale celtique. Même le missel local a une dimension ethnique puisqu’il est intitulé « Missel éduen », nom du peuple celte installé depuis l’Age de bronze sur les contreforts de la montagne du Morvan.

Ces Gaulois de la montagne sont certes attachés à leurs églises et à ses rites pagano-catholiques, pour autant, leur véritable temple, leur sanctuaire, c’est la forêt primaire et son bestiaire sacré, sangliers, cerfs et chevreuils qu’ils traquent dans des parties de chasse épiques, à la billebaude c’est-à-dire à la rencontre, sans traque organisée. La chasse que Vincenot découvre avec son grand-père deviendra une des grandes passions de sa vie. C’est au cours de l’une d’elle, poursuivant un chevreuil, qu’il atterrit dans le hameau abandonné de la Pourrie, « cinq feux dans la vallée de l’Ouche », ancien lieu de vie d’une petite communauté cistercienne qu’il réhabilitera et dans lequel il repose depuis 1985, avec son épouse et un de ses fils, sous une pierre granitique gravée d’une croix celtique. Il est des symboles qui ne meurent jamais…

 

14 La tombe dHenri Vincenot

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Nietzsche et d'Annunzio

 

Portrait of Friedrich NietzscheGabriele D Annunzio 1

 

 

Le centenaire de la naissance de Gabriele d'Annunzio en 1963 a été marqué par l'apparition, en Italie, d'un certain nombre d'essais critiques d'une valeur incontestable consacrés à sa personne et à son œuvre. En Italie, après la parenthèse de la guerre, la critique littéraire parvient enfin à examiner la figure et l'œuvre du poète abruzzais selon des critères historico-scientifiques et non plus polémico-politiques.

La condition d'une critique sereine, même si elle n'est pas favorable, mais de toute façon basée sur l'objectivité du « phénomène » d'Annunzio, coïncide, d'autre part, avec une reprise des études consacrées à l'œuvre de Friedrich Nietzsche; et encore, par un regain d'intérêt du public, des metteurs en scène et des critiques musicaux, envers l'œuvre de Richard Wagner.

L'œuvre de d'Annunzio, surtout pour ce qui concerne le « surhomme », est souvent comparée ou opposée à celle de Nietzsche, sans qu'on approfondisse la pensée de celui-ci, ou encore comme si d'Annunzio ne s'était intéressé à l'œuvre de Nietzsche que pour y puiser des idées précises à propos du surhomme. C'est insuffisant. Celui qui n'a lu que d'Annunzio ou que les analyses critiques qui le concernent, peut être tenté, en fonction de la manière dont on y présente Nietzsche, d'avoir des impressions assez fausses quant à la valeur de l'œuvre de ce dernier.

De même, celui qui lit superficiellement les écrits de Nietzsche peut croire que son œuvre ne sert, en définitive, qu'à créer des personnages à la d'Annunzio, d'abord, à la Mussolini ensuite.

Quand et comment d'Annunzio lut-il Nietzsche ? Pour quelle raison ? Tentons d'y répondre.

D'Annunzio, lecteur de Nietzsche

Friedrich NIETZSCHE s'éteignit à Weimar, le 24 août 1900. Ses œuvres, qu'il avait presque toujours éditées à compte d'auteur chez de modestes éditeurs, avant de tomber malade en janvier 1889 à Turin, ainsi que Jaspers nous le révèle (1), n'avaient commencé à circuler en Europe qu'à partir de son séjour à Weimar.

A l'occasion de la mort de Nietzsche, d'Annunzio écrivit un poème intitulé: Pour la mort d'un destructeur (Elettra, 1903).

Cependant, d'Annunzio connaissait l'œuvre de Nietzsche bien avant cette date : au moins dès 1893, puisque, au cours de cet été (23 juillet, 3 et 9 août), avaient paru, dans Tribuna, trois de ses articles sur le « cas Wagner », dans lesquels, parlant de Nietzsche, il avoue en avoir lu les œuvres suivantes : Ainsi parla Zarathoustra, Généalogie de la Morale, Par-delà le Bien et le Mal, Le crépuscule des idoles, Le Gai Savoir et Considérations inopportunes.

S'il en est ainsi — et il n'y a aucun motif d'en douter puisque d'Annunzio lui-même nous dit ce qu'il a lu de l'œuvre de Nietzsche — nous devons constater que d'Annunzio n'avait pas lu tout Nietzsche. En particulier, il n'avait pas lu ce que Nietzsche considérait son œuvre « capitale », c'est-à-dire La volonté de puissance, publiée d'une manière fragmentaire, en 1894 déjà, par la sœur du philosophe.

La confirmation de cette lacune nous est fournie indirectement par Emilio Mariano (2). Sous le titre: Parabole d'une volonté de puissance, il écrit : « Tous ces points furent extraits du deuxième volume de La volonté de puissance et correspondent aux fragments lus et presque tous annotés par Gabriele d'Annunzio, dans l'exemplaire en langue française, vraisemblablement au cours des dernières années de résidence à la villa Vittoriale. »

La volonté de puissance est unanimement considérée aujourd’hui comme étant « l'œuvre principale de Nietzsche, l'œuvre concluante, dans laquelle sa pensée atteint la plus haute altitude» (3).

Pourtant, sans la lecture de cette œuvre inachevée — mais dans son programme et dans ses intentions, pour qui sait lire Nietzsche, elle peut être considérée comme achevée — on ne saurait prétendre connaître parfaitement la pensée de Nietzsche, ni même l'assimiler.

Carlo Salinari (4) répond d'une manière différente à la question que nous venons de poser. Il note comment d'Annunzio laisse « tomber toute la partie la plus franchement philosophique de l'œuvre de Nietzsche » et se contente des éléments éthico-politiques.

Nietzsche n'est que trop l'auteur le plus mal lu et le plus mal interprété de ce siècle. Karl Jaspers nous a fait remarquer, honnêtement et à plusieurs reprises, la difficulté que présente la lecture des œuvres de Nietzsche ainsi que la prédisposition nécessaire pour saisir ce qui se cache de meilleur dans le tourbillon des contradictions de la pensée. Martin Heidegger, dans ses récentes études, fait la même observation. Mais c'est pour d'autres raisons que d'Annunzio ne pouvait lire correctement l'œuvre de Nietzsche. En effet, Nietzsche disait : « Le pathos du geste ne fait pas partie de la grandeur. En général, celui qui a besoin d'attitudes calculées, est faux... gardons-nous des attitudes sculpturales» (5).

Combien nous sommes éloignés des attitudes intentionnellement et héroïquement « sculpturales » de d'Annunzio ! Quelle différence entre le comportement de Rainer Maria Rilke, autre poète inspiré par la conception philosophique de Nietzsche, et d'Annunzio...

D'Annunzio ne pouvait lire Nietzsche correctement parce qu'il se considérait comme son égal.

Dans Elettra, Pour la mort du destructeur, il écrit : 

« Quand j'entendis la voix

de lui seul à moi seul

de son exil à mon exil

je dis : « Voilà mon égal I »

Egal où? comment? sous quel angle?... Tentons quelques comparaisons. Sur le plan des manières de vivre, la comparaison est faite immédiatement. La vie de l'un est aux antipodes de celle de l'autre. Pour Nietzsche, une vie pauvre, repliée, sans encouragements publics et officiels, sans notoriété , même pas célébrée par ses amis qu'il avait tant aidés au temps de sa jeunesse. Pour d'Annunzio, une vie riche, mouvementée, éclatante, fêtée publiquement et officiellement, pleine de succès mondains.

Dans Ecce Homo, Nietzsche écrit : « Je n'ai eu aucun désir. A quarante ans accomplis, je peux dire que je ne me suis jamais employé pour les honneurs, les femmes, l’argent. »

Et l'on sait, tant il a été confirmé souvent, la véracité de ce jugement que Nietzsche portait sur lui-même. Il suffit d'interroger les quelques rares témoins de sa vie. Peter Gast, les voisins de sa demeure génoise, le curé de Sils-Maria (Engadine), Lou Salomé, quelques autres relations. Inversement, dès ses premiers pas dans l'existence, d'Annunzio eut toujours l'attrait des honneurs, des femmes, de l'argent.

Voyons les demeures où ils écrivirent leurs chefs-d'œuvre : Ainsi parla Zarathoustra, dans une pauvre chambre d'hôtel de troisième catégorie; l’Alcione, dans la paradisiaque villa « La Capoccina » de Settignano (Florence).

Nietzsche écrit sans penser au succès immédiat. Comme le fait remarquer Jaspers, ses éditeurs de Leipzig sont une chose ridicule en comparaison de Trêves, l'éditeur de d'Annunzio. Nietzsche doit souvent payer l'édition de ses œuvres qui, ensuite, ne sont pas vendues, tandis que d'Annunzio obtient des avances sur les livres qu'il est en train d'écrire ou qu'il projette.

Nietzsche n'a pas de domicile fixe, il n'est pas propriétaire, il n'a pas de personnel. Il est solitaire. Ses seules ressources sont la pension que lui accorde l'Université de Baie, deux vêtements pour se changer, et une malle de livres.

D'Annunzio, même s'il est continuellement aux prises avec des créanciers à cause de ses dépenses, trouve toujours en fin de compte quelqu'un qui paie ses dettes.

Et puis, sa vie solitaire n'est pas aussi tragique, douloureuse et triste que celle de Nietzsche. Elle se déroule presque continuellement dans des villas somptueuses, dans des lieux agréables comme ceux des premiers temps à Villafranca, chez ses amis chers et dévoués, comme au temps de la « Capoccina » de Settignano, et l'aimée Eleonora Duse réside souvent dans une autre belle villa (la « Porziuncola », également à Settignano).

Vraiment, d'Annunzio emprunte bien peu à la vie de Nietzsche; tout au plus son attachement à la culture grecque et à la Renaissance italienne...

 

Le Surhomme ?

On a vu combien la connaissance de la philosophie de Nietzsche était partielle chez d'Annunzio aux environs des années 1890.

D'autre part, la critique littéraire, Benedetto Croce en tête, nous dit que la partie vraiment originale de l'activité artistique de d'Annunzio se situe entre les années 1895 et 1904.

Comparons les conceptions respectives de la figure du surhomme.

Le « surhomme » de d'Annunzio naquit officiellement, si l’on peut s'exprimer ainsi, en 1895, avec la publication du roman Les Vierges aux rochers. Pour la première fois, bien qu'on trouve des allusions dans ses écrits antérieurs, d'Annunzio nous décrit sa conception du surhomme : « Le monde est la représentation de la sensibilité et de la pensée de quelques rares hommes supérieurs qui l'ont créé et enrichi au cours des temps. » Le canevas du surhomme est, si l'on veut, comparativement à celui de Nietzsche, quelque peu simple.

Les composantes du surhomme sont : l'énergie, « soit qu'elle se manifeste comme force (et violence) ou comme capacité de jouissance ou de beauté »; puis, recherche de son propre modèle dans la civilisation païenne, gréco-romaine ou de la Renaissance; une « conception aristocratique du monde et par conséquent : mépris de la masse, de la plèbe et du régime parlementaire qui s'est appuyé sur elle »; enfin, puisque le surhomme de d'Annunzio est considéré dans le climat historico-politique de son temps, « idée d'une mission de grandeur et de puissance de la nation italienne qui peut être atteinte à travers surtout la gloire militaire » (6).

