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Nous avons beau être en 2023, Charles Maurras (1868-1952) est toujours lu et relu. Parfois mal, parfois mal compris, mais toujours d’un écho certain. Alors La Nouvelle Librairie a eu l’idée de rééditer l’un de ses ouvrages essentiels « Mes idées politiques », préfacé par Pierre de Meuse et présenté ainsi :

Charles Maurras est le penseur par excellence du nationalisme français au xxe siècle. Éditorialiste du journal L’Action française et intellectuel de premier plan, sa vaste œuvre de théoricien, polémiste et philosophe, se déploie sur un demi-siècle, autant d’écrits dont la réception va bien au-delà des frontières françaises. Maurras a néanmoins tardé à formaliser une synthèse de sa pensée, ne voulant pas passer pour un écrivain dogmatique. Publié en 1937, ce livre est un recueil d’articles introduit par une longue présentation inédite des fondamentaux de la philosophie de son auteur. Il y réalise une synthèse doctrinale complète, profonde, dans une langue au classicisme impeccable. Mes idées politiques est l’énoncé d’un système qui postule une conception holiste de l’homme et de la société se réalisant dans le nationalisme intégral, seule politique naturelle possible pour la France. Une lecture capitale pour comprendre l’histoire de la droite intellectuelle et dissiper les nuées de l’égalitarisme.

Pour évoquer ce livre, et la pensée de Maurras, nous avons interrogé le préfacier du livre, Pierre de Meuse.

Breizh-info.com : Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ? A quelle occasion avez-vous découvert les écrits de Charles Maurras, et quelles sont les principaux enseignements que vous avez retenus de lui ?

Pierre de Meuse :  Je suis un vieux militant des combats perdus et je serai bientôt octogénaire, mais je m’obstine à rester fidèle, peut-être, diront certains, dans une opiniâtreté maniaque, aux idéaux de ma jeunesse, que j’ai eu le temps depuis soixante ans de passer au crible de l’esprit critique sans les renier. Il en est de Maurras comme des autres engagements pris au cours de ma vie. La première fois que j’ai lu sa prose (précisément le livre objet de ma préface), j’avais seize ans et les objurgations conjuguées de mes professeurs de philosophie et d’histoire, ainsi que de l’aumônier du lycée, de ne pas « nous empoisonner l’esprit » en lisant cet auteur, décédé en ce temps-là depuis dix ans à peine, m’avaient encouragé au contraire à braver l’interdit et à lire un de ses livres avec la délectation d’une bravade. Pourtant, sa lecture m’avait peu enthousiasmé à cause du choix pris par l’auteur de la logique stricte, ne perdant pas un instant à démonter les idées reçues dont l’enseignement nous avait gavé. Je cherchais l’émotion enivrante dans un effort pour tout concilier, et je trouvais l’enchaînement aride des idées-mères, alors que leur perception et leur définition m’était encore bien vague ; J’étais à la fois déçu et conscient qu’il me manquait des éléments pour la comprendre. C’est en lisant d’autres ouvrages de Maurras que j’ai peu à peu découvert les clefs de sa pensée qui me manquaient.

 

Breizh-info.com : Comment décririez-vous la vision globale et cohérente de la pensée de Charles Maurras présentée dans « Mes idées politiques » ?

