Résistance Identitaire Européenne

Culture Enracinée

In-Mémoriam - Abel Bonnard

IN-MEMORIAM - ABEL BONNARD

(Poitiers, 19/12/1883-Madrid, 31/5/1968)

Ce représentant d'une civilisation raffinée, d'une lumineuse intelligence, d'une profonde culture, est décédé au moment où l'Université de Paris, celle de Victor Duruy, de Léon Bérard, d'Anatole de Monzie, sombre dans une ignoble et totale déchéance.

Devenu ministre de l'Education Nationale sous le gouvernement légal du Maréchal Pétain, son premier soin fut de réparer certaines injustices, instaurer un climat de confiance, créer le « Bulletin de l'éducation nationale» , développer des formes nouvelles d'éducation, notamment des « chantiers de jeunesse » et autres initiatives bénéfiques.

Aujourd'hui on mesure la pente descendue, d'un Capitant (policier et épurateur) à Fouchet (autre farfelu), on arrive au mystificateur démagogue Edgar Faure, nommé par le plus grand imposteur de notre temps.

Le vendredi 31 mai 1968, au moment où le Parlement français était liquidé en pleine « Grande Chienlit », Abel Bonnard s'éteignait doucement en ce Madrid qu'il aimait tant, et où il avait trouvé refuge, loin des haines, de l'ingratitude, du mensonge et de la bêtise de la plupart de ses compatriotes.

A cette occasion, la presse française s'est une fois de plus signalée par une ignominie le plus souvent anonyme : au moment où l'on vendait à la criée des feuilles dans lesquelles on pouvait lire, sur le drapeau français : « Honneur et mon cul », le contraire eût été surprenant. Du moins, il n'a pas vu ça. Mais il l'avait prévu, et depuis longtemps.

Lauréat à vingt-deux ans du Grand Prix de Poésie que venait de fonder le ministre de l'Instruction Publique, Abel Bonnard est né le 19 décembre 1883 à Poitiers, tout près de Notre-Dame la Grande. C'est après la publication de La vie amoureuse de Stendhal et d'une biographie de Saint François d'Assise qu'il fut reçu sous la Coupole et occupa le fauteuil de Charles Le Goffic (1932).

Dès 1925, dans Le Nouveau Siècle de Valois, il se prononce contre un nationalisme fanatique, sectaire, pour une Europe unie, au sein de laquelle les peuples libérés du mythe de la démocratie parlementaire et du marxisme pourraient enfin trouver leur plein épanouissement. Il remarque justement que la religion catholique, tombée au plus bas en Italie alors que la patrie y était niée, se trouve restaurée, régénérée par le Fascisme. S'il affirme avec force sa foi en une France militairement, socialement et ethniquement forte, il prend soin de préciser que nous ne devons refuser le dialogue ni avec l'Italie, ni avec l'Allemagne, ni avec aucun de nos voisins.

On peut dire de lui ce qu'il écrivait au prince de Ligne : « II n'y a rien de mesquin dans cette nature au-dessus de la vanité. » II est avec Paul Morand, un des derniers modèles de l'honnête homme, au sens qu'avait ce terme au XVIIe siècle. Nul n'a mieux que lui illustré, défendu notre langue et notre culture, à une époque où triomphe le jargon le plus affreux, où la confusion, la fausse intelligence exercent leurs ravages à l'envi, et où l'esprit de notre nation, gouvernée par le rebut, est tous les jours bafoué.

Il n'a jamais pensé que les ouvriers fussent des citoyens de seconde zone et constituassent «une classe inférieure», mais au contraire qu'il était nécessaire de les tirer de leur condition de prolétaires, de dégager de leurs rangs une aristocratie ouvrière que la haine et le mensonge réduisaient à l'esclavage. C'est à quoi il s'est appliqué à la présidence des Cercles Populaires Français, dès 1937, avec Ramon Fernandez, Drieu La Rochelle, Robert Brassillach, Jacques Boulenger, Paul Chack, Jean Ajalbert, Serge André, Alain Janvier et quelques autres.