Ce ne sont pas là toutes les composantes du « surhomme » de d'Annunzio, puisqu'il en ajoute d'autres au cours de son activité artistique, aux aspects si multiples. Par exemple : la composante sensuelle sous tous ses aspects (7), ou encore, le passage de l'exubérance à la lassitude entraînant la recherche « d'excitations sensuelles moins directes et élémentaires, plus subtiles, plus compliquées, plus raffinées. On en vient ainsi aux découvertes de la sensualité de d'Annunzio, qui resteront encore valables au cours des périodes suivantes. »

Le surhomme de d'Annunzio est, à l'instar de son auteur, un primitif et un décadent qui prend toujours au sérieux les choses de la vie, même les petites.

C'est un primitif, quand il est animé par l'exaltation de soi, par la conception tautologique de l'énergie, par une férocité bestiale envers le prochain, par la luxure; c'est un décadent lorsque, pendant les moments de lassitude, de doute, de crise, il devient mystique, il se sent attiré par le Christ « à présent je sens continuellement sur le monde la présence du sacrifice du Christ... jamais Jésus ne fut si proche, et jamais je n'eus une impression aussi tragique». Mais en d'autres circonstances, la religion apparaît à d'Annunzio comme un « monde sans sourire et sans repos qui ignore les charmes et tes muses » (8).

Le surhomme de Nietzsche est bien différent, même si de prime abord il peut avoir le même aspect physique et les mêmes tournures d'esprit.

En quoi consiste cette différence ? Le « surhomme » de Nietzsche est l'incarnation de la volonté de puissance; c'est-à-dire des valeurs vitales que Nietzsche oppose aux valeurs traditionnelles.

Le surhomme nietzschéen est considéré comme un créateur philosophe de valeurs, dominateur et législateur. Voici une première explication. Mais en réalité la figuration de ce surhomme est celle d'un homme qui s'évade au-delà de l'humain vers le surhumain; mais dans son évasion, sa conscience forge de nouvelles valeurs, établit de nouveaux rapports entre les choses, acquiert une nouvelle manière de sentir l'humain et apprend une nouvelle façon de penser à d'autres instances qui ne sont plus divines.

Le surhomme de Nietzsche se base, en fait, sur une nette prémisse : « Dieu est mort ». C'est là une donnée qu'il va interpréter de différentes manières. Dans tous les cas, le surhomme est le seul mirage autorisé à l'homme orphelin de Dieu. Mais plus que sur le jeu de la sensualité, comme chez d'Annunzio, le sensualisme de Nietzsche dérive d'un nihilisme que le poète abruzzais ne connaît pas.

Le surhomme nietzschéen naît d'une « exigence » nihiliste, d'un nihilisme à la Nietzsche : c'est-à-dire simultanément négation et affirmation. Les qualités de sa volonté de puissance sont, en fait, la négation de l'homme asservi, l'homme ascétique, l'homme continuel accusateur, l'homme qui multiplie ses souffrances et qui s'avoue coupable (responsabilité-culpabilité) ; tandis que l'affirmation l'incite à devenir artiste, noble, individu-souverain, législateur.

En outre, il naît, en un certain sens, de la polémique contre le Christianisme, et d'autre part, contre le monde post-hégélien. En particulier contre la dialectique hégélienne.

Chez Nietzsche, le « nihilisme » européen, destruction des valeurs, fait un pas en avant, devient transmutation de nouvelles valeurs. D'Annunzio est très étranger à toute connaissance et expérience du nihilisme, tant dans l'expression de la culture européenne que dans celle de la philosophie de l'époque.

Son « surhomme » naît, de ses assauts, de la cognée de sa philosophie, contre la bête noire : l'idéalisme romantique. Le bain de nihilisme permet de libérer le jeu de la mauvaise conscience : le surhomme est une réaction contre la mauvaise conscience.

Le « tragique » de Nietzsche n'est pas le tragique de l'homme qui se jette à tout prix dans des aventures extérieures, avec une sorte de vanité, comme un d'Annunzio; c'est le tragique de celui qui sait que la richesse intérieure, c'est-à-dire la joie dans l'action, naît de la souffrance et du risque de la vie vécue dans la multiplicité.

 

Zarathoustra sourit...

ZARATHOUSTRA est un sage qui sait également sourire. D'Annunzio est un primitif qui ne sait jamais sourire. D'Annunzio était acteur-auteur; acteur de soi-même. C'était l'acteur tragique d'un d'Annunzio lyrique. Un acteur tragique qui s'exprime lyriquement ne sourit pas, n'est pas capable de sourire.

Dans les photos qui le représentent, on ne découvre jamais une expression souriante. Mariano a tenté de justifier le poète abruzzais de cette accusation que lui porta, en 1909 déjà, G. A. Borgese qui écrivait : « Observez encore un autre symptôme de d'Annunzio, l'impossibilité de rire, l'absence de gaieté, d'humour, de plaisante ironie. » II ne parvenait pas à sourire, même si Mariano s'obstine à prouver le contraire par de faibles arguments (l'humour que d'Annunzio manifeste dans certaines de ses lettres).

Au contraire, pour Zarathoustra, le héros de Nietzsche, le rire fait partie de la grandeur du surhomme... «Soyez de bonne humeur I Qu'importe ! Tant de choses sont encore possibles ! Apprenez à rire de vous-même, à rire comme on le doit ! »

Et il ne se lasse pas de mettre en évidence cette particulière prédisposition. Il dit encore : « Cette couronne de celui qui rit, cette couronne de rosés, je vous la lance à vous, mes frères ! J'ai sanctifié le rire, ô hommes supérieurs, apprenez à rire ! »

Zarathoustra, cependant, ne se déguise pas, il n'endosse pas de fausses tuniques monacales, il demeure — comme son auteur, du reste - dans ses vêtements habituels, bien qu'usés par les outrages du temps. Il ne regarde pas vers de « lointaines espérances » mais il tente de vivre de manière à avoir l'appétit de vivre une fois encore — « puisque tout est éternel retour ».

D'Annunzio, au contraire, aime la transfiguration, il l'aime au point de passer, au cours de son existence mouvementée, d'un extrême à l'autre : jusqu'à de serviles déguisements franciscains...

 

Décadence et antidécadence

Nous avons déjà rappelé, dès le début de cette étude, comment d'Annunzio, intervenant dans la polémique Wagner-Nietzsche, prit position pour le premier.

Souvent, lorsqu'on accorde spontanément sa sympathie ou son estime à un auteur qu'on ne connaît pas encore bien, c'est qu'il y a, à la base, une affinité inconsciente qui détermine le choix. Ainsi de d'Annunzio, lorsqu'il se prononça en faveur de Wagner. Ce dernier, dans sa manière de vivre, dans le confort qu'il désirait autour de lui, était mille fois plus proche du poète abruzzais que Nietzsche.

Mais dans le domaine de l'inspiration artistique — avec toutes les réserves qu'imposent les particularités des deux personnalités — il y avait également une certaine affinité.

Parmi les avis favorables et défavorables qui furent émis à propos de Wagner, il en est un qui semble le plus constant, c'est celui formulé également par Thomas Mann qui le traite de « génial amateur ».

Parmi les avis favorables et défavorables qui furent émis à propos de d'Annunzio, le plus valable, semble-t-il, est contenu dans le meilleur traité actuel d'histoire de la littérature italienne (9) : celui d'un «amateurisme supérieur» (Croce, en 1903 déjà, l'avait défini «amateur de sensations»).

Avec cette différence que Wagner évitait de choir dans le décadentisme qui menace tout artiste-amateur. II le doit à une prédisposition philosophique dont le poète abruzzais était dépourvu.

Wagner, qui lit Schopenhauer et qui tente d'insérer dans sa musique les principes de la philosophie de l'avenir de Feuerbach, possédait ce que Croce prétend que d'Annunzio ne possédait pas, c'est-à-dire « les potentiels d'histoire, de philosophie, de religion et de haute poésie ».

D'Annunzio, au contraire, réfractaire au tourment de la pensée, se tourne entièrement vers le style et, se complaisant dans les bravades stylistiques, rappelle à ses lecteurs « que la langue et le vocabulaire existent comme s'il n'existait rien d'autre... »

C'est pourquoi, un autre critique, Mario Praz — dans un ouvrage au titre significatif, La chair, la mort et le diable dans la littérature romantique — définit d'Annunzio comme « la figure la plus énorme du décadentisme ».

C'est exact hier comme aujourd'hui, les « d'Annunziens », qui ont sans doute fait au Maître plus de tort que de bien, tentent, comme Mariano, de disculper d'Annunzio de l'accusation de décadence.

On pénètre ainsi dans le monde des subtilités, des jeux de mots. Une seule chose était valable : la pérennité de l'œuvre d'art (ou philosophique ou musicale). Voilà le vrai langage.

En fait, la différence essentielle entre l'œuvre de d'Annunzio et celle de Nietzsche (puisque voici le moment de renouer avec les comparaisons), c'est que celle du premier n'est qu'un épisode dans l'histoire de la littérature italienne — un épisode éclatant, si l'on veut; celle du second nourrit, aujourd'hui comme hier, la conscience d'un grand nombre et s'enrichit de substantifique moelle philosophique et artistique...

Qui prendrait le risque aujourd'hui — sinon pour des raisons de critique littéraire — de lire ou de relire d'Annunzio ? Au contraire, Nietzsche, dont les éditions et les traductions sont sans cesse renouvelées, est lu et relu partout.

C'est normal, puisque d'Annunzio écrivait avec l'intention première d'atteindre les lecteurs de son temps, tandis que Nietzsche, indifférent aux goûts de ses contemporains, écrivait pour l'éternité : « Je t'aime, ô éternité ! »

Le « décadentisme » de d'Annunzio fait contrepoids à l'anti-décadentisme de Nietzsche. Nietzsche nous explique celui-ci. Dans Ecce Homo, il écrit : « Convient-il que je dise, après tout, que je suis très expert en matière de décadence ? Regarder d'un point de vue maladif vers des concepts et des valeurs plus saines, et par ricochet, de la plénitude et de la connaissance; regarder vers le bas de l'obscur brouillement de l'instinct de décadence, ce fut-là mon occupation la plus constante, mon exigence, et en cela — si ce n'est en autre chose — je suis passé maître. »

Si on approfondit les raisons qu'ont des artistes de discipline différente de se tourner vers Nietzsche, on découvre, à l'origine, l'impulsion anti-décadentiste dont ses écrits sont empreints, et enfin, son propre mode de vivre.

C'est à ceci que Thomas Mann rend témoignage lorsqu'il écrit : « Le mot décadence employé avec une telle virtuosité psychologique par Nietzsche fut assimilé par le jargon intellectuel des premières années de ce siècle, aujourd'hui oublié. Un roman d'alors s'intitule ouvertement « Roman de la décadence » (10).

