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Comme je l’ai rappelé récemment (ici), la judéité n’est ni strictement religieuse, ni strictement ethno-nationale. Elle est bibliquement fondée par une «alliance» dont les termes sont clairement énoncés dans le Deutéronome : alliance des juifs avec leur dieu (culte exclusif), et alliance des juifs entre eux (stricte endogamie) – le tout marqué dans la chair de tout homme par «l’alliance de la coupure», brit milah.

L’ambiguïté peuple-religion n’existe pas dans la Bible hébraïque : culte exclusif (aspect religieux) et endogamie stricte (aspect national) y sont présentés comme les deux faces de l’Alliance, d’autant que, comme s’en plaint le deutéronomiste, ce sont les femmes étrangères qui introduisent les dieux étrangers (Deuteronomy 7:3-4). La Bible nous parle d’une nation obéissant aux lois et aux ordres de son propre dieu national, un dieu si jaloux des autres dieux qu’il les déclare inexistants et se prend pour le seul vrai dieu, donc Dieu.

Le processus historique qui a mené de la monolâtrie au monothéisme juif (monothéisme exclusif distinct et même opposé au monothéisme inclusif des grandes traditions religieuses et philosophiques) est attesté, entre autre, par le fait que la Genèse est le dernier livre rédigé de la Torah (durant la période perse). Notons aussi que, même lorsqu’il se pose en Dieu suprême, Yahvé reste affublé des travers du peuple qui l’a imaginé : en voyant les hommes réaliser de grandes choses ensemble, il prend peur et s’arrange pour qu’ils «ne s’entendent plus les uns les autres» (Genèse 11,7). Tel dieu, tel peuple !

L’Alliance est d’abord un entre-soi : les Goyim, les Gentils (synonyme, les Nations) sont sans autre valeur que celle des services qu’ils peuvent rendre au peuple élu. Par un tour de passe-passe éditorial, l’Église nous a fait croire, à nous les Goyim, que le Décalogue enseignait aux juifs : «Tu ne tueras point, tu ne commettras pas l’adultère». En cela, l’Église est responsable de nous avoir privé du discernement dont nous avons cruellement besoin pour comprendre l’éthique juive. En réalité, le Décalogue enseigne depuis plus de deux millénaires aux juifs : «Tu ne tueras, ni ne commettras l’adultère, ni ne voleras, ni ne porteras de faux témoignage contre ton prochain» (Deutéronome 5,17-20). L’hébreu ancien, comme les autres langues anciennes, ne comprend ni ponctuation, ni capitalisation en début de phrase (les minuscules n’existent pas encore), ni même paragraphes. Il suffit de lire le reste du Décalogue pour constater que le découpage en phrases courtes dans ce cas précis n’est pas cohérent. Il dénature le sens, en impliquant que seul l’interdit de faux témoignage s’applique au «prochain» et que le reste s’applique à toute l’humanité. Non, le meurtre, l’adultère, le vol et le faux témoignage ne sont interdits qu’envers «le prochain». Cette lecture est confirmée dans le verset suivant, qui est correctement traduit : «Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne convoiteras ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur ou sa servante, ni son bœuf ou son âne ; rien de ce qui est à ton prochain» (Deutéronome 5,21). Le commandement ne s’applique pour un juif qu’à la femme et à la propriété de son «prochain». Et qui est le «prochain», sinon le «proche» par le sang ? C’est le même «prochain  qui est mentionné dans Lévitique 19,18: «Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même». Le prochain est «l’enfant de ton peuple».

C’est pourquoi il n’y a pas de contradiction entre le commandement de ne point tuer ton «prochain» et les nombreux commandements de tuer les plus ou moins «lointains», et même de les exterminer, hommes, femmes, enfants et bétail (Deutéronome 20 ; Josué 11 ; 1Samuel 15). L’Alliance est donc double : d’une part, solidarité ethnique extrême entre juifs ; d’autre part, déshumanisation du non-juif, qui rend possible toutes les injustices et toutes cruautés à son égard1. La Bible hébraïque, qui quoiqu’on dise est la référence ultime du sionisme, donne aux Israéliens le droit divin de massacrer. Ce droit divin est, cela va de soi, supérieur au droit international élaboré par les hommes. Israël n’a cure du droit international, qui ne vaut que pour les Goyim. Israël est ontologiquement spécial.

Pour revenir à l’ambiguïté peuple-religion, elle est née du phénomène historique connu sous le nom de Dispersion, qui a suivi les guerres judéo-romaines des premier et deuxième siècles après JC. Le judaïsme est devenu prioritairement une religion lorsque Juda a cessé d’exister en tant que royaume. Les juifs (hébreu Yehudi, grec Iudaios, latin Iudaeus, signifiant à l’origine «de Judée», soit «Judéen») ne cessent pas d’être une nation, mais une nation sans État. Le judaïsme est la «religion» élaborée par les rabbins pour la Diaspora, afin de maintenir les juifs «séparés» dans une culture du ghetto durant la Dispersion. Il s’agissait, en somme, d’une sortie temporaire de l’histoire, en attendant de pouvoir y retourner et reprendre possession de la terre promise. Le ghetto n’a jamais été le destin des juifs. C’est une salle d’attente.