La paysannerie constituait pour lui la réserve sacrée de la patrie ; que 800.000 paysans aient été sacrifiés en 1914-18 lui semblait catastrophique. S'il estimait Foch, il parlait toujours du maréchal Fayolle, «jus­tement économe du sang de ses soldats», avec ferveur. Du maréchal Pétain, qu'il vénérait, il disait :

— C'est à Vichy qu'ils lui apprirent à mentir.

De bonne heure, il prit donc parti hardiment, comme le recommandera, trois ans plus tard, le maréchal. Je ne crois pas qu'il pariapour l'intelligence, la dignité, l'honnêteté et la raison. Il décida seulement de défendre un certain aspect de l'homme, sachant que finalement, «tout fait retour». En décembre 1933 déjà, à propos des manifestations qui marquèrent la représentation de Coriolan au Théâtre Français, il écrivait :

«Au-dessus de leurs différences inévitables, de leur heureuse variété, ces profonds connaisseurs du réel que sont les grands poètes, sont d'accord. Depuis Homère, Eschyle, et Aristophane, jusqu'à Virgile, jusqu'à Dante, jusqu'à notre Ronsard, à ce Shakes­peare qu'on applaudit aujourd'hui, à Corneille et à Racine, ils témoignent dans le même sens. Ils savent sur quels principes les états durent noblement. Ce haut tribunal condamne la démagogie qui leur rend en haine sourde ce qu'ils lui montrent de juste mépris. »

« Sans doute les Romantiques interrompent cette continuité, mais ils apparaissent de plus en plus comme des hommes qui n'ont pas eu une âme digne de leurs dons ; cherchant toujours le thème le plus facile et les applaudissements les plus nombreux, flattant le peuple d'une façon plus épaisse qu'on n'a jamais flatté aucun roi, manquant de scrupules et d'austérité, ils ne se sont pas mis en condition d'avoir des pensées vraiment sérieuses. Mais au-dessus d'eux, les grands poètes sont ensemble. Ils sont, dans tous les sens de ce mot, y compris celui qu'il avait pendant la Révolution, des aristocrates. »

Avant que la maladie le terrassât, Abel Bonnard était toujours — dans sa quatre-vingt-cinquième année ! — le causeur merveilleux qui avait ébloui les salons parisiens avant qu'ils glissassent, peu à peu, dans la rue. Un soir, aux temps les plus sombres de cet exil qu'il supporta avec une hauteur admirable, il ouvrit un Shakespeare et nous lut le passage de la célèbre scène où Coriolan mendie les voix de ses concitoyens :

— Tout y est, nous dit-il. Imaginez les angoisses de ce pauvre Ménésius conjurant le futur consul de ne point braver la populace. Il faut être élu, flatter les Comices, et tout le reste n'a pas d'importance. Ménésius, c'est déjà un « modéré ». Ménésius, c'est « le miraculé de Kaboul ».

C'est en 1936, deux mois après la constitution du gouvernement de Front Populaire, que parut son maître livre : Les Modérés. Ce ne fut d'abord, pour beaucoup, qu'une œuvre scintillante, une manifestation pyrotechnique ; c'est qu'en effet les serpenteaux, les cascades, les girandoles, les bouquets et les comètes s'y succèdent et y mêlent dans le ciel noir leurs couleurs étincelantes. La plupart des modérés admirèrent ce somptueux feu d'artifice, fermèrent le livre et n'y pensèrent plus. Je crois que les fusées des Modérés sont montées si haut « qu'elles sont restées accrochées aux étoiles » et qu'il faut y regarder d'un peu près.