Le décadentisme de d'Annunzio, comparé par Croce au baroque et à Marino, trouve son déroulement sur le plan stylistique. « Comme les décadents, écrit Ettore Mazzali, d'Annunzio considéra que la perfection » de la forme était la seule voie dans laquelle la personnalité de l'artiste pouvait s'épanouir et s'exprimer. »

Nietzsche qui, lui aussi, était artiste-philosophe, se souciait du style mais dans un autre dessein. Dans les pages d'un petit cahier qu'il gardait toujours dans sa poche, il écrivait, à propos du style : « La forme. Le style. Un monologue idéal. Tout ce qui a une apparence docte absorbé par la profondeur. Tous les accents de la profonde passion, de l'inquiétude et aussi de la faiblesse. Mitigations — la félicité brève, ta sublime sérénité — Aller au-delà des démonstrations : être absolument personnel... »

Après ce bref examen, limité uniquement à quelques aspects, on peut affirmer en conclusion que d'Annunzio n'est pas, dans la conception nietzschéenne, un héros, comme son surhomme n'est pas celui de Nietzsche.

A présent, il resterait à discuter de la valeur respective de l'un ou de l'autre. Nous n'avons pas dit que toute l'œuvre de d'Annunzio n'est pas valable. Il appartient à une critique moins polémique (ou moins biographique) de le situer à une plus juste position.

A propos de ce dernier aspect, nous sommes d'accord avec Mariano quand il dit qu'il appartient à la critique d'une nouvelle génération d'accomplir cette œuvre de situer et d'éclairer le « phénomène » d'Annunzio.

Mais il était peut-être utile de dénoncer le rapprochement souvent commis, l'inexacte filiation, de d'Annunzio et de Nietzsche.

 

Luigi MISTRORIGO

Notes :

(1) Karl Jaspers : Nietzsche, Introduction à sa philosophie.

(2) Emilio Mariano: Sentimento del Vivere ovveco Gabriele d'Annunzio (Edition Mondadori, p. 324).

(3) Introduction de Alberto Romagnoli aux Œuvres de Nietzsche   (Ed. Casini, p. 18).

(4) Carlo Salinari : D'Annunzio et l'idéologie du Surhomme, dans Nuovi argomenti (nov. 1958-février 1959).

(5) Ecce Homo.

(6) Carlo Salinari : op. cit.

(7) « Les forces idéalisatrices fondamentales sont : la sensualité, l'ivresse, l'animalité. Cette surabondance d'humeurs, l'état de plaisir, l'ivresse dionysiaque, sont autant d'aspects d'une sensualité naturelle qui est synonyme de puissance» (Mariano). Contemplation de la mort, pages 251-252.

(8) Carlo Diano : Forma ed evento (Neri Pozza, Vicenza, 1952).

(9) A. Pompeati : Histoire de la littérature italienne, tome IV (Editions Utet)

(10) T. Mann: op. cit., p. 25l.

Sources : Revue Générale Belge – Juillet 1964

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MONTHERLANT FAMILIER

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S'accomplissant dans la mort, le « secret de Montherlant » ne sera donc jamais percé. L'homme a voulu jusqu'au bout s'enfermer dans sa légende, que défendait sa solitude. On ne pourra plus, maintenant, que se demander quels mouvements de l'âme se dissimulaient derrière cette attitude singulière, qui l'a tenu si jalousement à l'écart de son siècle et de la société littéraire pendant plus de cinquante ans. Reste l'œuvre, c'est-à-dire le principal. Quelles que soient les révélations auxquelles historiens et critiques pourront parvenir, en s'infiltrant à travers la muraille dont l'auteur des Célibataires avait entouré sa vie privée, son caractère, ses sentiments profonds (et dont il lui est arrivé de dire qu'on pourrait en voir surgir l'objet d'un « scandale surprenant»), ces découvertes ne changeraient rien à la valeur propre du Songe, des Jeunes filles, de Port-Royal, des Garçons, du Maître de Santiago, des Carnets, du Chaos et la nuit.

La première impression qu'on tire de ces livres si divers, mais unis par ces signes non équivoques qui annoncent la présence du génie, touche au langage qu'on y entend.

Langage tout à fait différent de celui que parlait l'auteur en son particulier. La plume à la main, son esprit s'élevait de plusieurs degrés, pour la raison très simple que son style écrit refusait de se confondre avec le «français courant», dont les négligences et les indigences font un si triste accompagnement aux progrès intellectuels et matériels de notre époque.

Montherlant a su nous faire entendre à peu près la façon dont les grands écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècles auraient pu décrire nos mœurs, nos faits et gestes, le décor qui nous entoure, s'ils ressuscitaient. Les héros du théâtre de Montherlant, même du «théâtre en veston», s'expriment avec la syntaxe de Bossuet. Et cependant, grâce à quelques détails opportunément disposés, leurs discours nous paraissent naturels en 1972. Ainsi, l’une des bases les plus essentielles de notre littérature et de notre culture demeure utilisable, en dépit des constructions hétéroclites dont on l'a surchargée.

De Pascal à Voltaire, à Chateaubriand, à Nerval, à Proust, à Montherlant, on conçoit une tradition continue, qui n'attend plus, pour se prolonger, qu'un nouveau « classique», tel qu'ils l'ont été tour à tour.

Classique ne signifie rien d'archaïque ni de resserré, mais une façon harmonieuse et solide de dire les choses, fût-ce les plus insolites ou hardies.

Autre leçon qui se dégage de ces soixante livres, comme de tout ce qui s'y ajoute, articles, préfaces, notes et commentaires : partout éclate une dignité qui a manqué souvent dans nos Lettres, il faut l'avouer, au cours des cent dernières années.

Point de romantisme. L'essayiste   du   Solstice   de   juin,   le romancier de   La   rosé de sable,   le dramaturge de   La reine morte, n'a jamais feint d'exercer un sacerdoce social, ni prétendu distribuer à la ronde des préceptes ou des consignes. Simplement, et quelles que fussent ses erreurs, ses faiblesses, il a su imprimer à tout ce qu'il écrivait la marque du respect, qu'on ne pouvait s'empêcher de lui restituer.

On l'a dit orgueilleux, méprisant, parce que, dès qu'il écrivait, il s'interdisait toute vulgarité, comme aussi toute concession au goût public. L'exemple a été suivi. C'est de Montherlant autant que de Morand que procèdent les Nimier, les Laurent, les Nourissier, les Blondin, les Spens, les Marceau, qu'avait précédé le premier des « désinvoltes» contemporains (avec un fond de sérieux et même de tragique) : Pierre Drieu la Rochelle.

Tout commença quand parut La relève du matin. Les points de repère, en art, doivent être pris à la fin, non au début, des périodes que l'on considère. Si bien que les deux grandes dates de l'histoire littéraire, pour la France moderne, seront peut-être 1885 : mort de Victor Hugo, et 1972 : mort d'Henry de Montherlant. Je ne compare pas les talents, mais les importances respectives, chacune par rapport à son temps. Deux grands acteurs, puisque tout artiste de premier plan est contraint, à quelque moment, de jouer un rôle. Deux tempéraments strictement opposés.

Il suffit d'évoquer la mort de l'un, la mort de l'autre, et les dispositions que chacun avait prises en vue de cet évènement, avec les suites :

—        pour Hugo, la veillée sous l'Arc de Triomphe, au milieu d'un bataillon de poètes,   l'ostentatoire   corbillard   des pauvres,   deux cent   mille   badauds se répétant des vers immortels;

—        pour Montherlant, le refus de tous les hommages, l'escamotage de la dépouille ensanglantée, et les cendres sur le   Forum,   ironique défi d'un   Romain à son pays et à son siècle.

L'auteur des Misérables avait trop d'amis. L'auteur des Célibataires n'en avait pas assez. A tous deux, dans des proportions inégales, on doit le même bienfait spirituel, qui regarde la hauteur de la civilisation. Ce mot de hauteur plaisait à Montherlant, qui repoussait le mot grandeur : c'est une des dernières observations qu'il m'ait faites.

Je me devais, interrogeant sa mémoire, de me tourner d'abord vers le plus précieux, qui est, pour un écrivain, sa part d'éternel : les idées qu'il a conçues, les phrases où il a enfermé ses idées. A présent, je voudrais revenir à sa personne et, pour cela, porter mon témoignage, en égrenant des souvenirs qui s'échelonnent de 1929 à 1972. J’avais écrit déjà, dans des « revues de jeunes», quatre ou cinq études consacrées à Montherlant, quand je l'aperçus pour la première fois : aux Nouvelles littéraires, alors dans tout leur éclat. J'y attendais Maurice Martin du Gard. D'une porte latérale jaillit un autre phénix de ces lieux, Frédéric Lefèvre, sorte de cétacé soufflant de la fumée à la place d'eau de mer, les yeux perpétuellement furieux derrière les loupes de ses lunettes.

A sa rencontre s'élança l'un des visiteurs qui patientaient avec moi. Un adolescent, aurait-on dit. Mince et vif, le profil impérieux. Et ce profil, soudain, s'amollissait, s'humiliait curieusement. Car l'auteur du Songe — c'était lui, déjà célèbre — présentait une requête à son massif interlocuteur. Le journal ne pourrait-il, de toute urgence, publier un texte qu'un tiers avait rédigé, au sujet (je crois) des Olympiques.

—        Impossible ! tranchait Lefèvre, à haut et intelligible voix. Le prochain numéro des Nouvelles est complet.

—        Mais enfin, n'y aurait-il pas moyen, à titre exceptionnel ?...

—        Je vous répète que c'est impossible.

Bousculant le solliciteur, le cétacé regagnait son antre sous-marin. Henry de Montherlant se retournait pour gagner la sortie, après sa vaine démarche. Et je voyais les marques de la supplication, puis de la déconvenue, s'effacer sur ses traits, pour leur rendre leur physionomie ordinaire, celle de la fierté, de l'énergie, et, tout compte fait, du bonheur.

A cet âge — trente-quatre ou trente-cinq ans — le grand espoir des lettres françaises avait son allure et sa figure de jeune premier sportif, beau comme un torero qui serait aussi danseur mondain, mais avec ce regard de force et de ruse qu'il devait garder jusqu'à ses derniers jours. Dans la décennie qui suivit, j'échangeai beaucoup de lettres avec Montherlant, parce qu'il lui arrivait rarement de ne pas répondre aux critiques, après un article.

A propos des Jeunes filles, où il se moquait du monstre mariage, qu'il appelait « l'hippogriffe», j'avais écrit qu'il aurait beau faire, il finirait par enfourcher l'animal. « Vous avez failli avoir raison, me répondit-il plaisamment. Mais vous avez tort.» Par deux fois il rompit des fiançailles très sérieuses : les historiens de demain, n'en doutez pas, citeront des noms. Généralement, les lettres du « voyageur solitaire» soufflaient ensemble le froid et le chaud, me remerciant pour la moitié de mes propos et me reprochant l'autre moitié. On ne peut pas modeler un buste sans l'égratigner, ni parler d'un auteur sans lui faire de la peine. C'est le prix de la vérité.

A partir de 1943, les événements rompirent ce mince lien, qui ne devait se renouer que dix ans plus tard, quand je repris ma férule d'aristarque. Ce qui me conduisit, presque aussitôt, quai Voltaire.