Pierre de Meuse :  Il faut bien avoir à l’esprit que le maître de Martigues a recueilli une part importante de la pensée d’Auguste Comte. Sa démarche n’est pas de dire ce qui doit être mais avant tout ce qui est. Et de mettre en lumière les voies que suivent nécessairement les sociétés humaines. Par exemple, l’un de ses premiers chapitres est consacré à justifier « l’inégalité protectrice ». Au premier abord, ce discours pourrait heurter un jeune esprit nourri d’humanisme révolutionnaire. En effet, notre temps répète à longueur de discours qu’il n’y a jamais trop d’égalité. Et pourquoi ? Parce que les dogmes issus des Lumières affirment que ce qu’il y a de plus humain dans l’homme, c’est l’égalité, puisqu’elle est infusée avec la naissance en ce monde chez la totalité des individus qui forment le genre humain. Et là, dès les premières pages, ce livre ignore ce dogme, ne prenant même pas la peine de le contester. Mais attention, ce n’est pas pour affirmer le dogme contraire : Maurras ne dit pas : « il n’y a jamais trop d’inégalité ». Il dit simplement que l’égalité n’est pas un élément constitutif des sociétés, mais au contraire qu’il peut arriver dans certaines circonstances fréquentes, que l’inégalité soit un correctif contre le malheur. Et c’est ainsi que, au contraire des sociétés tribales qui exterminaient jusqu’au dernier les guerriers vaincus des tribus concurrentes, les premières principautés ont institué l’esclavage il y a quelques milliers d’années, lequel était préférable au meurtre collectif. Il y a une place pour l’égalité et une place pour la reconnaissance de différences. C’est une pensée nuancée. Mais les ennemis de l’illustre provençal en ont inféré, par simplisme ou mauvaise foi, que Maurras voulait rétablir l’esclavage ! L’ouvrage poursuit sa route en passant en revue les composantes de la société et la nécessité de la reconstruire, en conformité avec les traditions de notre pays, en respectant les fécondes identités locales. Ce qui est important, dans ce livre, c’est qu’il est construit comme un chemin logique, sur lequel le lecteur est aiguillé par le traitement de chaque étape.

« Maurras est avant tout un dévoreur de littérature »

 

Breizh-info.com : Qu’est-ce que le « nationalisme intégral » et « l'empirisme organisateur », deux notions fondamentales dans l’œuvre de Maurras?

Pierre de Meuse :  Ces deux expressions sont un peu un label doctrinal, propres à la doctrine maurrassienne. Le nationalisme est le point de départ pratique de la démonstration maurrassienne, en ce sens qu’au moment où Maurras débute en politique, en pleine affaire Dreyfus, ce nationalisme est un courant plein de dynamisme, mais un peu déboussolé, surtout à partir du « suicide » du colonel Henry. C’est alors que le verbe maurrassien va s’employer à redonner à ce corpus toute son assurance, tout en le détournant de sa tendance plébiscitaire, afin de lui proposer une issue qui, à l’époque, était parfaitement présentable : la monarchie n’était pas abolie depuis trente ans. Le terme « intégral » contient donc deux éléments de discours : D’abord il suggère qu’en adhérant au combat de l’Action Française, les « Français à la tête bien faite » obéissent à un nationalisme sans concession. D’autre part, il se rapporte également à une définition mathématique : Le calcul intégral prend en compte « toutes les valeurs de la fonction », généralisant la notion de somme. En quelque sorte, le nationalisme intégral prend en compte toutes ses composantes pour les faire aboutir à leur terme. Il ne s’agit que d’une comparaison, mais elle a une certaine éloquence. Le nationalisme pris dans son intégralité conduit donc à la ré-instauration de la dynastie nationale.