Ecoutons Bonnard :

« Toutes les fois que j'ai entendu parler des gens de la politique parler d'un de ceux qui arrivent à s'y signaler par une absence de scrupules encore plus marquée que chez tous les autres, je ne leur ai jamais entendu dire que cet homme-là fut très corrompu ; ils disaient seulement qu'il était très intelligent. »

A présent, nos modérés jacobins et nos progressistes bien-pensants sont aussi vaniteux et aussi nuls qu'en 1936 : « Leur ambition les pousse à réclamer des places qu'ils ne peuvent pas remplir ; ils se démènent tant qu'ils n'y sont pas et s'évanouissent dès qu'ils y arrivent. »

C'est ce qui se passait hier, ce qui se passe aujourd'hui et se passera demain.

Lui qui donna du général De Gaulle cette définition qui fit le tour de la terre : « C'est un nain interminable»  fait déjà apparaître tous ces prétendus chefs, foisonnant depuis 1945, et qui, n'ayant à montrer que leurs erreurs et leurs fautes, « écrivent complaisamment leurs mémoires. » Et il conclut : « La mort les surprend en train de faire leur visage pour la postérité ; mais, s'étant trompés en tout, ils s'abusent encore par cette dernière espérance : il n'y aura pas de postérité pour ceux qui ont laissé s'abîmer un monde, car ce que nous appelons de ce nom, ce n'est que notre civilisation qui dure après nous. »

Regardant alors par-dessus nos frontières, Bonnard distinguait déjà l'ombre du monstrueux chaos où nous a plongé la guerre délirante de 1939-1945 :

« Chaque peuple ne se connaît que pour ne pas connaître les autres. Les rencontres sont remplacées par des heurts. Alors qu'il n'y a plus d'Europe parce qu'il n'y a plus d'aristocraties, l'Asie se sert des armes et des idées que l'Europe lui a fournies pour chasser les Européens... On peut dire que c'est là le monde de la force et cependant c'est surtout celui de la faiblesse, car toutes les forces qu'on y voit titubent à la recherche d'une âme : on peut dire que c'est un monde des passions, et c'est d'abord celui de la peur, présente dans le cœur même de ceux qui prétendent l'inspirer, tant les chefs et les nations s'effraient de ne pas savoir où ils vont et être forcés d'aller. »

II est, comme Céline, un prophète, mais un prophète classique, capable de s'élever, de survoler son époque sans être condamné à disparaître avec la société qu'il décrit. Il a pris congé de ce monde avec dignité, noblesse et sérénité, en sorte que sa mort, écrit justement Jean Ferré dans le quotidien madrilène «ABC», n'a pas été une fin mais une conclusion. »

On lui prête des mots méchants. Il ne prononça jamais que des mots vrais dont la dureté n'était jamais gratuite. « Bonnard est une combinaison de Nietzche et de Joseph de Maistre » me disait Ramon Fernandez ; et Drieu La Rochelle ajoutait : « A Florence, Laurent le Magnifique lui eût fait construire un palais. »

Comme Léon Daudet, Alphonse de Chateaubriant, Jean de la Varende, c'est un homme de la Renaissance fourvoyé à une époque où la médiocrité, la jactance, l'uniformité et l'imposture triomphent à peu près partout. Doué d'un génie qui ne peut s'exprimer qu'en blessant profondément les médiocres — parce qu'il les remet à leur vraie place — il était redoutable. Ministre de l'Education Nationale du Maréchal, il avait été condamné à mort en 1945, étant bien entendu qu'il était criminel d'enseigner les jeunes Français de 1940 à 1944. C'est volontairement qu'il y a dix ans après sa comparution devant la Haute Cour, il choisit l'exil, car, me dit-il, « il n'est rien de pire que d'être exilé dans sa propre patrie. »

Il avait gardé pour l'Italie, l'amour de sa jeunesse. Il y a trois ans, comme nous revenions de la patrie de Stendhal, il nous questionna avec enthousiasme sur Florence, Pisé, Ravenne, Anghiari, Gubbio, Sienne, Urbin, Pérouse...