Montherlant m'y reçut avec sa bonne grâce ordinaire. Mais était-ce bien Montherlant ?... Je n'en croyais pas mes yeux! Où était le «jeune premier» que sa sveltesse, sa mine altière, sa démarche allègre faisaient paraître presque grand ? Il était devenu ce petit homme épais, la tête enfoncée dans des épaules rondes, l'air d'un vieux notaire de province (à cinquante-cinq ans), qui me serrait les deux mains, dans ce salon aujourd'hui illustre, avec ses quatre meubles collés contre les murs, ses deux fenêtres basses, son entassement d'« antiques» disparates tournés vers un fauteuil.

Lors   de   cette   visite,   il   me   dit,   par allusion à des persécutions dont, assurait-il, on le menaçait encore : « S'il en est ainsi, je ferai comme Drieu». Aveu qu'il nia, quand je le lui rappelai.

Je ne le vis pas une fois sans qu'à tel ou   tel   propos   il   prononçât   le   mot suicide. La dernière fois, ce fut à la table du restaurant où il m'avait invité. L'étude sur Hemingway que j'avais publiée ici (Le Spectacle du Monde, mars 1972) l'avait frappé, à cause de la fin du romancier américain. Il me questionna longuement là-dessus. « Comment, au juste, s'y est-il pris ? Et pourquoi l'a-t-il fait ?» Je répondis : « Parce qu'il devenait impuissant». Cela fit sourire Montherlant. Mais au fond de son regard meurtri, il restait quelque chose de sombre.

La fois précédente, chez lui, il s'était plaint d'un projet de « parking» souterrain, qu'on voulait construire sous sa cour : — Si l'on m'inflige cette brimade, deux mois au moins de remuements et de tintamarre, je n'ai plus qu'à me suicider.

—        Pourquoi n'allez-vous pas passer une saison à la campagne ?

—        Je ne peux pas. J'ai deux pièces en répétition.»

Se détendant de nouveau : « Le théâtre, c'est si amusant!»

L'obsession de la mort volontaire voisinait, dans sa pensée, avec des plaisanteries, des boutades. Il redevenait grave dans deux circonstances bien définies. Quand il parlait des femmes — à l'entendre, il avait collectionné les conquêtes féminines, mais je le soupçonnais de forcer la note. Et quand il mangeait. Car je l'ai vu gourmand. Jusqu'à s'inonder de crème au chocolat.

Dans un autre article, j'avais parlé de Gabriele d'Annunzio (Le Spectacle du Monde, juin 1971), qui fut tour à tour pour Montherlant un modèle et une tête de turc. Il me téléphona aussitôt pour me faire un grief de l'ironie avec laquelle j'avais conté l'accident dont l'écrivain italien fut victime, et le parti publicitaire qu'il en tira. Montherlant s'était repris de sympathie pour l'idole de sa jeunesse, inspirateur du Songe. Motif de ce revirement : comme d'Annunzio, il souffrait des yeux.

—        Avez-vous   relu   Notturno?   me demanda-t-il sévèrement.

C'est le recueil de poèmes composés par le «Commandante» quand il dut vivre dans le noir, pendant des semaines, pour lutter contre une menace de cécité. J'avais relu « Notturno», dont j'admirais la sérénité courageuse. C'est le livre le plus sobre de d'Annunzio. Le plus émouvant aussi.

Montherlant trouvait que je n'avais pas assez tenu compte de ce que subit moralement un homme qui craint de perdre la vue. Il me priait de noter que la méditation dannunzienne est « exempte de tout mysticisme», c'est-à-dire de tout sentiment religieux. Néanmoins, interrogé par moi, un autre jour, sur son agnosticisme, Montherlant concéda qu'« au-delà de la mort, il y a quelque chose».

En quoi consiste ce quelque chose ? il déclarait l'ignorer.

Cette conversation-là, l'avant-dernière, s'acheva par un échange de remarques sur La ville dont le prince est un enfant.

En 1953, il m'avait demandé si, à mon avis, cette pièce pouvait être représentée, j'avais répondu : « Non. Elle causerait un scandale. Mais plus tard, dans quelques années, ce serait possible, si vous coupiez deux répliques scabreuses, qui me semblent de trop».

En 1972, je le lui rappelai. Sa « tragédie moderne» était jouée avec grand succès et sans le moindre scandale. Les temps avaient changé. Avait-il coupé les deux répliques ? Il ne me répondit ni oui ni non. Soutenant toutefois que la nuance qui me choquait était nécessaire : « Sinon, mes héros n'auraient plus rien à sacrifier. Il n'y aurait plus de pièce».

La dernière fois, il discuta certains passages de mon « Secret de Montherlant» (SM d'octobre 1971). Spécialement, ce que j'avais écrit de ses fiançailles. Les deuxièmes avaient-elles été plus tendres et plus libres que les premières ?... A ce sujet, je m'étais fondé sur un passage daté des Carnets. Il secouait la tête. « II y avait beaucoup d'autres filles à ma disposition», s'écria-t-il, en brandissant la coupure de l'Argus. C'est alors, sans transition, qu'il en vint à la mort d'Hemingway. Je l'interrompis pour m'informer du sort fait à ses notes et à son journal intime. Cela le fît rire. Il en avait jeté une partie à la Seine «sans le moindre regret».

—        Ces papiers n'ont plus d'intérêt. Et cela   ne   regarde   personne...   Ma   vie

privée..

—        Un jour ou l'autre, elle sera fouillée de fond en comble. Comme celle de tous vos prédécesseurs.

Il rougit de colère.

—        Tout se saura, continuai-je.   Il faut en prendre votre parti. C'est le prix dont vous payerez la qualité de grand écrivain.

Et de lui expliquer que cette qualité apparaît souvent avant   même   qu'elle ne soit justifiée par des ouvrages tout à fait accomplis. Il m'écoutait, avec, dans ses pauvres yeux malades, une lueur de surprise.

— Vous   avez   sans   doute     raison», conclut-il.

Sur son front tombait une ombre. Il se renversa et elle lui couvrit le visage, II se leva, me tendit la main, partit.

C'était, de nouveau, un petit homme usé, blessé, acculé, un vieillard aux pas hésitants qui s'en allait, avec un reste d'énergie. Ce reste, toujours indomptable, qu'il lui fallait, le moment venu, pour« prendre ses dispositions», comme il disait, et pour mordre sur un canon de pistolet, en appuyant sur la détente.

Robert Poulet

Sources : Le Spectacle du Monde – Novembre 1972

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Le futurisme contestataire

 

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« Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace». Filipo Tommaso Marinetti l'affirme dans un manifeste, publié, le 20 février 1909, dans « Le Figaro».

Pour   lancer   cette   proclamation,   qui condamne   « l'immobilité   pensive»   et exalte   « le mouvement   agressif...,   le pas gymnastique,   le saut périlleux,   la gifle et le coup de poing», le poète italien     a     choisi     Paris.     Son     pays, estime-t-il, ne convient pas à une telle entreprise.

Choix     paradoxal,     puisque     l'auteur entend bien demeurer essentiellement italien, et donner au « futurisme», dont il   expose   les   principes,   un   caractère national. Paris   est alors   la   ville accueillante à toutes les créations littéraires et artistiques. Naturalisme, impressionnisme, symbolisme, orphisme, nabisme, fauvisme, cubisme y ont suscité des curiosités inlassables et des débats passionnés.

L'Italie, au contraire, demeure soumise aux disciplines classiques. Dans le Nord, son développement industriel paraît requérir toutes ses énergies.

Marinetti n'est qu'un homme de lettres, mais un an (presque jour pour jour) après son manifeste, cinq peintres italiens qui ont adopté ses principes en publient un à leur tour, Ils se nomment Boccioni, Carra, Russolo, Baila, Severini.

En Italie, cette déclaration de principes fait, selon l'un de ses signataires, « l'effet d'une décharge électrique».

Au mois d'avril suivant, les «cinq» publient un nouveau document : le « Manifeste technique de la peinture futuriste».

La prééminence du dynamique sur le statique y est affirmée. La nouvelle peinture traduira dans son langage « la vie moderne fragmentaire et rapide».

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« II faut mépriser toutes les formes d'imitation». Le mouvement et la lumière doivent anéantir la matérialité des corps. Le nu, encore triomphant dans les salons, est déclaré aussi nauséeux en peinture que l'adultère en littérature. Les futuristes exigent sa suppression totale pour dix ans.

L'absolutisme même des allégations futuristes ne facilite pas, en 1910, l'approbation des théories nouvelles par l'opinion italienne. Aussi est-ce à Paris que, grâce à Gino Severini, qui est venu y résider, la première grande exposition futuriste peut avoir lieu. Elle se tient en février 1912 à la galerie Bernheim-Jeune.

Soixante et un ans après cette manifestation historique, c'est encore Paris qui présente, au Musée d'art moderne, une rétrospective de ce mouvement.

Près   de   quatre-vingt-dix   peintures, sculptures et dessins, et de nombreux documents, permettent de mesurer le chemin parcouru depuis la proclamation de ces audaces. Il apparaît aujourd'hui qu'elles ne se sont pas soustraites à une permanence plastique de bon aloi : les peintres futuristes sont d'abord des peintres ; le « faire » italien s'y distingue. C'est en vain qu'ils s'élèvent contre la culture classique. Ils sont conditionnés par un savoir séculaire, qu'ils enrichissent des recherches picturales de leur temps.

Celles-ci leur fournissent les moyens techniques d'exprimer la lumière et le mouvement. Le divisionnisme de Seurat, en particulier, permet la conversion des formes en vibrations lumineuses et en perceptions animées.

Le futurisme, qui doit tant au cubisme, s'oppose ici à lui. Alors que le cubisme, soucieux de constructivité, tente de rétablir un ordre classique par la recomposition synthétique des formes, le futurisme tend à un éclatement, traduisant des « états d'âme plastiques».

En raison même de la liberté et de la souplesse de l'expression verbale, Marinetti apparaît cependant plus affranchi du formalisme traditionnel que ceux qui le suivront picturalement.

Cet Italien si indéfectiblement attaché à son pays est, en outre, de culture cosmopolite. Né à Alexandrie, en Egypte, en 1876, il a accompli à Paris la majeure partie de ses études. Il s'exprime aussi bien en français qu'en italien. Sa tragédie « Le roi Bombance », publiée en 1905, a même été écrite dans notre langue, et n'a été traduite qu'ultérieurement en italien, sous le titre « Re Baldoria». Son œuvre littéraire est alors désordonnée, baroque, voire saugrenue, mais brillante et riche d'inventions. En fait, ce novateur apparemment brouillon est très informé des diverses tendances qui contestent la culture de son temps. Il n'ignore pas les essais « unanimistes» de Jules Romains, dont « L'âme des hommes» a paru en 1904.

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Si l'on ne peut lui refuser la paternité d'un mouvement qu'il a eu le mérite de définir et d'animer chaleureusement, on peut considérer que, curieux de littérature française, il a dû connaître les textes précurseurs de ce qui sera le futurisme.

Or il ne les a jamais évoqués. Et en conséquence, le même silence a été observé par ses biographes, et par les historiens du futurisme.

