
Auteur d’une solide étude sur le régionalisme normand, Franck Buleux semble apprécier l’étude de personnalités controversées, sinon sulfureuses. Après avoir relaté la vie de Savitri Devi, il se plonge maintenant dans celle de Françoise Dior, la nièce du célèbre couturier Christian Dior (1905 – 1957).
C’est un ouvrage bienvenu puisque son auteur rectifie quelques âneries écrites par de supposés « experts » en extrême droite. Par exemple, Stéphane François fait de Françoise la fille de Christian ! Et cet universitaire viendra ensuite à évacuer tout bobard autour de Brigitte et Jean-Michel…
Christian Dior est le deuxième enfant d’une fratrie de cinq. L’aîné, le père de Marie Françoise Suzanne dite Françoise, Raymond naît en 1899. Viennent après le modiste, Jacqueline en 1909, Bernard en 1910, Ginette dite Catherine en 1917. Décédée en 2008, cette dernière s’investira dans la Résistance au grand dam rétrospectif de sa nièce…
Militant socialiste et pacifiste intégral, Raymond Dior est le rédacteur en chef du Crapouillot qui ne cesse pendant l’Entre-Deux-Guerres de pourfendre les deux cents familles. Il épouse en juillet 1925 Madeleine Leblanc (1897 – 1999). Le couple n’aura qu’une seule fille née le 7 avril 1932. Les convictions paternelles ont-elles joué un rôle dans les engagements de Françoise Dior ? Franck Buleux en doute.
Égérie du national-socialisme outre-Manche
Néanmoins, la vie de Françoise Dior sort du cadre convenu : trois mariages, deux divorces, une seule et unique maternité, deux emprisonnements, des amants et quelques maîtresses ; on reste dubitatif devant une telle existence peu commune. Il faut reconnaître que dans les années 1960, Françoise Dior scandalise l’opinion publique par son engagement assumé et revendiqué auprès des nationaux-socialistes anglo-saxons. Certes, dans le contexte de « Guerre froide », la crainte du communisme favorise l’attrait d’une certaine radicalité. Comment Françoise Dior rejoint-elle les rangs du national-socialisme britannique ? Franck Buleux reste peu disert sur ce point, faute de documents avérés.
Divorcée de son premier mari en 1960, Françoise Dior rencontre d’abord deux « nostalgiques » français, le comptable ponot Yves Jeanne, ancien de la brigade Frankreich, puis de la division Charlemagne, et Jean-Claude Monet, le petit-neveu du peintre, fondateur et chef d’une série de groupuscules. Entre 1961 et juin 1963, il dirige le Parti national-socialiste ouvrier français (PNSOF), puis l’Organisation du Svastika (OS), puis l’Organisation des Vikings de France (OVF) et le Parti prolétarien national-socialiste (PPNS) qui détient une filiale syndicale, la Fédération syndicaliste française (FSF). Jean-Claude Monet anime aussi une Internationale nordique prolétarienne (INP). Toutefois, en raison de la mainmise gaulliste et des reliquats de la guerre d’Algérie, François Dior estime plus propice de poursuivre son action en Grande-Bretagne où elle fait la connaissance de John Tyndall et de Colin Jordan. Elle rompt de brèves fiançailles avec le premier et épouse, malgré son caractère rustre, le second, le 5 octobre 1963. Ce mariage fait l’objet de premières de couverture sensationnalistes.
Contrairement à ce qu’avance encore une fois Stéphane François, Françoise Dior ne fonde pas la WUNS (Union mondiale des nationaux-socialistes) qui apparaît en août 1962 dans les Cotswolds en Grande-Bretagne. L’Étatsunien Lincoln Rockwell en est le « chef mondial ». Il ne s’agit pas de la première coordination internationale des « maudits ». Il y a auparavant le Mouvement social européen (MSE) créé en mai 1951 lors du congrès de Malmö en Suède à l’initiative du MSI (Mouvement social italien) et dont le porte-parole en France est Maurice Bardèche et sa revue Défense de l’Occident. Le contentieux historique, géographique et ethno-linguistique du Tyrol du Sud – Trentin – Haut-Adige entre germanophones et italophones provoque une scission du MSE dès septembre 1951 avec la création du Nouvel Ordre européen (NOE).
La WUNS rassemble des nationaux-socialistes autrichiens, belges, britanniques, chiliens, danois, étatsuniens, irlandais et norvégiens. Au sein de cet ensemble multinational, Françoise Dior s’occupe de la propagande et doit assurer la liaison avec les militants francophones rassemblés dans la FOE (Fédération ouest-européenne) dont certains proviennent du NOE. Lancée en septembre 1963 dans le Dauphiné, la FOE couvre la France, la Wallonie, le Luxembourg et la Suisse romande. Elle divise ces États en six sections ethniques (normannique, breiz, vlaanderin, elsass, occitane et basque). Moins arcboutés sur des fondamentaux jugés dépassés, Yves Jeanne et John Tyndall soutiennent un fédéralisme ethno-régionaliste paneuropéen assez proche, somme toute, de la vision d’un Saint-Loup qui entretient d’ailleurs des relations exécrables avec Françoise Dior. La WUNS refuse en 1963 la demande d’adhésion de Jean-Claude Monet avant de l’accepter vers 1964 – 1965.