« Pérouse, soupira-t-il, j'y ai passé six mois. C'est là que j'aurais voulu vivre. »

Il fallait l'entendre conter ses entretiens avec Gabriele d'Annunzio en cette villa-croiseur-cuirassé où tirer la sonnette c'était tirer le canon, et où les miroirs, les tableaux, les sofas et les parfums de femme composaient un monde au sein duquel Marcel Proust lui-même se fut évanoui.

Bonnard admirait Pétrarque, Boccace — à cause de son culte pour l'amitié — sainte Catherine de Sienne, Leopardi, Pirandello. Il adorait l'Italie, mais il aimait l'Espagne : c'était une passion sérieuse et singulièrement désintéressée. Ses meilleurs amis, les plus fidèles, les plus sincères, n'étaient pas ici de grands seigneurs, mais de braves et de petites gens dont il comprenait et partageait les peine. Un jour, il rencontre par hasard un Grand d'Espagne qu'il n'avait pas vu depuis deux ou trois ans.

— Ah ! mon cher Maître, lui dit cet étourdi, quelle joie de vous revoir ! En vérité, je ne sais comment il m'est possible de vivre, et de façon si stupide, sans me donner davantage le plaisir de votre conversation !

Alors Bonnard, d'une voix très douce :

— Je ne sais comment vous faites, cher ami, mais vous y parvenez très bien.

De Genève, en août dernier, je recevais d'un admirateur de Bonnard, M. Marc de Montchal, une lettre qui constitue un témoignage d'une émouvante simplicité et dont voici des extraits :

« ...Après la dernière guerre, j'allai plusieurs fois à Madrid. A l'époque, il fallait rester à Barcelone, parfois assez longtemps, avant d'obtenir deux «butacas» dans l'express de nuit, et nous descendions, ma femme et moi, dans une modeste pension de la Via Layetana. Or, dès la première fois, nous fûmes étonnés de l'excellent français, presque sans accent, du jeune homme qui nous servait. Comme nous lui demandions où il avait appris un français aussi correct, il nous expliqua que c'était « avec Monsieur Bonnard », précisant même que Monsieur Bonnard mangeait d'ordinaire à la table que nous occupions « généralement avec Monsieur Pietri. » Abel Bonnard s'était fait une joie d'apprendre le français à ce garçon, qui semblait du reste éveillé. Cela m'est revenu en mémoire à la lecture des pages que vous avez consacrées à ce grand Français, dans les derniers « Ecrits de Paris », particulièrement quand vous dites qu'il s'intéressait aux gens du commun... »

En Espagne, Abel Bonnard et ses quelques compagnons d'infortune rendaient les visites faites à notre pays de 1813 à 1939 par des centaines de milliers d’Espagnols : afrancesados, libéraux, royalistes constitutionnels, carlistes, nationalistes et républicains.

Souvent il nous aparlé de ce qu'il écrivait sur la peinture espagnole, sur l'Espagne elle-même et sur Napoléon le Grand. Espérons que ces œuvres, longtemps ciselées, seront publiées au plus tôt. Il n'a pas voulu — m'a-t-il souvent affirmé — écrire ses Mémoires, bien qu'on lui eut offert, s'il y consentait, de cet argent dont il manquait. Mais à ce sujet, sa fierté n'avait d'égale que sa générosité. Comme il est facile à ceux qui possèdent beaucoup d'être généreux ! Abel Bonnard n'avait rien : « Nous sommes tellement gueux ! » me disait-il parfois en riant ; et pourtant il trouvait le moyen d'offrir, de donner ; et à sa table, dans les plus modestes toscas, on se voyait traité avec plus de magnificence qu'au Jockey ou chez Horscher. Il était là.

