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Le 25 mai, le ministre turc de la Défense Yasar Güler annonçait que, sans doute déçus par les Russes, « quelques autres pays d’Afrique demandent exactement le même modèle que celui que nous avons appliqué en Somalie » (avec l’assistance des USA et d’Israël, qui rêve de déporter les Gazaouis sur la mer Rouge) et qu’Ankara « évaluait ces demandes », venant autres du Soudan, très intéressé par le « modèle militaire turc ». En quoi consiste celui-ci ? On peut le « résumer par la formation militaire, la construction de capacités institutionnelles militaires, ainsi que le transfert de technologie et d’expérience », selon l’agence d’information Yeni Safak — Nouvelle Aube en français. Insatiable, le « sultan » Erdoğan aurait-il des vues sur le continent noir, un siècle après l’accession à l’indépendance du royaume d’Égypte en 1922 ?

 

Si je t’oublie, ô Chypre…

Dans le flot d’une actualité aussi copieuse que terrifiante, un récent événement, pourtant d’importance puisqu’il a réuni une foultitude de chercheurs et d’intellectuels tels, côté français, l’islamologue-islamiste François Burgat, la prof’ Mireille Fanon-Mendès France, copine de Tariq Ramadan, et même l’ex-footballeur guadeloupéen Lilian Thuram (présenté comme « essayiste » en raison de quelques opus rédigés par des nègres) venus de la planète entière, a été négligé par nos « grands médias ». Organisé du 11 au 13 mai au Centre culturel Atatürk d’Istanbul à l’instigation du président Recep Tayyip Erdoğan et, dit-on, de sa très influente épouse Emine, ancienne militante des « Loups gris » ultra nationalistes, il s’agissait du Forum mondial de la décolonisation.

Non, vous ne rêvez pas. Il était déjà ahurissant que la Turquie qui, sous les Seldjoukides puis les Ottomans, avait soumis par le fer et par le feu un immense espace des steppes asiatiques à l’Oranie en passant au sud par l’Égypte et la Libye, et au nord par la péninsule balkanique et la Hongrie avant d’être vaincue à Vienne en 1683 par l’armée des Habsbourg et les troupes du Polonais Jan III Sobieski, poussât le culot jusqu’à s’ériger en championne du décolonialisme avec la démonisation en règle des néfastes « héritages coloniaux » et autres « structures coloniales » subsistantes.

Mais le plus époustouflant est le mutisme observé en Europe sur cette imposture. Car, un siècle après le dépeçage imposé par le traité de Sèvres en août 1920, la Turquie s’acharne à recoloniser ce qui avait été conquis par Osman 1er et Soliman le Magnifique.

Cela avait commencé en juillet 1974 avec l’invasion de tout le tiers nord de Chypre (Opération Aphrodite, ourdie de conserve par Ankara et la CIA) suivie de l’expulsion manu militari de 250 000 habitants grecs vite remplacés par des colons venus d’Anatolie. Certes, baptisé République turque de Chypre du nord, ce territoire n’est pas reconnu par l’ONU — non plus que Formose-Taïwan d’ailleurs — mais, en raison des prix très bas maintenus par Ankara, il est devenu un paradis pour les touristes européens impécunieux : entre deux farnientes dans leur somptueux hôtel, ils peuvent admirer les trésors architecturaux, l’abbaye de Bellapaïs ou le château Saint-Hilarion par exemple, laissés au Moyen-Âge par les rois angevins, ou à Famagouste par les Vénitiens ; et savourer leur rakë dans des églises orthodoxes transformées en auberges.

 

À la reconquête des anciennes Républiques soviétiques et des Balkans

Mais c’est depuis la chute de l’Union soviétique et l’indépendance des anciennes Républiques socialistes asiatiques que les Turcs s’emploient surtout à restaurer leur Empire. Par le truchement de l’Azerbaïdjan qui n’a rien à leur refuser, ils imposent ainsi un constant état de guerre à l’Arménie, dont le traité de Trianon leur avait déjà accordé en 1920 une grande partie, du lac de Van à Erzurum (la ville des Romains, autrement dit des chrétiens). Les Turcs sont également chez eux au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Kirghizstan et même au Tadjikistan, pourtant de langue et largement de race indo-européennes. Installation de grandes firmes turques procurant des emplois (très mal payés) aux naturels, bourses d’études, échange d’étudiants, d’enseignants et d’imams chargés de rappeler à la vraie foi ces lointains cousins parfois adeptes du chamanisme, rien n’est laissé au hasard pour renforcer le soft power d’Ankara.

