
Il y a deux Lionel Jospin, celui que tout le monde connaît, grâce aux journalistes qui grenouillent autour de la cour du matin au soir, les fameuses mouettes de Cantona qui suivent le chalutier, par exemple le couple Szafran-Domenach. Et puis il y a le Lionel plus secret, et là, on ne parle pas de son extraction lambertiste, cette branche du trotskisme, extraction qui n’est plus un secret depuis deux bonnes décennies.
Mais alors, que peut-on encore apprendre sur cet homme politique qui trébucha un soir d’avril 2002, alors que le trône de France lui semblait promis, face à un Chirac en morceaux ? On a trouvé trois pistes, que les spécialistes doivent connaître, mais leur rapprochement semble assez insolite. On sait qu’on est tous composés d’éléments pas forcément compatibles, d’où des conflits internes – on dit aussi des souffrances – qui nous travaillent en permanence, avec parfois des pics. Jospin, lui, a donné des gages plus ou moins visibles à deux entités très différentes.
« Il est Premier ministre d’un gouvernement fondé sur l’exploitation d’une diabolisation dont il sait parfaitement qu’elle est injustifiée. » (Pierre Guillaume)
Première piste, les liens de Jospin avec La Vieille Taupe de Pierre Guillaume, la célèbre librairie révisionniste, qui figurent dans le numéro 128 de Faits & Documents, alors rédigé par Emmanuel Ratier. Nous sommes en mars 2002, et Jospin ne sait pas encore qu’il est sur un siège éjectable actionné par Le Pen. Le lien concerne Pierre Guillaume avec le père de Lionel Jospin. Rappelons quand même aux non-initiés que la Taupe n’était pas d’extrême droite, mais d’ultragauche, comme on (Nuñez ou Darmanin) dit aujourd’hui.
Dans votre première lettre ouverte, vous écrivez que si vos relations amicales ne devaient rien à la politique, vous n’ignoriez rien l’un de l’autre. Cela veut-il dire que Lionel Jospin connaissait parfaitement votre engagement en faveur des révisionnistes ? Et qu’en pensait-il ?
J’avais certainement dû évoquer l’œuvre de Rassinier que j’avais découvert en 1967-68, et fait part de mes interrogations « révisionnistes », mais avant 1978 et l’éclatement de l’affaire Faurisson on ne peut pas parler de ma part d’« engagement en faveur des révisionnistes », dont j’ignorais l’existence. À l’époque la question n’était pas tabou et la religion de l’Holocauste n’avait pas envahi l’espace social. Au surplus, j’avais fermé la Vieille Taupe en 1972 et je n’avais plus aucune activité visible socialement depuis cette date. C’est donc à lui qu’il faudrait poser la question pour la période 72-78.
Quand l’affaire Faurisson a éclaté publiquement, en septembre 78, j’ai été discret et je lui ai fait parvenir quelques documents, dont Le Mensonge d’Ulysse que j’avais réédité en avril 1979. J’ai eu plusieurs discussions où j’ai exposé sommairement mes interrogations, sans qu’il m’oppose jamais le moindre argument, autre que ces questions ne lui paraissaient pas opportunes.

On ne va pas publier tout le numéro ici, mais il est clair que Jospin n’ignorait rien des positions de Guillaume, et bien sûr des liens entre Robert Jospin, son père, et le libraire. D’ailleurs, lors de la première affaire Faurisson, qui éclate véritablement en 1980, c’est Jospin, alors secrétaire général du PS, qui protège Guillaume et sa fameuse déposition à la DST.
C’est ce jour-là qu’il m’a dit, peut-être pour me calmer, car j’étais très tendu, que lui-même ne voulait pas étudier le dossier historique, mais que : « De toute façon il ne serait jamais question d’interdire un livre d’histoire en France ». Les révisionnistes n’avaient donc qu’à publier des travaux historiques sérieux, et j’avais tort de m’inquiéter.
Second coup de main, Jospin devenu ministre de l’Éducation mettra la pédale douce des autorités dans les cas de professeurs accusés de révisionnisme, alors que l’autre tendance ministérielle, celle de Jack Lang à la Culture, était partisane de la brutalité. Des profs sont donc passés entre les gouttes, malgré les révocations de Reynouard, par exemple, et Thion. On apprend aussi que dans ce groupe, il y avait aussi un lambertiste… Donc tout ne tient pas sur le révisionnisme et l’antisémitisme.
Ensuite, la répression d’État contre le révisionnisme allant croissante, Jospin se détachera de Guillaume. C’est là où l’on passe à Jospin 2, si l’on ose dire. Peut-on avoir des sympathies révisionnistes et être quand même prosioniste ? Il semble que oui, dans une évolution personnelle vers les sommets du pouvoir...
