
Le Groupe de la Banque islamique de développement (BID) a rendu public son cadre stratégique pour la période 2026-2035. Présenté comme un document de planification économique et institutionnelle, ce texte dépasse largement le simple champ financier. Il révèle la nature profonde d’une institution multilatérale qui se définit non seulement comme un acteur du développement, mais aussi comme un vecteur assumé de structuration économique, sociale et normative fondée sur les principes de la charia.
Créée en 1975 et basée à Djeddah, en Arabie saoudite, la Banque islamique de développement regroupe aujourd’hui 57 États membres. Tous appartiennent à l’Organisation de la coopération islamique (OCI), dont l’adhésion constitue une condition préalable obligatoire pour intégrer la BID. Le document stratégique rappelle que la mission du groupe est de favoriser le développement économique et le progrès social « des pays membres et des communautés musulmanes, individuellement et collectivement, conformément aux principes de la charia ».
Cette formulation est centrale. Elle établit d’emblée que la charia n’est pas un simple cadre éthique facultatif, mais le référentiel normatif structurant de l’action de la BID. Le texte insiste sur la nécessité d’aligner les politiques de développement, la gouvernance et les instruments financiers sur les maqāṣid al-sharīʿa, les finalités de la loi islamique, définies comme la préservation de la foi, de la vie, de l’intellect, de la lignée et de la richesse. Ces objectifs sont présentés comme universels dans le cadre islamique, mais ils relèvent d’une conception religieuse globale du bien commun.
Contrairement aux grandes institutions financières internationales issues de la tradition occidentale, la BID ne revendique aucune neutralité idéologique ou religieuse. Le document stratégique décrit explicitement son action comme une « manifestation concrète de l’unité et de la solidarité de la Oummah musulmane ». La Oummah, notion clé de l’islam, désigne la communauté des croyants au-delà des frontières nationales. Elle structure la vision du monde portée par la BID, qui raisonne moins en termes d’États souverains qu’en termes d’appartenance religieuse.
Cette approche se traduit par une portée qui dépasse le cadre strict des États membres. Le document ne se limite pas aux pays signataires, mais mentionne explicitement les communautés musulmanes, sans restriction géographique. L’action de la BID est donc conçue pour s’exercer également en direction de populations musulmanes vivant hors du monde islamique, dès lors qu’elles sont intégrées à cette communauté religieuse globale. Cette logique contraste fortement avec les conceptions occidentales, où la citoyenneté, et non l’appartenance confessionnelle, constitue le fondement de l’organisation politique et sociale.
Sur le plan économique, le cadre stratégique 2026-2035 affiche une ambition claire : structurer un écosystème financier islamique complet, intégré et harmonisé. Le document détaille les instruments appelés à se développer au cours de la décennie à venir. Figurent notamment les marchés de sukuk (obligations islamiques fondées sur le partage des risques et excluant l’intérêt), les assurances takaful, la finance sociale islamique reposant sur le zakat et le waqf, ainsi que les technologies financières islamiques (fintech, finance numérique, paiements transfrontaliers conformes à la charia).
La BID insiste sur la nécessité d’une harmonisation réglementaire et normative de ces instruments, afin de faciliter leur reconnaissance et leur adoption à l’échelle internationale. Le texte évoque explicitement l’objectif de promouvoir des normes financières conformes à la charia au niveau mondial, ce qui implique une volonté d’inscrire durablement la finance islamique dans les circuits économiques globaux.
La finance sociale islamique occupe une place centrale dans cette stratégie. Le zakat, impôt religieux obligatoire en islam, est présenté non comme une pratique privée, mais comme un outil structurant de redistribution, de cohésion sociale et de stabilisation économique, intégré aux politiques publiques et aux institutions financières. Le document cite des exemples de mécanismes soutenus par la BID où les bénéfices bancaires sont redistribués via des waqf, des bourses ou des programmes sociaux à destination des populations musulmanes. Cette approche repose sur une logique explicitement communautaire, fondée sur l’appartenance religieuse.
Le cadre stratégique met également en avant des objectifs transversaux, tels que le développement du capital humain, l’éducation, l’innovation et la participation des femmes. Toutefois, ces ambitions sont systématiquement encadrées par la référence aux législations des États membres et aux principes de la charia, sans remise en cause du cadre religieux qui structure ces sociétés. Le document ne propose pas une adaptation de l’islam aux normes occidentales, mais bien l’inverse : une modernisation économique inscrite dans un cadre islamique normatif.
Quelles implications pour l’Europe et la France ?
Le document stratégique de la Banque islamique de développement ne mentionne pas explicitement l’Europe ou la France comme des cibles politiques. Il n’appelle ni à la confrontation ni à la subversion des États non musulmans. Toutefois, certaines orientations posent mécaniquement des questions pour les sociétés européennes, dès lors que la BID revendique une action en direction des communautés musulmanes, indépendamment des frontières nationales.
Dans les pays européens où vivent plusieurs millions de musulmans, cette logique introduit un décalage structurel avec le modèle civique dominant. Là où les États européens reposent sur une conception individualiste de la citoyenneté et sur la séparation du religieux et du politique, la stratégie de la BID raisonne en termes de communauté religieuse globale, organisée économiquement et socialement selon des normes islamiques communes.
Sur le plan financier, la montée en puissance de la finance islamique, soutenue par une institution multilatérale disposant de moyens considérables, pose la question de l’intégration de normes religieuses dans des systèmes juridiques et économiques fondés sur la neutralité confessionnelle. L’harmonisation internationale des standards de la finance islamique, souhaitée par la BID, pourrait entrer en tension avec les cadres réglementaires européens, notamment en matière de fiscalité, de gouvernance et de redistribution.
Sur le plan social, la logique communautaire portée par la finance sociale islamique interroge la compatibilité avec les systèmes de solidarité nationaux, qui reposent sur des principes universels indépendants de l’appartenance religieuse. Le document de la BID ne traite pas de ces tensions, mais son approche met en lumière un clivage profond entre deux visions du monde : l’une fondée sur l’individu-citoyen, l’autre sur l’appartenance religieuse collective.
Enfin, le cadre stratégique 2026-2035 rappelle que l’islam, tel qu’il est mobilisé par la Banque islamique de développement, n’est pas seulement une religion au sens spirituel du terme, mais un projet global de société, articulant économie, normes sociales et gouvernance. Ce constat, factuel et documenté, invite à un débat lucide et serein en Europe : non pas sur les croyances individuelles, mais sur les implications à long terme de projets internationaux qui entendent structurer le monde selon des référentiels religieux assumés.
Ce débat n’est ni religieux ni polémique par nature. Il est politique et civilisationnel, au sens où il engage la capacité des sociétés européennes à comprendre, nommer et analyser des dynamiques globales qui dépassent largement le cadre de la foi personnelle.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com - 04/02/2026