Compte tenu de l'évolution technique, la précellence de l'automobile de course sur la «Victoire de Samothrace» a pourtant des précédents. Dès 1852 (année de l'établissement du Second Empire) Louis de Cormenin blâmait, dans « Les fleurs de la Science», les «poètes à courte vue» qui estimaient incompatibles le machinisme et le lyrisme. La machine, certes, est encore imparfaite, écrivait-il, mais attendez, « et la locomotive sera aussi belle que le quadrige d'Agamemnon ».

En   1853,   la   «Revue   de   Paris» entreprenait une campagne en faveur de l'introduction du monde mécanique dans les lettres et dans les arts. Louis Ulbach, Achille Kaufmann se distinguaient dans cette tentative. Kaufmann décrivait habilement, en peintre pourrait-on dire, les sensations visuelles d'un voyageur en chemin de fer. S'adressant aux hommes de lettres, il leur disait : « Si vous ne sentez pas alors le grandiose et la poésie de l'industrie, vous n'avez pas besoin de chercher ailleurs des inspirations, vous n'en trouverez nulle part».

Deux ans plus tard, Maxime Du Camp faisait paraître ses « Chants modernes», dont la préface constituait, plus d'un demi-siècle avant Marinetti, un véritable manifeste futuriste. Du Camp dénonçait l'attachement à un archaïsme gréco-latin. On s'occupe encore, écrivait-il, de la guerre de Troie et des Panathénées, en un siècle « où l'on a découvert des planètes et des mondes, où l'on a trouvé les applications de la vapeur, l'électricité, le gaz, le chloroforme, l'hélice, la photographie, la galvanoplastie...»

Cormenin, Ulbach, Kaufmann, Du Camp avaient d'ailleurs, en Angleterre, un illustre prédécesseur: William Wordsworth, mort en 1850, à quatre-vingts ans. « Les découvertes du chimiste, du botaniste ou du minéralogiste, avait-il dit, seront, pour l'art du poète, des objets aussi convenables que ceux sur lesquels il s'exerce actuellement».

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Même un romancier tel que Jules Verne ne dédaignait pas de recourir au vocabulaire scientifique pour ses descriptions poétiques. Ainsi ce lever de soleil : « Le luminaire du jour, semblable à un disque de métal doré par le procédé Ruolz, monta de l'océan comme s'il sortait d'un immense bain voltaïque».

Parmi les artistes disposés à passer de la novation littéraire à la novation plastique, Umberto Boccioni va se révéler l'un des plus résolus. Lorsqu'il fait la connaissance de Marinetti, en 1909, l'année du premier manifeste, il s'est déjà livré à des recherches tendant à soustraire les arts aux disciplines académiques alors en faveur. D'abord séduit par le néo-impressionnisme et le « Modem style», il s'intéresse, dès 1911, au cubisme. Sculpteur autant que peintre, Boccioni publie en 1912 le « Manifeste technique de la sculpture futuriste».

Sa condamnation de l'exploitation du classicisme y est catégorique. Prétendre créer « avec des éléments égyptiens, grecs, ou hérités de Michel-Ange, est aussi absurde, assure-t-il, que de vouloir tirer de l'eau d'une citerne vide au moyen d'un seau défoncé».

Les tableaux actuellement exposés au « Musée national d'art moderne» démontrent l'efficacité de ses recherches quant à l'expression du mouvement. Sans aucune détermination précise des cavaliers et de leurs montures, sa «Charge des lanciers» impose le sentiment vertigineux d'une force convergeant irrésistiblement sur un même point.

D'un tempérament moins doctrinaire que Boccioni, Carlo Carra prétendra avoir découvert la notion picturale du mouvement en se trouvant mêlé à une manifestation populaire. Sa fréquentation des milieux ouvriers, socialistes et anarchistes, contribuera évidemment à de telles découvertes.

Il s'efforce cependant d'aller au-delà de la traduction du mouvement, et d'exprimer aussi les sons et les odeurs, afin d'obtenir une « peinture totale». Ses conceptions en cette matière sont pour le moins originales. « Nous n'exagérons guère, écrit-il en 1913, lorsque nous affirmons que les odeurs peuvent à elles seules déterminer dans notre esprit des arabesques de formes et de couleurs constituant le thème d'un tableau et justifiant sa raison d'être.»

« Les funérailles de l'anarchiste Galli», «Ce que m'a dit le tram», «Poursuite», présentés à Paris, sont des œuvres qui expliquent les aspirations de l'artiste. Carra y renoncera plus tard, après avoir rencontré Chirico, et pratiquera, au sein du groupe « Novecento », la peinture figurative qu'il avait dénoncée en sa jeunesse.

Luigi Russolo n'est pas seulement peintre, il est aussi, et avant tout sans doute, musicien. Aussi ne peut-on pratiquement pas isoler ses recherches plastiques de ses recherches musicales.

— Nous prenons infiniment plus de plaisir, a-t-il dit, à combiner idéalement des bruits de tramways, d'autos, de voitures et de foules criardes qu'à écouter encore, par exemple, l'« Héroïque» ou la « Pastorale».

La machine musicale (« Intonarumori ») que Russolo construisit, avec le peintre Ugo Piatti, n'apparut cependant pas convaincante. Après la guerre, où il fut blessé, son inventeur vint à Paris, où il se livra, lui aussi, à la peinture figurative.

Doyen des signataires des manifestes de 1910, Giacomo Balla aura été essentiellement peintre. Encore qu'il se soit formé à peu près seul, il fait toujours au début du siècle, figure de maître. Il compte parmi ses élèves Boccioni et Severini.

Ses études de la décomposition de la lumière et du mouvement doivent beaucoup au divisionnisme. Mais il se propose de donner à celui-ci un caractère plus général, et d'en faire, en quelque sorte, l'instrument d'une esthétique nouvelle.

Son « Lampadaire» a pour objet principal de « démontrer que le romantique clair de lune est écrasé par la lumière électrique moderne». Ses « interpénétrations» préfigurent les recherches d'abstraction géométrique.

Si Gino Severini est, en France, le plus connu des artistes futuristes italiens, c'est qu'il s'établit très jeune à Paris, où il demeurera pratiquement pendant soixante ans. Compagnon d'Apollinaire, Max Jacob, Modigliani, Picasso, Braque, Delaunay, il épouse en 1913 la fille de Paul Fort.

A ses débuts, la peinture de Seurat exerce sur lui une influence décisive. Mais très tôt il est acquis aux principes du futurisme, qui répond à ses goûts modernistes pour la machine et la vitesse, qui, croit-il, doivent permettre à l'homme de dominer la matière. Il va même jusqu'à s'initier au pilotage aéronautique.

Plusieurs de ses œuvres exposées ont été inspirées par la vie parisienne : « L'autobus», « La danse de l'ours au Moulin-Rouge», « Rythme plastique du 14 juillet», « Danseuse au bal Tabarin». L'artiste a lui-même expliqué le sens du tableau «Nord-Sud» qui figure à l'exposition : « l'idée de la vitesse avec laquelle un corps illuminé traverse des tunnels alternativement sombres et éclairés...».

A ces cinq «grands» du futurisme, il faut ajouter Ardengo Soffici, écrivain autant que peintre, et l'architecte Antonio Sant'Elia, qui, soldat, fut tué en 1916, à vingt-sept ans. Un an plus tôt, Soffici avait déjà abandonné le groupe futuriste, en raison de ses dissentiments avec Marinetti.

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La guerre, dont Marinetti magnifie les vertus régénératrices, sera donc fatale au futurisme italien proprement dit. Aux épreuves d'un conflit qui provoque des pertes irréparables, s'ajoutent des outrances de pensée et des intempérances de langage peu faites pour contribuer au crédit de cette école.

Ainsi, dans son « Manifeste futuriste de la luxure», publié en janvier 1913, Valentine de Saint-Point se livre à une apologie déréglée de la guerre. « La luxure, professe cette petite-nièce de Lamartine, est pour les conquérants un tribut qui leur est dû. Après une bataille où des hommes sont morts, il est normal que les victorieux, sélectionnés par la guerre, aillent, en pays conquis, jusqu'au viol pour recréer de la vie».

Sans doute Valentine de Saint-Point n'exprime-t-elle là que des considérations personnelles. C'est d'ailleurs une excentrique (vers la fin d'une carrière agitée, s'étant retirée en Egypte, elle se convertit à l'islamisme).

Pour avoir soutenu les futuristes avec un zèle jugé alors intempestif, Apollinaire, quant à lui, perdra en 1914 sa fonction de critique d'art à « l'Intransigeant» : « Vous vous êtes obstiné, lui écrit son directeur, Léon Bailby, à ne défendre qu'une école, la plus avancée, avec une partialité et une exclusivité qui détonnent dans notre journal indépendant... La liberté qu'on vous a laissée n'impliquait pas dans mon esprit le droit pour vous de méconnaître tout ce qui n'est pas futuriste».

Ce grief apparaît aujourd'hui d'autant plus singulier que Guillaume Apollinaire ne peut être tenu pour un champion inconditionnel des futuristes. S'il a été séduit par leur mouvement, il en a distingué les travers : « Ils se préoccupent avant tout du sujet, écrit-il en 1912. Ils veulent peindre des états d'âme. C'est la peinture la plus dangereuse qui se puisse imaginer...»

Sans le déclarer ouvertement, Apollinaire accorde plus de crédit au cubisme, qu'il comprend d'ailleurs assez mal, qu'au futurisme. Cependant, l'universalité de celui-ci le séduit. L'auteur de « L'hérésiarque» propose de soustraire le futurisme à son italianisme originel, et de « réunir sous ce nom tout l'art moderne», en tenant compte, bien entendu, des particularismes constitutifs.

Cette tentative de fondation d'une «Internationale culturelle» n'est pas sans intérêt, mais elle se trouve aussitôt désavouée par le fondateur du futurisme lui-même : Marinetti. Celui-ci considère que le futurisme ne doit pas se départir de son caractère national.

Sentiment incompréhensible à qui oublierait que le futurisme a été lancé pour « délivrer l'Italie de sa gangrène de professeurs, d'archéologues, de cicérones et d'antiquaires... L'Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous voulons la débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d'innombrables cimetières».

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En 1910, dans son « Discours futuriste aux Vénitiens», Marinetti se réfère au passé glorieux de la cité des Doges pour flétrir l'avilissement de sa population contemporaine :

« Vous fûtes autrefois d'invincibles guerriers et des artistes de génie, des navigateurs audacieux et de subtils industriels... Avez-vous donc oublié que vous êtes avant tout des Italiens ? Sachez que ce mot, dans la langue de l'Histoire, veut dire : constructeurs de l'Avenir...»

Et, après avoir évoqué les « héros de Lépante», Marinetti conclut en exhortant ses compatriotes à préparer « la grande et forte Venise industrielle et militaire qui doit braver l'insolence autrichienne sur la Mer Adriatique, ce grand lac italien».

Déclaration belliciste qui rappelle que le futurisme n'est pas seulement un mouvement esthétique. Son caractère politique est attesté dès ses premières déterminations. Au neuvième paragraphe de son manifeste de 1909, Marinetti a proclamé : « Nous voulons glorifier la guerre (seule hygiène du monde), le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent, et le mépris de la femme»,

L'Italie de 1909 ne convient évidemment pas à l'application d'une telle doctrine. A la tête du gouvernement, Giovanni Giolitti pratique une politique de modération. Libéral et opportuniste, peu soucieux d'idéologie, mais attaché aux principes d'une gestion raisonnable des affaires publiques, il entend « donner satisfaction aux intérêts purement individuels et locaux». Il excelle à s'assurer une « clientèle». Salandra, qui lui succède à la veille de la Première Guerre mondiale, poursuit cette politique incolore.