Nous sommes en 2000, Jospin est en voyage en Israël. Cela rappellera aux anciens soutiens du FN le voyage de Marine à New York…
Lionel Jospin est « un ami d’Israël », un fidèle dont l’amitié n’est pas « conjoncturelle », mais bien « structurelle à [sa] pensée politique ». Son voyage ici est « un moment important, compte tenu de ce que la relation à Israël et au peuple juif a toujours représenté dans [sa] vie et dans [son] engagement politique ». M. Jospin est aussi « un ami personnel et proche » d’Ehoud Barak. Tel est le message qu’il n’a cessé de marteler, devant tous ses interlocuteurs, dès les premières heures de sa visite en Israël, la première en qualité de Premier ministre, mais la sixième depuis qu’il s’est engagé en politique. […]
Quelques instants plus tard, M. Jospin confirmait : les attaques du Hezbollah contre les soldats israéliens qui occupent le sud du Liban sont bien « terroristes, et nous condamnons ces attaques ». « La France, ajoutait-il, souhaite que la réplique frappe aussi peu que possible les populations civiles », désir compris de ses interlocuteurs puisque, selon lui, « épargner les populations civiles est une contrainte qu’Israël s’efforce de respecter ».
Là on peut dire qu’il a donné suffisamment de gages pour aller chercher sa couronne ! Vous savez ce que ça nous rappelle ? Mais oui, Valls, qui fera le même cheminement, de l’anti-impérialisme israélo-américain, soit le propalestinisme, au sionisme le plus virulent. Heureusement, Jospin n’est pas tombé si bas, mais la séquence interroge. En fait non, elle n’interroge pas, elle confirme qui sont les faiseurs de rois.
Quant à Ehud Barak, ceux qui nous lisent et lisent F&D savent qu’il était déjà, il y a 25 ans, de mèche avec le pédocriminel Epstein, et que Barak faisait des petites embardées sur l’île du Diable... Mais ça, Jospin ne le savait sans doute pas. Quoique, avec Lang comme « collègue » au PS et au gouvernement, un Lang qui chapeautait en quelque sorte la structure epsteino-maxwellienne en France…
Et on en arrive à notre troisième piste, qui montre que l’homme était non seulement complexe, mais prudent.
Nous sommes en 2000, décidément une année clé dans le jospinisme, tout va bien en France, les caisses sont pleines, le bug de l’an 2000 a fait plouf, et Jospin croit de plus en plus à son destin présidentiel, qui était déjà son rêve de gosse. En réalisant l’union de gauches, appelée gauche plurielle, il marie sans le savoir – ou en le sachant – la carpe et le lapin, c’est-à-dire Chevènement et Cohn-Bendit. Le juif allemand est auréolé de son succès aux élections européennes de 1999, et le ministre de l’Intérieur, s’il est de gauche, est un gaulliste... On ne vous fait pas un dessin.
Sur l’affaire corse (il y avait du rififi sur l’île avec les indépendantistes), le Che sera désavoué, et Jospin, de la sorte, choisira la ligne d’un dircab peu connu du grand public, Alain Christnacht, un homme clé du dispositif du PM. On peut trouver son CV assez foutoir sur Wikipédia, mais un fil rouge se dessine chez ce haut fonctionnaire discret.
La tendance Christnacht l’emportant sur la tendance Chevènement, évidemment souverainiste (anti-Maastricht), le socialiste de Belfort ira se présenter au premier tour de la présidentielle 2002 face à, ou contre Jospin : ses 5,3 % auront la peau du presque candidat-président. Un battement d’aile du papillon en 2000 s’est transformé en tsunami politique en 2002, théorie et pratique de la catastrophe pour Jospin.
Après le retour de la droite au pouvoir et le retrait de Lionel Jospin de la politique en 2002, Alain Christnacht est nommé conseiller d’État par décret du 27 avril 2002. À ce titre, il a été assesseur à la 8e sous-section du contentieux, juge des référés et rapporteur à la section des finances. Il devient dans le même temps conseiller (à temps partiel) chargé des relations avec les Églises du maire de Paris Bertrand Delanoë – fonctions qu’il abandonne en 2011. Il est membre depuis sa création en 2008 du laboratoire d’idées de gauche progressiste Terra Nova, coprésidé par Michel Rocard, Bertrand Delanoë et Daniel Cohn-Bendit. Le 1er septembre 2013, il est nommé président de la 8e sous-section du contentieux. Du 1er avril 2014 au 22 juin 2015, il est le président de la 9e sous-section du contentieux, fonctions qu’il quitte, ainsi que le Conseil d’État, pour devenir directeur de cabinet du garde des sceaux, Christiane Taubira.
Comme beaucoup de présidents ou de grands hommes politiques français, Jospin aura fait le grand écart, ici entre la Vieille Taupe et Israël, entre le révisionnisme et le sionisme (tiens, aujourd’hui, le sionisme est devenu un révisionnisme, depuis le génocide de Gaza), entre le socialisme et le libéralisme (voir l’épisode Vilvorde), comme si les forces occultes, au fond, étaient plus fortes que les convictions, que la droiture foncière d’un homme.
On a tous nos forces et nos faiblesses, les unes ne vont pas sans les autres. Qui peut se targuer de n’être que fort, mentalement, politiquement ?
Source : E&R - 23 mars 2026