C’est à peu près ce que rappelle Alexandre Douguine dans son article intitulé «L’essence du sionisme» (ici). Le but de la dispersion, écrit Douguine, «est d’expier les péchés d’Israël accumulés durant les précédentes périodes historiques. Si cette expiation est sincère et la repentance profonde, alors d’après la tradition juive le Messie apparaîtra, signifiant la bénédiction du peuple élu. Dans ce cas, le retour des juifs en Israël, l’établissement d’un État indépendant, et la création du Troisième Temple s’ensuivra. C’est la structure de la culture juive de l’attente». Par conséquent, continue Douguine, «Le sionisme est le satanisme juif, le satanisme à l’intérieur du judaïsme, chamboulant toutes ses fondations. Si dans le judaïsme on doit attendre la venue du Messie, alors dans le sionisme un juif est déjà Dieu. Cela est suivi par des violations des commandements talmudiques».

Les textes de Douguine sont toujours stimulants, et certaines de ses idées m’ont beaucoup influencé, comme par exemple la distinction entre tradition et religion, qu’il applique à l’orthodoxie et au catholicisme, ou encore l’opposition entre le platonisme, auquel les Grecs seraient restés fidèles, et l’aristotélisme, sur lequel s’appuie la scolastique latine2. Mais Douguine commet deux erreurs sur «l’essence du sionisme».

La première est d’attribuer trop d’importance à l’injonction talmudique de ne pas chercher à hâter la venue du Messie. Le renoncement à l’action politique ou militaire, c’est-à-dire à toute tentative de refonder un royaume juif par des moyens humains, était la condition exigée par l’empereur romain Vespasien pour autoriser les Pharisiens à fonder l’École de Yabneh (ou Jamnia) après 70 AD, d’où allait sortir l’orthodoxie rabbinique. C’était la condition de l’existence légale des juifs dans l’Empire. Seul Dieu, affirmaient dorénavant haut et fort les rabbins, pouvait faire advenir le Messie et recréer Israël. Il n’empêche que le cœur inchangé de la tradition juive, qui bat depuis deux mille ans, est l’espoir de la recréation de l’État d’Israël et l’accomplissement de son destin impérial tel qu’il est prophétisé dans la Bible. Aujourd’hui en Israël et hors d’Israël, la majorité des juifs religieux, bien qu’éduqués dans le Talmud, défendent Eretz Yisrael les armes à la main, Messie ou pas. Ils représentent le sionisme le plus extrémiste, celui des colons du mouvement Goush Emunim, celui de Baruch Goldstein et de tous ceux qui vont se recueillir sur sa tombe (comme Itamar Ben-Gvir, l’actuel ministre de la Sécurité nationale). Ces juifs talmudiques pensent vivre à l’époque messianique, et entendent bien contribuer à hâter la venue du Messie. Douguine aura du mal à leur expliquer qu’ils se trompent et qu’ils pervertissent leur religion.

La seconde erreur de Douguine est liée à la première : elle se trouve dans la prémisse même de son raisonnement, à savoir que le judaïsme, qui est une religion ancienne, précède le sionisme, qui est une idéologie nationale moderne. Douguine exprime l’opinion selon laquelle le talmudisme ou rabbinisme, c’est-à-dire le judaïsme élaboré après la Dispersion, est la religion authentique et légitime des juifs, à laquelle ils auraient mieux fait de se tenir, pour continuer d’attendre éternellement le Messie sans essayer de forcer ou de devancer sa venue en recréant l’État juif.

Le sionisme n’est ni une trahison du talmudisme, ni son héritier, car il lui est en réalité antérieur. Il marque simplement le retour des juifs dans l’histoire et le début de l’accomplissement de leur destin historique, après l’intermède talmudique. Ce destin historique n’est pas inscrit dans le Talmud, mais dans la Bible hébraïque. S’il y a une chose qui n’est pas contestable, c’est que la tradition juive repose prioritairement sur la Bible, dont la rédaction est antérieure d’environ un millénaire à la Mishna, le début du Talmud.

Or le sionisme puise son idéologie directement dans la Bible. Telle est la thèse centrale de mon livre «Du Yahvisme au Sionisme» publié en 2016. Les références bibliques des sionistes, de Ben Gourion à Netanyahou, sont parfaitement légitimes. Le sionisme est exactement ce que les sionistes disent de plus en plus ouvertement : un retour au projet biblique, soit un projet national d’hégémonie sur tout le Moyen-Orient, atteint par des moyens génocidaires. L’Israël d’aujourd’hui est la renaissance de l’Israël des temps anciens tel que présenté dans la Bible. Il a la même personnalité sociopathique, et le même profil criminel.