Dans ce climat lénifiant, les futuristes ne paraissent que plus insolites. Depuis le début de l'année 1913, ils disposent cependant d'une revue, « Lacerba», dirigée par Giovanni Papini et Ardengo Soffici. Ce périodique atteint rapidement un tirage d'une vingtaine de milliers d'exemplaires. En raison même de sa dénonciation du régime «bourgeois», il est bien accueilli dans les milieux ouvriers, auxquels le programme futuriste doit pourtant paraître singulier.

En novembre 1914 paraît un nouveau journal «socialiste», qui dénonce l'attentisme du gouvernement et réclame l'intervention de l'Italie dans la guerre. Cet organe, « II popolo d'Italia», a pour animateur Benito Mussolini. En épigraphe, une citation de Napoléon : « La révolution est une idée qui a trouvé des baïonnettes». Son premier éditorial, signé Mussolini, se termine par ces mots : « Mon cri augural est un mot effrayant et fascinant : Guerre! »

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A cinq ans de distance» la proclamation de Marinetti se trouve ainsi répétée, amplifiée par la réalité du conflit qui va bouleverser l'Europe.

Lorsque, en mars 1919, Mussolini crée le « Fascio », il reçoit naturellement l'adhésion de Marinetti.

Loin d'être scandaleux, le passage du futurisme au fascisme procède ainsi de la simple logique.

Aux diatribes des futuristes contre l'art académique, la littérature conventionnelle, l'enseignement traditionaliste, tout ce qui témoigne de la mort par sclérose d'une société, répond le chant allègre du Parti: Giovinezza («Jeunesse ») !

L'exposition du futurisme au « Musée d'art moderne» ne s'étend que sur une période de huit ans, de 1909 à 1916 : du premier manifeste de Marinetti à la mort de Boccioni et de Sant'Elia. L'époque du ralliement et celle qui lui a succédé, non seulement en Italie mais dans le monde, sont ainsi délibérément écartées.

Cependant, Marinetti n'est mort qu'en 1944, Russolo en 1947, Balla en 1958, Carra et Severini en 1966. Le futurisme, qui avait en quelque sorte assimilé les découvertes de l'impressionnisme, du pointillisme, du cubisme, devait féconder à son tour d'autres mouvements.

En Italie même, des artistes comme Prampolini, Martini, Depero, Sironi, Morandi, d'autres encore (et avec eux l'architecte Chiattone) ont maintenu, plus ou moins longtemps, la tendance futuriste.

En 1928, encore, le régime fasciste encourageait la « Première exposition d'architecture futuriste».

En Russie, où les novations culturelles occidentales étaient attentivement observées, Larionov, l'inventeur du « rayonnisme», reconnaissait dès 1913 ce qu'il devait au futurisme, au cubisme et à l'orphisme. Malévitch s'était inspiré très tôt, lui aussi, des principes de la nouvelle école italienne,

Gontcharova devait beaucoup à celle-ci, ainsi que l'atteste sa manière de provoquer le sentiment du mouvement par la décomposition des images.

Les œuvres de Mondrian, de Kandinsky, de jozef Peeters se réfèrent implicitement à « la splendeur géométrique et mécanique», et à la «sensibilité numérique» exaltées par Marinetti.

En Allemagne, l'influence du futurisme est sensible dans les œuvres de Meidner, Dix, Richter, Schad, etc.

Aux États-Unis, sur celles de Davies, Kuhn, Cramer, Kantov, Weber.

En Angleterre, le « vorticisme », fondé par Wyndham Lewis dès 1914, procède directement du futurisme. Ezra Pound, qui lui donna son appellation, l'a reconnu dans un propos dont la résonance va bien au-delà du particularisme vorticiste : « L'écrivain italien qui m'intéresse le plus aujourd'hui, et envers lequel je me sens une large dette de gratitude, est Marinetti. Marinetti et le futurisme ont donné un grand élan à toute la littérature européenne. Le mouvement qu'Eliot, Joyce, moi et d'autres avons lancé à Londres n'aurait pas existé sans le futurisme».

Maurice Cottaz

Sources: Le Spectacle du Monde – Novembre 1973

il treno ha fischiato fortunato depero treno partorito dal sole 1924

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Les héros travaillent nécessairement à l’ordre. Thomas Carlyle

thomas carlyle

Le « culte des Héros » est un fait inexprimablement précieux, le fait le plus consolant qu'on voie dans le monde à présent. Il y a un éternel espoir en lui pour la direction du monde. Quand toutes les traditions, organisations, croyances, sociétés qu'aient jamais institué les hommes, auraient sombré et disparu, ceci resterait. La certitude qu'il y a des Héros qui nous sont envoyés, la faculté que nous avons, la nécessité où nous sommes de révérer les Héros quand ils nous sont envoyés : cela brille comme une étoile polaire à travers les nuages de fumée, les nuages de poussière, toutes sortes d'écroulements et de conflagrations.

Le culte des Héros existe à jamais et partout ; pas seulement sous forme de loyauté : il s'étend et descend de l'adoration divine jusqu'aux plus basses régions pratiques de la vie. « S'incliner devant des hommes, » si ce ne doit pas être une pure grimace vide, dont il vaut mieux se dispenser, c'est le culte des Héros, — c'est reconnaître qu'il habite réellement dans cette présence de notre frère quelque chose de divin ; que tout homme créé, comme dit Novalis, est une « révélation dans la Chair »... La loyauté, la religieuse adoration elle-même, sont encore possibles ; que dis-je? encore inévitables.

Bien que tant de nos derniers Héros aient travaillé plutôt en révolutionnaires, ne pouvons-nous pas dire, que néanmoins tout Grand Homme, tout homme ingénieux, est de par sa nature fil de l'Ordre, non du Désordre? C'est une position tragique pour un vrai homme de travailler en révolutions. Il semble un anarchiste, et en vérité un douloureux élément d'anarchie l'entrave à chaque pas, —celui à qui pourtant de toute son âme l'anarchie répugne. Sa mission est Ordre, c'est celle de tout homme. Il est ici pour faire que ce qui était désordonné, chaotique, se change en une chose réglée, régulière. Il est le missionnaire de l'Ordre,

Toute œuvre d'homme en ce monde n'est-elle pas une création d'Ordre? Le charpentier trouve des arbres bruts ; il leur donne une forme, il les contraint à prendre des proportions équarries, des fins d'utilité. Nous sommes tous ennemis nés du Désordre : il est tragique pour nous tous de se mêler de bris d'images et de renversements ; pour le Grand Homme, plus homme que nous, c'est doublement tragique.

Les plus fous sans-culottes français, travaillent eux-mêmes et doivent nécessairement travailler à l'Ordre. Il n'y a pas un homme, même emporté par la rage, au plus fort de la folie, qui ne soit pourtant poussé, à tous les moments, vers l'Ordre. Sa vie même signifie cela. Désordre est désolation, mort. Pas de chaos qui ne cherche un centre pour graviter autour. Tant que l'homme est l'homme, quelque Cromwell ou Napoléon est la fin nécessaire d'un sans-culottisme. Il est curieux de voir comment, dans ces jours où le culte des Héros était la chose la plus incroyable pour chacun, il se dégage néanmoins, et s'affirme pratiquement, d'une façon qui s'impose à tous. Droit divin, si vous le considérez largement, se trouve signifier aussi pouvoir divin ! Tandis que les vieilles et fausses formules sont en train d'être partout foulées aux pieds et détruites, de nouvelles et sincères substances se développent d'une manière inattendue indiscutable. Dans les âges de rébellion quand la Royauté elle-même semble morte et abolie, Cromwell et Napoléon s'avancent de nouveau comme Rois. L'histoire de ces hommes, c'est ce que nous avons maintenant à considérer comme notre dernière foi d'Héroïsme. Les vieux âges sont ramenés pour nous; la manière dont se faisaient les Rois, et dont la Royauté elle-même pour la première fois prit naissance, est de nouveau exposée dans l'histoire de ces Deux.

Thomas Carlyle - Les Héros (traduction. de J.-B. J. Izoulet-Loubatière) – Ed. A. COLIN.

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Le christianisme a cherché à judaïser le monde : F. NIETZSCHE

 

nietzsche

Le péché, tel qu'on le considère aujourd'hui, partout où le christianisme règne ou a jamais régné, le péché est un sentiment juif, une invention juive, et, par rapport à cet arrière-plan de toute moralité chrétienne, le christianisme a cherché en effet à judaïser le monde entier. On sent de la façon la plus fine jusqu'à quel point cela lui a réussi en Europe, au degré d'étrangeté que l'antiquité grecque — un monde dépourvu de sentiment du péché — garde toujours pour notre sensibilité, malgré toute la bonne volonté de rapprochement et d'assimilation dont des générations entières et beaucoup d'excellents individus n'ont pas manqué. « Ce n'est que si tu te repens que Dieu sera miséricordieux pour toi » — de telles paroles provoqueraient chez un Grec le rire et la colère; il s'écrierait : « Voilà des sentiments d'esclaves ! » Ici l'on admet un Dieu puissant, d'une puissance extrême, et pourtant un Dieu vengeur. Sa puissance est si grande que l'on ne peut en général pas lui causer de dommage, sauf pour ce qui est de l'honneur. Tout péché est un manque de respect, un crimen lœs majestatis divinae — et rien de plus ! Contrition, déshonneur, humiliation — voilà les premières et dernières conditions à quoi se rattache sa grâce ; il demande donc le rétablissement de son honneur divin ! Si d'autre part le péché cause un dommage, s'il s'implante avec lui un désastre profond et grandissant qui saisit et étouffe un homme après l'autre, comme une maladie — cela préoccupe peu cet Oriental avide d'honneur, là-haut dans le ciel : le péché est un manquement envers lui et non envers l'humanité ! — A celui à qui il a accordé sa grâce il accorde aussi cette insouciance des suites naturelles du péché. Dieu et l'humanité sont imaginés ici si séparés, tellement en opposition l'un avec l'autre, qu'au fond il est tout à fait impossible de pécher contre cette dernière, — toute action ne doit être considérée qu'au point de vue de ses conséquences surnaturelles, sans se soucier des conséquences naturelles : ainsi le veut le sentiment juif pour lequel tout ce qui est naturel est indigne en soi. Les Grecs, par contre, admettaient volontiers l'idée que le sacrilège lui aussi pouvait avoir de la dignité — même le vol comme chez Prométhée, même le massacre du bétail, comme manifestation d'une jalousie insensée, comme chez Ajax : c'est dans leur besoin d'imaginer de la dignité pour le sacrilège et de l'y incorporer qu'ils ont inventé la tragédie, — un art et une joie qui, malgré les dons poétiques et le penchant vers le sublime chez le Juif, lui sont demeurés parfaitement étrangers.(…)

(…) N'oublions pas que les noms des peuples sont généralement des noms injurieux. Les Tartares, par, exemple, d'après leur nom, s'appellent « les Chiens », c'est ainsi qu'ils furent baptisés par les Chinois. Les Allemands — die Deutschen — cela veut dire primitivement les « païens » : c'est ainsi que les Goths, après leur conversion, désignèrent la grande masse de leurs frères de même race qui n'étaient pas encore baptisés, d'après les instructions de leur tradition des Septante, où les païens étaient désignés par le mot qui signifie en grec « les peuples » : on peut le comparer à Ulphilas — Il serait encore possible que les Allemands se firent après coup un honneur d'un nom qui était une antique injure, en devenant le premier peuple non chrétien de l'Europe : à quoi Schopenhauer leur imputait à honneur d'être doués au plus haut degré. Ainsi s'achèverait l'œuvre de Luther qui leur avait appris à être antiromains et à dire : « Me voici ! Je ne puis faire autrement ! »

Friedrich NIETZSCHE

Sources : Le Gai Savoir - Trad. de Henri Albert - MERCURE DE FRANCE

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… « à l'autre bout de la bibliothèque»... par François Brigneau

 

beraud

—        Elles étaient épatantes, vos nouvelles », dit Henri Béraud.