En ce qui concerne l’empirisme organisateur, ce nom pourrait désigner un système. C’est ainsi que l’on pense irrésistiblement au « matérialisme dialectique » de Marx ou au « positivisme logique » de Bertrand Russell ou encore au « darwinisme social » de Herbert Spencer ou même au « socialisme humaniste » de Jaurès ou peut-être à l’« idéalisme transcendantal » de Kant . C’est d’ailleurs ainsi que la doctrine maurrassienne était présentée à Sciences-po, il y a cinquante ans. En fait toute la réflexion maurrassienne est étrangère à une préoccupation globalisante de nature philosophique ou métaphysique. Maurras n’a jamais prétendu avoir inventé la pierre philosophale. Le terme même d’empirisme organisateur a été employé par lui de manière spontanée et après bien des tâtonnements, pour ainsi dire par hasard. Maurras reconnaîtra toujours qu’il n’en est pas l’inventeur. Il est le résultat de la nécessité de son temps, face à une réalité indiscutable, celle de la division en profondeur de l’esprit français. C’est un aspect des choses un peu oublié, mais fondamental, que cette notion de réconciliation à laquelle conduit, selon Maurras, l’appel à l’expérience, et donc aux faits. Il est également nécessaire de mettre l’accent sur le caractère curieux, extrêmement novateur, du mouvement créé par Maurras, qui entend faire sauter les barrières idéologiques, et brouiller les cartes, afin de rallier les volontés. C’est une chose dont on n’a plus idée aujourd’hui. Maurras a trouvé son maître à penser, l’inventeur de sa méthode, dans un personnage bien oublié aujourd’hui, Charles Augustin Sainte Beuve (1804 -1869). Dans un essai intitulé : 3 idées politiques, Maurras s’en explique : « La vieille France croit tirer un grand honneur de Chateaubriand, elle se trompe. La France moderne accepte Michelet pour patron, mais elle se trompe à son tour. En revanche, ni l’une ni l’autre des deux Frances ne nous montre un souci bien vif de Sainte-Beuve ; c’est encore une faute, un Sainte-Beuve peut les remettre d’accord. »

Pour comprendre cette problématique, il faut d’abord comprendre que Maurras est avant tout un dévoreur de littérature. Bien avant Gramsci, il a compris que c’était à travers la littérature que les esprits se formaient. Or Sainte Beuve est un critique littéraire et sa méthode n’est rien d’autre qu’une technique de critique littéraire. Ce n’est pas un héros, loin de là, il est souvent lâche ; ce n’est pas un chef politique, ce n’est pas un grand écrivain, ni comme poète ni comme romancier, il a souvent des motivations basses, et personnelles, et Nietzsche l’a bien détecté comme Maurras, mais il a l’esprit clair et honnête, il est totalement dépourvu d’esprit de secte et il aime la vérité. Maurras cite Anaxagore à son sujet : « Toutes choses étaient confuses : l’intelligence est venue les organiser. » Il va montrer une voie qui correspond exactement à ce que le jeune Maurras ressent. C’est un aspect des choses un peu oublié, mais fondamental, que cette notion de réconciliation à laquelle conduit, selon Maurras, l’appel à l’expérience, et donc aux faits.

 

Les Principes de cette pensée sont :

1° Principe d’ouverture : accepter les observations quelle que soit l’origine de leur auteur, mais en s’attachant seulement à leur rapport avec les faits : c’est l’empirisme : la fameuse méthode inductive. Prise en compte de l’apport des sciences en particulier. Car cette époque est celle du scientisme auquel Maurras est sensible.

2° Lucidité : ne pas faire sienne la vision globale de chacun des auteurs : il faut faire un tri. Maurras aura des mots très ironiques sur Comte, Renan ou Taine, se sépare d’eux sur certains sujets.

3° Finalisme : utiliser ces informations dans un but, qui est la restauration de la société sur des bases hiérarchiques, dans le respect de l’héritage collectif.

4° Rationalité : ne jamais quitter la mesure rationnelle des possibles. Ne pas quitter des yeux « la statue intacte de cette déesse Raison, armée de la pique et du glaive, ceinte d’olivier clair, ancienne présidente de nos destinées nationales. »

Voilà quelles sont les bases de cette vision des choses. Il s’agit donc, pour lui, de déduire de l’expérience historique des lois de la société politique : « la politique, science de l’intérêt des peuples ». Le principe de l’analyse politique de Maurras et de l’Action française procède de la critique de toutes les méthodes non scientifiques : déductives, idéologiques, moralistes, démocratiques.

 

Breizh-info.com : Quelles sont les principales critiques que Maurras fait de la démocratie et du libéralisme économique ?