Il y a dix-huit ans, l'académicien Manuel Halcon qui dirigeait la revue Semana me demandait d'interroger Abel Bonnard sur la mort. Il me fit une réponse où il se mettait tout entier sans s'y montrer d'aucune manière. Et je ne crois pas que l'on puisse vraiment le connaître sans avoir lu ce grand texte classique qui honore la langue française, et que je recopie fidèlement :

«On ne peut parler de la mort que très simplement, car déployer de l'éloquence sur ce sujet-là ne ferait que prouver qu'on n'a pas pensé à ce dont on parle. L'idée de la mort apparaît nécessairement au-delà de toute idée sérieuse de la vie, comme la mer au fond d'un grand paysage. Elle a en chacun de nous un caractère différent selon notre propre nature, notre âge et le plus ou moins d'attache que nous gardons à la vie que les circonstances nous ont faite. Quand, dans mes premières réflexions ma propre fin me faisait horreur, et plus encore, je crois, la pensée que ceux que j'aimais auraient à mourir.

Plus tard, quand nous avons en effet connu toute la monstruosité de la mort par la fin de ceux que nous aimons, il nous devient aisé de lui donner beaucoup moins d'importance quand il ne s'agit plus que de nous même, et de la considérer alors soit avec indifférence, soit avec plus ou moins d'attrait. Pour moi, cet attrait naît en partie des circonstances présentes. Très convaincu que nous assistons à une chute immense de l'homme, et que des forces matérielles d'une puissance irrésistible travaillent, sans cesse et partout, à réduire à l'uniformité, à l'insignifiance, à la platitude, ces êtres humains qui se signalaient jadis par la fantaisie de tant de caractères divers, persuadés que l'homme laisse derrière lui les sommets de l'art, de l'héroïsme et de la sainteté, assuré que ma propre patrie est dans le passé, il doit me devenir beaucoup plus facile de quitter un monde qui n'a plus rien pour me retenir et où je n'aurai à regretter que la lumière. Les vieillards d'hier avaient la tristesse de laisser leur monde durer après eux. Une mélancolie plus subtile est réservée à quelques uns d'entre nous : c'est d'avoir vu leur monde finir avant eux. Il ne leur reste plus qu'à rejoindre ce grand cortège doré qui s'éloigne, et j'avoue que parfois j'ai un peu honte de tarder. »

Comme je le comprends. Cependant, ses vues étaient trop sombres, parfois trop désespérées ; souvent j'étais obligé de lui dire que la roue tournait, que les lois de l'accélération historique joueraient quelque jour en faveur de l'honnêteté, de l'intelligence, et que l'Histoire à Répétition prouvait que rien n'était jamais perdu. Il souriait, hochait la tête et disait :

— Peut-être, si vous tenez bon.

Il a tenu bon. Quel bel éloge eût pu faire de lui son successeur à l'Académie Française, ce Jules Romains qui, au temps de Hitler était membre du Comité France-Allemagne en compagnie, du reste, de Louis Bertrand et de Georges Duhamel ! La carrière de Bonnard ne finit pas. Elle commence. Ces traits maladroits et rageurs décochés sur un absent par quelques archers trembleurs qui, en décembre dernier, saluaient de la Concorde à l'Etoile les drapeaux rouges du camarade Kossyguine, ne sauraient atteindre Bonnard. Mais nous, qui fûmes ses amis et ses camarades, avons le devoir de confondre ceux qui continuent de mentir. Je lis par exemple dans « Le Monde » (2 juin 1968) ces lignes ahurissantes :

« En 1943, il rencontrait Goering auquel il offrit en cadeau un tableau de Van Eyck. »

II s'agit là d'un mensonge particulièrement stupide. Jamais Bonnard n'a offert un Van Eyck au maréchal Goering, ni aucune autre œuvre d'art. Mais Bonnard m'a en effet parlé d'un fameux Van Eyck, l'Adoration de l'Agneau mystique, qui était précieusement conservé à Pau. Il appartenait du reste à la Belgique, qui l'avait confié à la France. Cette œuvre superbe a fait retour à Gand, et on peut l'admirer en l'église Saint-Bavon. Jamais Goering ne l'eut en sa possession.