Il est grand temps pour les chrétiens d’en prendre conscience, s’ils ne veulent pas rester les idiots utiles du sionisme. En effet, si une personne considère que l’extermination des Amalécites était un ordre divin pour l’ancien Israël, comment cette même personne peut-elle prétendre que l’extermination des Palestiniens est un acte satanique ? Et surtout, comment cette personne peut-elle espérer convaincre les Israéliens qu’ils ont tort ? Vous ne pouvez pas considérer un génocide comme divin et l’autre comme satanique. Allez dire aux sionistes que le génocide des Amalécites (et des Madianites, et d’innombrables autres peuples arabes) par Israël était ordonné par Dieu, tandis que leur génocide des Gazaouis ne l’est pas.

Je comprends très bien pourquoi les chrétiens antisionistes ont une immense difficulté à surmonter la dissonance cognitive que déclenche le fait d’entendre Netanyahou assimiler les Gazaouis aux Amalécites. Il fallait exterminer les Amalécites jusqu’au dernier, mais il ne faudrait pas exterminer les Gazaouis? Et pourquoi donc ? Les Amalécites étaient des Arabes, comme les Palestiniens. Nous n’avons aucun argument rationnel à opposer à l’assimilation par Netanyahou de Gaza à Amalek (voir ici). Qui veut sauver Gaza doit prendre le parti de Amalek contre Moïse.

Pour ne pas admettre que le sionisme est légitimement biblique, les chrétiens l’accuseront, soit d’être trop talmudique, soit de ne pas l’être assez. Ils pensent que les sionistes, et les juifs en général, ne savent pas lire leur Bible hébraïque. Les sionistes chrétiens sont au moins plus cohérents : ils reconnaissent que les sionistes agissent bibliquement.

David Ben Gourion avait coutume de dire : «il ne peut y avoir d’éducation politique et militaire sur Israël sans une connaissance profonde de la Bible»3. Entendez bien : il ne parle pas d’éducation religieuse, mais d’éducation «politique et militaire». La Bible est en effet un programme politique et militaire, et c’est pourquoi le sionisme est biblique. Ce ne sont pas les sionistes qui déforment la Bible hébraïque, ce sont les chrétiens qui la lisent de travers. Ben Gourion a parfaitement raison : on ne peut comprendre de quoi est capable Israël sans étudier la Bible hébraïque. Et pour ma part, j’en conclus : on ne peut condamner le sionisme sans condamner la Bible hébraïque. Le sionisme est satanique parce que la Bible hébraïque, l’Ancien Testament, est satanique.

Le temps est venu de reconnaître et proclamer la nature perverse de l’Israël moderne, et cela nécessite de reconnaître et proclamer la nature perverse de l’Israël biblique. N’oublions pas : l’Israël moderne a été créé parce que le monde chrétien admettait que l’Israël biblique était saint. Cela ne serait jamais arrivé autrement. Il est désormais trop tard pour que les chrétiens puissent défaire ce qu’ils ont fait. Mais ils devraient au moins assumer la responsabilité de ce qu’ils ont fait, au lieu de nourrir l’âme maléfique d’Israël en continuant à adorer son prototype biblique.

On ne peut éluder le fait que la question juive, qui est devenue la question sioniste, a pour contrepartie la question chrétienne : c’est la question de la vulnérabilité de la chrétienté au pouvoir juif.

Si vous voulez mon avis, le christianisme était la meilleure chose qui puisse arriver aux juifs. Malheureusement, au lieu d’apporter Jésus et le Nouveau Testament aux juifs, il a imposé Yahvé et l’Ancien Testament aux Gentils. De ce point de vue, il est la pire chose qui nous soit arrivée, car l’Ancien Testament nous a fait accepter l’idée inacceptable d’un peuple élu par le Dieu universel. D’ailleurs, si l’on n’arrête pas Israël, un jour le Nouveau Testament nous sera retiré, pour son «antisémitisme», et il ne nous restera plus que l’Ancien Testament et le culte du peuple élu. Si l’on arrête pas Israël, nous serons tous un jour des Palestiniens, car Israël ne reconnaît d’autre limite que son droit divin de régner sur les peuples et exterminer ceux qui lui résistent.

Laurent Guyénot

Notes :

  1. Ce décryptage du Décalogue s’appuie sur une vidéo de John Hartung, intitulée «Thou Shall Not Kill … Whom ?» et disponible sur son site http://www.strugglesforexistence.com/category/religion
  2. Alexandre Douguine, «Platonisme politique», aux éditions Ars Magna, qui éditent Douguine en français
  3. Dan Kurzman, «Ben-Gurion, Prophet of Fire», Touchstone, 1983, p.28.

Source : Réseau International

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