Résistance Identitaire Européenne

Culture Enracinée

Un cousin du Père Noël, le bon saint Nicolas

 

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Depuis des siècles, dans bien des communes du nord de la France et du bassin rhénan, les enfants s'endorment, le soir du 5 décembre, dans l'attente d'une visite merveilleuse, celle du bon saint Nicolas qui vient apporter aux plus sages cadeaux et friandises, juste récompense d'une année de travail et d'obéissance. L'ancienneté et la vitalité de cette fête bon enfant et souriante traduisent bien la dimension fondamentalement populaire d'une des figures clés du folklore européen.

Protecteur des enfants, mais aussi des prisonniers, des marins, des passeurs de gué, et plus généralement des pauvres et des déshérités de toutes sortes, saint Nicolas s'est à l'évidence imposé dans l'Occident médiéval comme le «saint à tout faire» d'un petit peuple humble et confiant, attaché à ses croyances traditionnelles. Le chemin paraît long, qui va faire d'un obscur prélat oriental du bas Empire mort au IVe siècle la première ébauche du Père Noël, celui qui, pour des millions de Lorrains, de Flamands ou d'Allemands, vient tous les ans trouer la longue nuit d'hiver d'un instant privilégié de féerie et d'abondance.

Ce saint si familier à la sensibilité collective est presque un inconnu. Les auteurs s'accordent pour le faire naître vers 270 à Patare, en Lycie, province d'Asie Mineure de l'Empire romain, et pour admettre qu'il fut nommé plus tard évêque de Myre. Fort actif dans la lutte contre le paganisme, il passe pour avoir pris part au concile de Nicée, qui devait proclamer le dogme de la Sainte Trinité, ce qui explique, sans doute, que le chiffre trois revienne si fréquemment dans les miracles qui lui sont attribués. Après sa mort, son culte se répand en Orient où Nicolas connaît une fortune singulière, devenant plus tard l'un des saints patrons de la Russie. Il faut attendre le temps des croisades pour qu'il soit introduit en Occident : en 1087, les reliques de l’évêque de Myre sont transférées à Bari. Les circuits commerciaux vont faire le reste. Son culte va peu à peu gagner la Lorraine - où l'on édifie en son honneur à Saint-Nicolas-de-Port une prestigieuse basilique - et, de là, atteindre les diverses régions de l'ancienne Lotharingie.

Le chiffre trois

Nicolas s'impose à l'opinion par de nombreux miracles. Dès sa plus tendre enfance, il avait habitué son entourage à de menus prodiges : le jour même de sa naissance, il s'était dressé sur ses pieds et était demeuré debout trois heures durant. Devenu évêque, il va donner la pleine mesure de ses pouvoirs. Son action la plus célèbre, celle qui domine sans conteste l'iconographie traditionnelle, c'est la visite en songe qu'il fit à un empereur romain et qui détermina la libération de trois officiers injustement condamnés. Cet exploit, suivi de bien d'autres, va faire de lui le patron des prisonniers. La même volonté d'assistance aux personnes en danger le conduit sans doute à secourir le navigateur en péril. Joinville nous rapporte que Saint Louis lui-même échappa à un naufrage après que la reine, sa femme, eut imploré saint Nicolas et fait le vœu de lui offrir une nef en argent.

L'évêque de Myre ne borne pas là ses bienfaits. Il s'intéresse encore à l'avenir des jeunes filles. Un père de famille ruiné songeait à prostituer ses trois filles. Saint Nicolas déposa nuitamment au logis des malheureuses trois bourses d'or destinées à leur éviter un sort infâme. C'est bien, au reste, sous les traits du saint donateur ou du père nourricier qu'il se fixe et se popularise : pour lutter contre la famine qui sévissait dans son diocèse, il apparut en songe à un marchand, lui enjoignit de conduire son navire à Myre et lui fit l'avance de trois pièces d'or sur ses gains futurs.

Pour transformer le héros bienfaiteur en cousin du Père Noël, il fallait aussi que le saint éprouvât une prédilection particulière pour les enfants. Les exemples d'une telle prédilection ne font pas défaut ; on peut même dire qu'avec le bon saint Nicolas les enfants reviennent de loin ! Dans l'excellent ouvrage qu'elle a consacré à cette haute et puissante figure, Colette Méchin nous conte une succession de faits divers particulièrement tragiques que vient heureusement clore l'intervention réparatrice du saint. Ainsi, jour de fête, celle de saint Nicolas bien entendu, un enfant vient à être étranglé par le diable. L'affliction des parents ne les empêche pas de poursuivre les festivités comme si de rien n'était. Déguisé en pèlerin, saint Nicolas frappe à la porte, demande à dîner, se fait servir dans la pièce où repose l'enfant et bientôt le ressuscite.