Notre éminente amie Blanche Maurel qui fut directrice du cabinet de Bonnard a envoyé au « Monde » une lettre de rectification qui n'a pas été publiée, que je sache. On manquait sans doute de place, rue des Italiens. Il était urgent de reproduire les Manifestes des Cohn-Bendit, Castro, Sartre, Bolkansky, Silbermann, Kazioniowsky, Lakhz, Tysblatt, Kijuhno, Schwartzenkopff, et surtout cette affirmation de Malraux :

« Le général De Gaulle, c'est la France. »

Pour l'amateur d'art khmer, peut-être. Pas pour nous. Certes, Bonnard était depuis longtemps partisan d'une entente entre l'Allemagne et la France : « En 1940 me disait-il, le problème était de refaire la France en refaisant l'Europe. Les deux choses se tenaient ; elles demandaient sur un fond de solide raison, un mouvement de générosité et de foi. Il s'agissait essentiellement dans la politique intérieure, de réintégrer le peuple dans la communauté nationale, comme, dans la politique extérieure, de réunir les différents peuples de l'Europe dans une communauté internationale. Ce programme était grandiose et il n'était pas chimérique. Il dessinait seulement le plus haut possible... Cette constitution de l'Europe devait avoir nécessairement pour noyau l'association sincère et profonde de la France et de l'Allemagne. Les grandes figures de notre passé ne manquaient pas pour patronner cet accord. Renan, Tocqueville, Hugo, Lyautey, bien d'autres encore. »

Tel était le crime irrémissible d'Abel Bonnard : croire qu'une entente franco-allemande, avant la domination de l'Europe par les Soviets pouvait tout sauver. Etait-il, comme on l'a dit, « réactionnaire » ? Certes non. Il fut le premier ministre de l'Education Nationale qui comprit que l'éducation physique de notre jeunesse était aussi nécessaire à l'avenir de la nation que son éducation intellectuelle et morale, et qu'en édifiant des stades et des piscines, l'état aurait à construire moins d'hôpitaux. « Le sport, disait-il, cette chevalerie nue. »

Au temps d'Abel Bonnard, l'université de Paris — la plus ancienne du monde avec celle de Bologne — servait encore à former des élites. L'université française était celle du marquis de Fontanes, proscrit du 18 Fructidor que Napoléon devait nommer Grand-Maître avec mission « de faire refleurir en France les études classiques » ; c'était celle de Victor Duruy historien d'Athènes et de Rome, celle d'un autre académicien, Léon Bérard, celle de ce magnifique esprit libéral, Anatole de Monzie.

C'est aujourd'hui celle de Faure et de Dany-le-Rouge ; avec la bénédiction d'un Mauriac, d'un Jean Genêt et d'un rat-de-cave de l'UNESCO du nom de Marcuse, qui s'intitule philosophe. Grâce à quoi on supprime le latin en sixième et le grec partout. Depuis 1945, il est vrai, Marx et Mao suffirent à orner les jeunes esprits français. Quelle honte, quelle dérision, et quelle folie !

Cette folie, la France, l'Europe, l'Occident s'y trouvent plongés depuis bientôt vingt-cinq ans. C'est la lugubre farce « résistante » qui continue, la confusion, le mensonge, et les coups d'accélérateurs vers le néant. Nous roulons aux abîmes, gouvernés par des imposteurs, des besogneux et des lâches. Bonnard l'avait prévu. En juin 1968, il n'a pas vu ses Modérés électoraux se jeter à l'eau pour ne pas se mouiller, en sauvant leurs vacances alors qu'ils prétendaient sauver la France.

Il est à craindre que les Français ne soient obligés de prendre bientôt d'étranges et terribles vacances, et qu'ils ne paient très cher tant d'années d'égoïsme, de bassesse et de mystification.

Madrid - 1968. Saint Paulien

Le tombeau d’Abel Bonnard – Editions Dynamo – Pierre Aelberts, éditeur – Liège - 1968

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