Dans ces groupuscules, plus ou moins loufoques, fourmillent barbouzes et agents indicateurs - provocateurs aux ordres d’autorités qui n’hésitent pas à s’en servir pour effectuer de sales coups à peu de frais… Ce jeu occulte de manipulations discrètes et les désaccords stratégiques entre les régionalistes ethnistes et les étatistes centralisateurs expliquent l’échec de la WUNS.
En revanche, Franck Buleux a le grand mérite de nous plonger dans la vie politique britannique des Sixties déjà marquée par le problème lancinant de l’immigration allogène. Le fameux discours « des fleuves de sang » du conservateur Enoch Powell date de 1968. Or le sujet préoccupe déjà les électeurs quelques années auparavant.
En octobre 1964, à l’occasion d’une législative partielle à Smethwick, les formations de Tyndall et de Jordan s’unissent contre le candidat travailliste qui prône l’immigration de couleur. Ce xénolâtre est largement battu. En janvier 1965, à Leyton, nouvelle législative anticipée ! Les mêmes s’entendent et bousculent la campagne du travailliste lui aussi finalement battu de peu.
Entre mondanités et radicalité politique
Divorcée de Colin Jordan dès octobre 1967, Françoise Dior rentre en France quelques mois plus tôt en mars 1966 en compagnie de l’ancien secrétaire de son mari, Terry Cooper alors âgé de 19 ans, homonyme d’un joueur connu de football.
Les frasques hitlériennes de Françoise Dior s’atténuent au cours des années 1970. Ses fréquentations se diversifient. Elle côtoie aussi bien les tories thatchériens que les unionistes d’Ulster. Vivant une décennie à Ducey en Normandie, elle se lie à des indépendantistes bretons ainsi qu’à des régionalistes normands. En 1983, Françoise Dior épouse le comte Hubert de Mirleau, secrétaire général-adjoint du GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne) pour les finances. Ce proche du Club de l’Horloge milite aussi avec son épouse au RPR (Rassemblement pour la République) chiraquien avant de rejoindre le Front national. En 1991, il signe chez Pardès un essai largement co-écrit par Françoise Dior, La démocratie est-elle une fatalité ? Outre les cénacles parisiens du RPR, le couple Mirleau se montre assidu aux soirées mondaines du Cercle Renaissance fondé et présidé par Jacques de Ricaumont.
Son troisième mariage avec un noble lui rappelle ses premières noces à l’âge de 23 ans, le 27 avril 1955, avec le comte Robert-Henri Aynard François Nompar de Caumont – La Force (1925 – 2005) avec qui elle a Christiane qui se suicide à l’âge de vingt ans. Cette alliance la fait entrer dans une famille aristocratique qui prétend, en concurrence avec la maison allemande d’Urach apparentée à la famille royale du Wurtemberg, à la principauté de Monaco. « En effet, la maison de Caumont s’estime, en vertu et en application stricte du droit dynastique, héritière légitime du trône monégasque. » L’actuel prince régnant Albert II a pour grand-père paternel, le comte Pierre de Polignac, qui épouse Charlotte reconnue par son père et légitimée par son grand-père paternel le prince Albert Ier en 1911. La branche masculine des Grimaldi s’achève en fait dès 1731 avec la reprise du titre et du nom par un Normand, Jacques de Goyon de Matignon, comte de Torigni (1689 - 1751), époux de la dernière princesse Grimaldi, Louise-Hippolyte de Monaco (1697 – 1731). Franck Buleux commet en page 45 une erreur vénielle. En 1848, les localités de Menton et de Roquebrune s’émancipent de la tutelle princière, deviennent des communes libres sous protectorat du royaume du Piémont-Sardaigne et intègrent la France en 1861.
Françoise Dior décède le 20 janvier 1993 d’un cancer du poumon, victime d’un tabagisme actif et fort ancien. En lisant cette honorable biographie, on comprend que le national-socialisme de Françoise Dior n’a été que le moment intense d’une vie tumultueuse et agitée. À l’ère de la provocation permanente réifée, marchandisée et aseptisée, se proclamer national-socialiste n’est-il pas un pied de nez insolent au lourd conformisme ambiant ?
GF-T
- Franck Buleux, Françoise Dior ou le crépuscule d’une Walkyrie, Ars Magna, coll. « Le devoir de mémoire », 2025, 190 p., 18 €.