Je rougis jusqu'aux oreilles et bredouillai qu'il était trop indulgent. J'avais vingt-cinq ans. J'étais un concentré de timidité bretonne, et peu entraîné aux compliments. Dans ma famille, ils étaient aussi rares que l'argent de poche. Il aurait fallu être Balzac en culottes courtes pour arracher mon père à son journal. Et encore n'aurait-il pu s'empêcher de critiquer la longueur des descriptions et l'usage de l'écriture phonétique dans les discours du baron de Nucingen.

—        Epatantes, répéta Béraud. Vous m'avez beaucoup amusé. Je vous en remercie. C'est tellement rare. »

C'était trop. Je fondais. Je défaillais. Je gonflais du cou comme un rouge-gorge. On m'aurait annoncé ma libération immédiate que je n'eus pas éprouvé ce plaisir capiteux. Car nous étions en prison.

Je ne devrais peut-être pas l'avouer, malgré la prescription. Ça jette toujours un froid, je l'ai remarqué. Quand je dis : « Ma cellule faisait face à celle de Laval. Je le voyais, le matin, les chaînes aux pieds, vêtu de bure, il ressemblait à un parachutiste auvergnat », il y a toujours un silence, un moment de gêne.

Trente-cinq ans après, ma mémoire, si capricieuse et fantasque, n'a rien oublié de ces jours. Ni un bruit, ni une odeur, ni un détail.

En apprenant que le «Prix des Intellectuels Indépendants » était allé à M. Jean Butin pour son livre sur Béraud, tout a resurgi, luisant, précis, net comme un sous-marin qui émerge.

J'ai revu cet après-midi d'octobre 44. Le soleil, encore haut derrière la verrière d'ouest, étale sa lumière sur le ciment de la 1re division de Fresnes : je suis avec Robert Brasillach, entre les rails où roulent les chariots du pénitencier, dans une file de taulards qui espère la distribution de je ne sais quels colis.

Il m'a présenté à deux messieurs. Un vieux jeune homme en veste de tweed, milord dandy, fringant, nerveux, sautillant, avec un nez en trompette, un fume-cigarette et un nœud papillon à pois : Georges Suarez.

Dans quelques jours il ouvrira au fort de Montrouge le long cortège des fusillés de la Libération. Mais pour l'instant le destin paraît attendre, immobile. Rien ne semble encore écrit. Suarez ne sait pas que le piège s'est déjà refermé sur lui.

Au printemps, il était en reportage à Lisbonne, ville admirable, et doublement, car Salazar l'avait maintenue aux frontières de la guerre. Le regard brillant, les mains lestes, Suarez raconte son voyage dans le temps. Un passeport pour la paix, et voici les magasins de l'abondance, comme autrefois, offrant en vente libre, sans ticket, des étoffes, des cuirs, des bijoux, les victuailles les plus recherchées, les joyaux d'un trésor qui a disparu dans les fumées de la débâcle et le naufrage de notre jeunesse.

A deux jours de train, ça existe encore, la nuit sans alerte, la nuit scintillante, palpitante de tous ses feux, parée de toutes ses lumières, allumée comme pour une fête, et qui ignore le lourd grondement des «forteresses » volant dans les ténèbres. Suarez a pourtant quitté ce paradis aux couleurs du passé. Par coquetterie, insouciance, panache, il est revenu. Malgré les conseils de ses proches, il n'a pas supporté que l'orage se passât sans lui. « Je n'ai pas quitté mon pays en 40. Pourquoi le quitterais-je en 44? »

Au reste, que risque-t-il? On lui doit le meilleur ouvrage paru sur Clemenceau ; une colossale vie de Briand en six volumes, une douzaine de livres d'analyses, de réflexions, de portraits, dont quelques-uns en collaboration avec son ami fraternel, Joseph Kessel, qui doit être à Londres. Que peut-on lui reprocher?

Il a bien dirigé pendant deux ans un quotidien collaborationniste : «Aujourd'hui». Et après? Au pire, cela mérite un blâme. Et seulement si les juges sont partisans. La preuve qu'il n'y a rien contre lui, c'est que son instruction a été expédiée en deux heures.

Etrange aveuglement chez un observateur aussi subtil de la politique française, de ses traîtrises et de ses fureurs. Trois semaines plus tard, douze fusils, tirant en salve, allaient balayer ses illusions.

Le second personnage est tout différent. Il est massif et lourd, tassé, la tête dans les épaules et les poings dans les poches du veston. Dans un visage affaissé et assez mou, le menton demeure puissant. Je suis surtout retenu par les yeux, de beaux yeux sombres, dessinés dans le goût italien, qui vivent et brillent sous d'épaisses paupières.

Quand Brasillach a dit : « Henri Béraud », mon cœur s'est arrêté. On peut difficilement imaginer aujourd’hui ce que ce nom représentait à l'époque. Je cherche, sans trouver à qui le comparer. Béraud, c'était le plus connu des journalistes de son temps, le meilleur reporter au long cours, devant Kessel, déjà cité, Albert Londres, ou Helsey ; celui qui, dès 1924, avait amené la France au pays des Soviets, dont il disait, contre l'opinion répandue : « Si l'on me demandait : — Cela durera-t-il? je dirais : cela durera. »

Béraud, c'était le pamphlétaire et polémiste qui pétrissait le plus vaste public dans le chaudron des années 30. Bernanos lui est supérieur, à mon avis du moins, car je ne mets rien au-dessus de La grande peur des bien-pensants, ce chef-d'œuvre. Mais Bernanos appartient à un monde disparu, dont l'odeur était l'encens, et la fleur, le lys ; l'ancienne France rêvée par Drumont et Péguy, avec ses fileuses et ses lavandières, ses artisans, ses paysans d'angélus, son ciel couleur de tourterelle quand Jeanne apparaît, aux créneaux des remparts rosés d'Orléans, pour y faire flotter ses bannières ; autant de mots de passe qui ne font plus passer grand-monde, de signes de pistes qui ne conduisent que dans les cimetières, autour de tombes désertées.

Béraud est d'une autre paroisse, plus cossue, mieux fréquentée, à la mode des idées nouvelles. Son odeur est celle du pain chaud, sa fleur le coquelicot, piqué dans la moisson. Il se veut républicain d'une République imaginaire, à la Hugo, avec ses braves gens et ses fiers lurons, francs buveurs, têtes chaudes, regards droits, cœurs purs, aussi ardents à la tâche qu'aux jupons, et toujours prêts aux labours du pavé quand le ciel de la Bastille commence à rougeoyer.

Béraud, qui a le verbe haut et sonore, la période éloquente et charnue, exalte le peuple qui en vingt siècles fit la France républicaine.

Plébéien, fier de l'être, Béraud parle d'une France vue du peuple d'autrefois, forte, généreuse, gaillarde dans ses sabots, n'ayant froid ni aux yeux, ni au cœur, et qui se flatte de ne craindre personne, sans cesser pour autant de manifester une méfiance générale et absolue. Elle salue le château, mais se méfie des nobles ; elle fait baptiser le gamin, mais se méfie du « parti prêtre » ; elle crie « Vive l'Armée ! », mais se méfie des militaires ; elle est prête à mourir pour le droit de vote, mais se méfie de ceux qu'elle élit aux Parlements ; elle ne met rien au-dessus du travail, mais se méfie autant des patrons que des syndicalistes de profession ; elle respecte la richesse, et pratique l'épargne en tenant ses écus serrés dans son bas de laine, mais se méfie des riches dont elle aspire à être ; elle chante « L'Internationale », mais se méfie de l'étranger, « celui qui emmène nos filles et emporte notre blé » (c'est Béraud qui l'écrit dans La gerbe d'or, le premier livre de ses souvenirs).

Car il n'est pas que journaliste complet, ce diable d'homme, «flâneur salarié » comme il disait, interviewer écouté des rois, des princes, des révolutionnaires et des chefs de l'entre-deux-guerres, échotier, critique, gazetier à façon, parlant de tout, sans vergogne, avec le même talent, de la verve, du mouvement, des mots chauds ; il n'est pas que l'un des ténors du pamphlet moderne, dont la voix résonne encore aux oreilles de ceux qui lirent Le fusilleur, il est aussi un romancier considérable, dans la veine des grands conteurs français.

Comme cela arrive parfois, le Goncourt lui fut décerné, en 1922, pour son livre le moins réussi, Le martyre de l'obèse, une fantaisie à la fois bâclée et laborieuse. Mais il y a les autres, tous les autres, que j'ai découverts dans la bibliothèque paternelle, sur le rayon peu garni des romans : Le vitriol de lune, Les bois du templier pendu, Les lurons de Sabolas, Ciel de suie, des livres d'histoires écrits au présent sans qu'on cesse jamais de ressentir le frémissement et la magie du passé.

Tel était l'éminent personnage qui me félicitait de deux nouvelles en langue parlée qu'avait publiées «Révolution nationale». La première s'intitulait «Moi-Mézigue de la Mouff». Elle parut le 6 juin 1944.

C'est une date de première ligne, modèle 1515 ou 1789.

J'avais transformé le petit marchand de journaux de la rue des Patriarches en poste d'observation. Dès onze heures la débâcle se dessinait. Rien ne devait plus l'arrêter : pas un n'eut un regard pour le journal ou ils pouvaient lire, dès la première page, mon nom en lettres grosses comme ça. Cet événement, capital pour moi, était submergé par un autre, qui n'était pas sans importance non plus, du côté de Sainte-Mère-Eglise et même ailleurs.

Comme j'avais lu Kipling (« Si tu peux... », etc.) J’acceptai mon infortune avec une dignité si émouvante qu'elle eût mérité la relation d'un témoin. Mais j'étais seul, ce qui valait mieux.

Chez Félix, l'Auverpin, spécialité des vins d'Anjou, je me refis une santé et rafistolai un moral qui partait en breloques sous la façade.

L'Histoire me renvoyait à la case départ. J'avais raté ma vie. C'était ce que je croyais. C'était ce que j'avais cru jusqu'à cette fin d'après-midi, à Fresnes-lès-Rungis.