Soft power qui ne s’exerce d’ailleurs pas qu’en Asie. Depuis les années 90 de l’autre siècle, l’activisme turc est également patent en Bosnie-Herzégovine et en Albanie ainsi qu’en Macédoine du Nord, qui compte une très forte minorité musulmane. Sans oublier la menace latente sur les îles du Dodécanèse qu’Ankara rêve de purger de tous ses Grecs, comme elle le fit en 1923 des 600 000 orthodoxes du vilayet de Smyrne, contraints à la fuite après d’épouvantables massacres, tels que ceux subis huit ans plus tôt par les Arméniens.

 

Le tentaculaire Milli Görus

Même dans les pays d’Europe n’ayant jamais connu le joug ottoman mais subissant une force immigration turque, le travail de sape est évident, avec aux commandes le mouvement Milli Görus qui, chouchouté et royalement financé par Emine et Rajjip Erdogan, favorise l’implantation de commerces souvent obtenus par intimidations (jets de pierre dans les vitrines, attroupements devant les boutiques et les salons de coiffure, etc.) et multiplie l’installation de centres culturels, d’écoles et surtout de mosquées turques . On en compte ainsi deux à l’ombre de la porte Saint-Denis à Paris, quartier transformé — comme à Mulhouse, à Strasbourg ou à Berlin — en « kleine Türkiye » où le börek et le kebap ont détrôné le h jambon-beurre.

 

Mano a mano avec Israël

Pour avoir depuis 1972 parcouru la Turquie sept ou huit fois de la cosmopolite Stamboul à Antakia, l’antique Antioche, et de Smyrne aux frontières géorgienne et iranienne en passant par Diyarbakir la kurde, j’aime ce pays et surtout ces habitants, souvent très accueillants et même bienveillants — j’en ai eu plusieurs preuves, notamment lors d’une chute assez grave à Brousse, aujourd’hui Borsa, toute la rue se mobilisant pour me venir en aide et me ramener à bon port et refusant toute gratification. Mais je me méfie de l’appétit de pouvoir de son président, de ses méthodes intrusives, de sa diplomatie oblique. Par exemple quand Erdoğan excipe de sa neutralité envers l’État islamique après l’avoir financé en sous-main, ou qu’il condamne les « crimes contre l’humanité » commis par Israël à Gaza et au Liban, alors même que, le 5 avril dernier, il signait un accord militaire avec l’État que lui-même qualifie de génocidaire. Comme si le maître d’Ankara et Benyamin Netanyahou étaient convenus de se partager le Proche-Orient, aux dépens des chrétiens et des chiites, ces incroyants…

Avant la partie nord de Chypre, la Turquie possédait déjà un territoire en Europe avec le vilayet d’Edirne (Andrinople) dans la Thrace orientale, au détriment de la Grèce et de la Bulgarie. Nul doute qu’elle en veuille bien davantage, à en juger par ses ingérences et sa présence massive en Bosnie-Herzégovine — à l’université de Sarajevo, le port du voile est vivement recommandé aux étudiantes — et en Albanie, qu’elle s’emploie à réislamiser après la période communiste. Mais cela lui suffira-t-il ?

 

« L’Europe entière deviendra islamique »

Pour mémoire, le cheval de Troie Milli Görus, qui se définit benoîtement comme « une confédération islamique et musulmane européenne siégeant à Cologne », fut fondé en 1969 par l’ancien Premier ministre Erbakan, le même qui, en 1991, déclarait à Ludwigsburg, près de Stuttgart : « Les Européens sont malades… Nous leur donnerons les médicaments. L’Europe entière deviendra islamique. Nous conquerrons Rome. » Promesse réitérée trois ans plus tard par Erdoğan lui-même, fraîchement élu maire d’Istanbul : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats. »

Nous voici avertis. En 2020, on estimait déjà à plus d’un million le nombre de Turcs et Turco-Kurdes installés (ou clandestins) en France. Consolation — très relative : le chiffre s’élèverait à près de trois millions en Allemagne.

Camille Galic

 

Crédit photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

 

Breizh-info.com - 01/06/2026