La plupart de ses miracles sont bâtis sur un scénario semblable : vole, disparu, bouilli, dépecé, le plus souvent à l'occasion d'événements liés à la vie du saint ou à son culte, l'enfant est rendu à la vie ou à ses parents par une intervention miraculeuse de saint Nicolas. L'archétype de ces aventures demeure consigné dans la célèbre ballade qui conte l'histoire horrible et édifiante de trois petits enfants «mis au saloir comme pourceaux» par un boucher manifestement mal intentionné, avant d'être ressuscites, sept ans plus tard, par le «grand saint Nicolas».

On observera que cette dernière histoire - où se pressent, au reste, l'ambiguïté fondamentale de Nicolas, mi- ogre, mi- sauveur, dans ses rapports avec les enfants - n'a été que fort tardivement acceptée par l'Église. Il faut attendre le XIIe siècle pour qu'il en soit fait mention dans un sermon de saint Bonaventure. L'intégration lente et difficile à l'hagiographie officielle de cette légende singulière en atteste l'origine populaire et souligne à quel point le culte de saint Nicolas plonge ses racines dans un fort ancien folklore, souvent étranger au christianisme. L'étonnante fortune de Nicolas en Occident tient peut-être tout entière dans cette synthèse réussie de l'orthodoxie religieuse et d'un rituel de festivités et de célébrations surgi d'un fonds plus ancien, et vraisemblablement lié au cycle des saisons.

Père nourricier, saint Nicolas assume manifestement certaines des fonctions dévolues par les anciennes religions aux divinités de l'abondance. En Lorraine et en Allemagne, on avait pris coutume de le fêter dans les premiers jours de mai ou le lundi de Pentecôte, et de promener à travers les villages un mannequin le représentant, constitué d'épis de blé tressés ensemble : on sent bien ici que les célébrations antiques de la fécondité printanière ne sont pas loin. Par un paradoxe qui n'est qu'apparent, c'est toutefois au seuil de l'hiver, en ce mois de décembre sombre et disgracié, que va dans toute l'Europe septentrionale se fixer définitivement la fête de cette figure d'abondance. De toute antiquité, la période qui entoure le solstice d'hiver - de la Toussaint à l'Epiphanie dans le calendrier liturgique chrétien - est vouée à une vie sociale intense et fortement caractérisée, où se mêlent la tradition du recueillement et le goût de la saturnale. C'est le temps des premières neiges, où la nature parait stérile, où le travail des champs est impossible et où le loisir forcé contraint d'un même mouvement une humanité ancienne à se souvenir et à se distraire. C'est le temps des grandes frayeurs nocturnes et des longues veillées au coin du feu, vouées à la méditation sur les morts et à la préparation de la vie, aux conciliabules entre commères et aux mariages négociés. C'est le temps du cochon mis à mort, sacrifice équivoque qui donne, simultanément, lieu à une débauche insolite de chair fraîche - certaines parties de l'animal devant être consommées immédiatement - et à la mise en conserve précautionneuse des instruments de la survie.

Voyageur opiniâtre et indestructible

Saint Nicolas, voyageur opiniâtre qui chemine, indestructible, par les routes enneigées, est à bien des égards le héros positif de cette saison difficile. Hôte de la nuit, visiteur des songes, pèlerin rosé et blanc surgi d'une campagne glacée, n'apparaît-il pas d'abord comme le contrepoint salutaire aux menaces et aux rigueurs de l'hiver ? Tout l'appareil de signes qui l'entoure fait moins de saint Nicolas le symbole d'une abondance triomphante que le garant d'une fécondité prochaine, le protecteur des gestations secrètes et des germinations invisibles. Sous une nature endormie, il voit et fait voir les promesses du printemps futur, et s'il choisit l'enfance, c'est qu'il distingue en elle le gage de l'humanité à venir. Equivalent masculin de sainte Catherine, il protège les jeunes gens à marier, évidents dépositaires du lendemain. Tout en lui parle non pas d'une vitalité débordante mais d'une survie patiemment assurée par le travail et l'effort. Ses libéralités elles-mêmes - fruits secs, pain d'épice, biscuits inaltérables - relèvent de l'espèce des biens durables et permettent une consommation différée. Cet intercesseur privilégié des voyageurs, des marins et des passeurs de gué est, avant tout, celui qui permet au peuple souffrant et démuni d'échapper au désastre de l'hiver et de joindre sans encombre les deux bouts de l'année.

 

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L'ogre tapi au cœur des forêts médiévales

Ses origines païennes projettent, toutefois, sur cette figure tutélaire une ombre un peu inquiétante. Le geste de saint Nicolas fait assurément de l'évêque de Myre l'héritier assagi et récupéré de l'ogre tapi au cœur de la forêt médiévale. La plupart de ses légendes intéressant les enfants portent la trace d'un pouvoir malfaisant et d'une volonté cannibale, qui ne sont victorieusement combattus que par un miracle inespéré mais tardif du bon saint. Tout se passe comme si l'inconscient collectif avait, tout à la fois, voulu avec saint Nicolas préserver la trame originelle et abolir la portée maléfique d'un effrayant et fort ancien folklore. Rares en effet sont les histoires où la responsabilité personnelle de Nicolas n'est pas directement ou indirectement engagée dans le malheur qui frappe une innocente victime, et bien souvent l'intervention salutaire qui clôt heureusement le drame n'est que la contrepartie nécessaire de cette responsabilité initiale.