Et brusquement, là, sous la verrière, Béraud, à moi, il m'avait dit... j'éclatais, et montai quatre à quatre au troisième, où j'occupais la cellule 348 avec un séminariste et Jo, le boucher belge, un catcheur poids mi-lourd, qui faisait de la dépression le mardi, lorsque Mme Jo s'était dispensée de visite. Alors, il tournait comme un ours en cage, de plus en plus vite, tapant de son poing fermé dans sa main gauche ouverte et insultant sa femme en flamand, ponctuant d'énormes « godfordom » des mots que nous ne comprenions pas, le séminariste ni moi, mais que nous devinions néanmoins des plus désobligeants pour Mme Jo, dont la vertu n'était peut-être pas ce qu'un pauvre prisonnier, belge de surcroît, aurait souhaité qu'elle fût.

Le verbe ne le calmant pas, le boucher des Flandres se jetait alors rituellement sur le châlit dont il festonnait les barreaux de fer comme s'ils eussent été de feuillages ou de pampres. Au final des courses, il tombait sur le parquet les membres tordus, convulsionnaire, délirant, la bave aux lèvres, les yeux jouxtés aux falaises du nez dans une loucherie horrible.

Le séminariste et moi n'étions pas aussi dégagés que nous nous appliquions à l'afficher. Je devais me reprendre à plusieurs fois pour arriver au terme du « Plus beau de tous les tangos du monde », un air initiatique que je m'efforçais de siffloter.

Le boucher belge aurait eu largement le temps de nous faire le coup du lapin, suivi de la manchette de la mort, avant que ne se pointe le maton de garde réveillé par nos râles. Je gardais donc, à portée de main, sous la paillasse, une cuillère aiguisée comme un tranche-lard.

Les souvenirs ressemblent à la laine des vieilles chaussettes : une maille se défait, on tire, et ça ne s'arrête plus, ce qui aggrave ma tendance aux parenthèses, digressions et histoires.

Revenons donc à Fresnes, cellule 348, vue imprenable sur la Croix-de-Berny. La fermeture et l’extinction des feux avaient eu lieu depuis longtemps. Je ne dormais pas. Le catcheur ne me gênait pas, qui sur ma droite ronflait avec puissance et conviction, ni le séminariste, au rythme plus imprévu. Réchappais même au manège d'idées pénibles qui d'ordinaire m'entraînait. Je me sentais moins accablé par l'image des miens, sans argent, sans défense, dans la ville.

Presque chaque nuit ramenait le chagrin tenu caché durant le jour. Alors, le sommeil refusait de « prendre », comme on dit d'une sauce qui file. Au dernier moment, je renaissais à la conscience de nos malheurs. J'écoutais la prison, le pas des rondes, le cri d'un homme qu'on emmenait au mitard, le murmure bourdonné des condamnés, et quand montait le bruit clair d'une chaîne sur le ciment, c'est qu'ils avaient voté la mort.

Les heures passaient. Je devenais de pierre, dur et glacé, immobile, et dans le froid qui gagnait, la seule sensation de chaleur était, sous les paupières, celle des larmes retenues.

Ce soir-là, miracle, les ténèbres s'éclairaient. Mon avenir se dessinait, harmonieux et poudré comme un jardin à la française.

Brasillach Robert Lettre à un soldat de la classe 60

Petit Breton sans relations, je n'avais plus de soucis à me faire. Avec des parrains comme Brasillach et Béraud, je n'aurais que l'embarras du choix des éditeurs, exception faite peut-être de Gallimard : « Gide, c'est un Rousseau congelé », avait écrit Béraud dans La croisade des longues figures, son pamphlet anti-NRF. Toutes les portes allaient s'ouvrir. On ne verrait plus que moi chez « Lipp », « Aux Deux Magots ». Bientôt, l'Ouest-Eclair et La dépêche de Brest porteraient mon renom jusqu'à la pointe de la Cornouaille, mon pays bien-aimé.

Au marché, sur le port, le dos au mur abrité du noroît, à «La Taverne», chez Léon, j'entendais déjà le chœur des voix croisées qui disaient :

— Vous avez vu ? C'était sur le journal. Le fils de Manu. Le petit-fils d'Ambroise-le-senneur, celui qui donnait des noms de fleurs à ses bateaux ! Des livres qu'il écrit maintenant, et à Paris en plus !... Sûr, au jour d'aujourd'hui, avec la struction qu'on donne dans les écoles et partout, c'est moins calé qu'autrefois. Mais quand même, faut qu'il en avait là-dedans. A le voir, on n'aurait pas cru, un écervelé que c'était. Il y avait juste le foteballe et les canots qui l'intéressaient. Comme quoi il faut jamais dire, hein !... »

Délicieuse perspective. Pour un Breton, la gloire ne compte qu'au village» Brasillach et Béraud me l'offraient. Il ne restait plus que le plus facile, écrire. Ils feraient le reste, et les mouettes du Porzou iraient dire mon nom aux remparts de la ville.

Sous ma couverture de coton, je rayonnais. J'avais tort. Deux mois plus tard, le 29 décembre 1944, Henri Béraud était condamné à mort. Pourtant, il n'avait jamais été collaborationniste» Le général De Gaulle lui-même en convint (Un autre De Gaulle, par Claude Mauriac).

Henri Béraud fut gracié, puis enterré vivant à la centrale de Poissy, enfin au bagne de l'île de Ré. Auparavant, il avait passé Quinze jours avec la mort, c'est le titre d'un de ses derniers récits, qui commence ainsi :« Ce qui va suivre fut écrit à la prison de Fresnes, le jour de l’An 1945, dans une cellule de condamné à mort... Ma sérénité est profonde, égale à mon innocence... Condamné dans des conditions juridiques sans précédent, je ne proteste ni contre mon sort, ni contre les étrangetés de la procédure. L’Histoire se chargera... Jamais, ni à l’instruction, ni à l’audience, il n'a été posé une seule question sur des faits relatifs à une connivence quelconque, un contact direct, si minime fût-il, avec l’ennemi. Ni le réquisitoire du gouvernement ni les dépositions des témoins n’y firent la moindre allusion... Tous ceux qui me connaissent savent quelle aversion je nourrissais à l’égard de l’occupant. Je ne me suis jamais caché d'être anti-collaborationniste autant que j’étais anglophobe. J’ai montré, prouvé tout cela. En vain. Une délibération de trois minutes a fait litière de mes explications les plus claires. On voulait ma mort. On voulait me déshonorer. Au fond de ma prison, j’élève vers mes confrères le cri suprême d’une conscience révoltée. Libre écrivain, j’ai écrit, selon ma nature, ce que je croyais juste et vrai... Qu’une injustice révolutionnaire me frappe pour avoir combattu ses doctrines, soit ! Ayant lutté seul, la poitrine découverte, je suis vaincu et me tiens prêt à subir les conséquences de ma défaite. Mais vous, écrivains, qui représentez les droits de l’ esprit, admettez-vous que la rancune politique s’exaspère jusqu’à confondre le patriotisme exalté avec la trahison consentie ?... Vous tous qui me connaissez, iriez-vous laisser ternir mon œuvre et mon nom? Ne vous dresserez-vous pas, selon les traditions de notre état, contre une aussi criante injustice?... Amis, je vous confie mon destin, mon honneur et ma mémoire. »

Béraud ne fut pas entendu. Au bagne de l’ile de Ré, il avait le droit d'écrire. Le journaliste Pierre Malo, qui s’y trouvait également, le décrit ainsi : « Je le vois encore, assis à sa table, à l’autre bout delà bibliothèque, attaquant sa tâche nocturne. Rien n'a pu I’arracher à ses chères habitudes d'antan. Dormant une partie du jour, il se met au travail dès que tombe la nuit, à la lueur d’une petite lampe, dont les rayons embrasent le cadre d’argent où sourit le visage de sa femme. Je le vois de dos. Il semble arcbouté contre sa table. On dirait qu’il va la pousser comme on pousse une charrue. Il a le dos du paysan courbé sur la terre nourricière. Massif et puissant, il s'avancera ainsi pas à pas, traçant un sillon après l’autre, jusqu’à l’aube. Béraud, le laboureur du soir, prépare la moisson dans l’ombre » (Pierre Malo : Je sors du bagne).

A quoi il faut ajouter ceci, qui n'est pas sans importance : cette moisson ne mûrira jamais. Jean Butin le révèle dans son livre : « Tout ce papier qu’il noircit, c'est dans la corbeille à cet usage qu'on le retrouve le jour levé. Il peut écrire ; il ne doit rien garder. Le ministre de la Justice, alerté par des ragots de presse, donna l’ordre de s’emparer des manuscrits. Même à terre, cet homme terrible faisait encore peur aux plus puissants... »

Les écrivains français ne bougèrent pas. Au contraire. C’était le temps du CNE (Comité national des écrivains), dont l’organe : Les lettres françaises, appartenait au parti communiste.

Les justiciers du CNE (Georges Duhamel, François Mauriac, Paul Valéry, Alexandre Arnoux, Louis Aragon, Claude Aveline, Julien Benda, Jean Cassou, Claude Morgan, André Malraux, Paul Eluard, Charles Vildrac, et tant d’autres) avaient écrit et publié durant l’Occupation, à Paris, avec I’imprimatur de la « Propagandastajfel ». Certains l’avaient même remerciée, tel François Mauriac, dont la dédicace fameuse au lieutenant Heller fut divulguée.

La liberté retrouvée, ils n'eurent qu’une obsession : remplir les prisons de leurs confrères, qui étaient également leurs concurrents sur le marché (restreint) du papier. Un nombre assez considérable d’écrivains qui ne l’étaient pas moins furent donc déclarés interdits d’édition par le CNE.

La plupart d’entre eux ne souffrirent guère de l’ostracisme, tant était fabriqué l’opprobre sur lequel on le fondait. Soit qu’ils aient battu leur coulpe et donné des garanties ; soit (le plus souvent) que leur talent et la qualité de leurs travaux les aient mis hors d'atteinte, on n'a pu les étouffer longtemps. Portée par les Poèmes de Fresnes, la voix de Robert Brasillach ne s’est jamais tue. Depuis vingt ans, le disque où Pierre Fresnay les dit connaît le même succès. Céline paraît dans la Pléiade. Mme Desanti, stalinienne de l’époque dorée, raconte Drieu. Gallimard a publié Les deux étendards, le chef-d’œuvre de Lucien Rebatet. Paul Morand est entré à l’Académie. Maurras demeure un des maîtres du siècle. En revanche, Béraud a disparu.

Avait disparu, devrai-je dire, puisque M. Butin lui consacre un livre important et indispensable, et qu'une petite maison d’édition provinciale entreprend de le rééditer. Désormais, Mme Germaine Béraud pourra s'éteindre en paix. Le souhait que son mari lui avait crié dans la salle d’audience, après le verdict, va se trouver exaucé. Il lui avait dit : « Défends ma mémoire, défends mon œuvre. » Voilà qui commence à être fait.

Henri Béraud : sa longue marche, de la Gerbe d'Or au pain noir »,   par   Jean   Butin.   Edition   Horvarth,

Sources : Le Spectacle du Monde – Avril 1981

AVT Francois Brigneau 179

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