Quand le saint n'est pas lui-même en cause, le criminel n'est pas loin de figurer une sorte de double maléfique du bon Nicolas : on pourrait par exemple s'étonner de l'aisance avec laquelle dans la ballade, il est pardonné au boucher meurtrier si l'on ne s'avisait pas dans le même temps que l'attitude du saint n'était pas elle-même sans équivoque, lui qui demande avec insistance à son hôte du «petit salé qu'y a sept ans qu'est dans l'saloir !» Catherine Lepagnol, dans ses Biographies du Père Noël, nous rappelle à propos que «petit salé» a longtemps signifié dans le langage populaire «petit enfant» et que la sensibilité moderne a du reste conservé l'analogie en continuant de qualifier de «lardons» les petits des hommes. Coïncidant avec le sacrifice annuel du cochon, la fête de saint Nicolas est aussi celle d'un tabou alimentaire solennellement transgressé, la fête de la «chair fraîche», une fois seulement, mais une fois quand même, consommée dans l'année.

Père Fouettard et Valet noir

La fête du 6 décembre porte la marque de cette redoutable ambivalence. A la différence du Père Noël, dont la bienveillance universelle est sans nuages, Nicolas n'arrive pas seul au logis des «têtes blondes». Assis sur un âne, lui-même chargé de présents, le bon vieillard est accompagné d'un personnage inquiétant aux noms variés - Père Fouettard en Lorraine, dans le Jura et dans le nord de la France, Valet noir vêtu à l'espagnole (Zwarte Piet) dans la Flandre néerlandaise, Hans Trapp en Alsace, Krampuss en Allemagne - dont la redoutable mission est d'emporter dans sa hotte ceux des enfants qui n'auraient pas satisfait par leurs réponses aux attentes du saint. Le bon évêque est un justicier autant qu'un donateur, et sa venue est attendue dans la fièvre. En Lorraine, au début de ce siècle (xxe), ainsi que le rapporte Arnold Van Gennep, «les enfants se préparaient longtemps à l'avance à cette visite. Ils marquaient sur une baguette chacune des prières qu'ils récitaient par une encoche, et chaque dizaine par une croix.

Saint Nicolas exigeait la baguette : qui avait bien prié était récompensé. Si un enfant avait fait trop de marques, les parents noircissaient la baguette par endroits pour que le saint sache à quoi s'en tenir. Et si un enfant prétendait que Nicolas n'existait pas, celui-ci le prenait et le mettait sur son âne».

La fête toutefois ne se terminait pas là pour autant et les pratiques du saint s'entouraient, une fois la nuit tombée, d'un mystère propre à enchanter les imaginations enfantines. Avant d'aller se coucher, les enfants déposaient près de l'âtre - cœur de la maison, lieu privilégié où s'organisaient les veillées et où brûlait, le soir de Noël, la grosse bûche dont les cendres servaient à protéger le logis contre la foudre - leurs sabots bien astiqués pour la circonstance. Il fallait veiller également à laisser un peu de foin ou quelques carottes pour l'âne ainsi qu'un verre de vin qui devait permettre au saint de se réchauffer. En échange de ces victuailles, saint Nicolas donnait aux enfants sages des friandises puis, à partir de la fin du XVIe siècle, de véritables cadeaux, mais il réservait aux autres, outre la crainte d'être enlevés à l'affection de leurs parents, les verges ou l'offrande dérisoire et humiliante d'un simple morceau de charbon. La fortune de saint Nicolas a décliné pourtant depuis le XIXe siècle. La Réforme, qui affecta puissamment les régions d'Europe où on le vénérait, lui avait déjà porté un rude coup, comme à tous les intercesseurs. Et, dans les régions protestantes, le relais de cette générosité programmée avait été repris par l'Enfant Jésus lui-même. Au XXe siècle, le Père Noël va s'assurer, sur son cousin et concurrent, un avantage décisif. Personnage tout ensemble merveilleux et sécularisé, le Père Noël a en effet sur son rival le grand mérite d'être étranger aux querelles de dogme et de représenter une figure œcuménique capable de tisser entre les nations unies un lien sentimental difficilement récusable. On peut, de plus, penser que ce bienfaiteur bénin, qui a de longue date renoncé à figurer les vertus répressives de la justice et du châtiment, répond davantage que le sévère évêque de Myre à la sensibilité d'une époque réputée permissive, qui, en tout état de cause, s'accommode de plus en plus mal d'un dieu justicier, et cherche à s'affranchir des craintes de l'enfer et du purgatoire.

Angeline Bourlanges

Sources : histoire magazine – N° 12, 1980.

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