Pierre de Meuse :  D’abord, il faut bien comprendre deux choses essentielles : la première, c’est que quand Maurras fait une critique de la démocratie, il ne désigne pas sous ce terme ce que nous entendons aujourd’hui par ce mot. Maurras ne s’oppose nullement aux vœux du peuple, ni ne suppose qu’un gouvernement peut être durable contre le sentiment des gouvernés, ni qu’il faut étrangler les libertés essentielles. Au contraire, il souligne à de nombreuses reprises la nécessité de la représentation, qui peut parfaitement être le résultat d’élections. Simplement, il considère que le pouvoir politique ne peut être esclave de l’opinion. Il y a dans le Politique une vision à long terme et la nécessité du secret, qu’une émotivité populaire ne peut maîtriser. Le choix des alliances, par exemple, qui doit être soumis au Bien Public et à rien d’autre. La perception des forces à préserver dans un pays pour qu’il reste fort. Or la connaissance de ces nécessités n’est pas à la portée de personnes privées, même intelligentes, si le seul horizon de ces politiciens est de gagner les élections. D’autre part, Maurras sait qu’un pays n’est pas une addition d’individus. La représentation ne doit donc pas faire abstraction des corps, c’est-à-dire des groupes qui composent la société, au premier rang desquels les familles. Une représentation doit donc en tenir compte. Et ce que nous appelons aujourd’hui démocratie ne doit pas véhiculer un projet idéologique comme c’est, hélas le cas depuis que nous sommes en république. C’est justement ce que Maurras reproche au libéralisme, qu’il ne critique pas seulement sur le plan économique car pour lui libéralisme politique et économique ne sont que deux aspects d’une même erreur. Bien sûr le libéralisme économique confond le marché et l’ordre social. Mais c’est parce que sa philosophie politique nie l’existence des communautés, considérant que seuls les individus abstraits ont droit à l’existence.

 

Breizh-info.com : Maurras a écrit ce livre en prison, après avoir menacé de mort Léon Blum. Comment cette circonstance influence-t-elle votre lecture de l’ouvrage ?

Pierre de Meuse :  Maurras n’a nullement menacé de mort Léon Blum. Il a seulement déclaré dans un éditorial de l’AF que cet homme politique mériterait d’être jugé pour haute trahison s’il conduisait la France à s’engager dans une guerre contre l’Italie, pour des raisons idéologiques, à une époque où Mussolini était encore hostile à Hitler, le menaçant par exemple de l’attaquer militairement s’il cherchait à annexer l’Autriche. Bien sûr, Léon Blum a été brutalisé par les foules venues assister à l’enterrement de Jacques Bainville, alors qu’il s’y était malencontreusement hasardé dans sa voiture, mais il ne faut pas oublier qu’il a été tiré de ce mauvais pas par le service d’ordre des Camelots du roi qui l’ont amené à l’hôpital. Au cours de ce séjour en prison, d’octobre 1936 à mai 1937, Maurras a continué à envoyer son article quotidien au journal, et a écrit trois autres livres. Ces écrits ne témoignent d’aucune rancune personnelle, ils sont au contraire plein de cette mesure grecque, qui était sa marque de fabrique.

« Rien ne lui déplaisait autant que le jacobinisme »

 

Breizh-info.com : Quel est votre avis sur la définition de la nation par Maurras ? Etait-il réellement un auteur compatible avec un certain régionalisme, voire même avec l’Europe des patries charnelles chère à Saint Loup, ou à Fouéré ?

Pierre de Meuse :  À la première partie de votre question, je réponds sans hésiter : oui, Maurras aimait les cultures régionales, qu’elles soient provençale, occitane, basque, bretonne, corse, flamande ou alsacienne. Il s’enorgueillissait d’écrire des poèmes en provençal et il prônait le rétablissement des pouvoirs locaux et régionaux. Il avait été d’ailleurs converti au royalisme par le poète provençal Amouretti et admirait Mistral. Rien ne lui déplaisait autant que le jacobinisme. Il estimait ainsi que la France n’avait jamais été aussi grande qu’à l’époque où seule une minorité de ses habitants parlaient le français.

Pour l’Europe de Saint Loup c’est un peu plus compliqué. Certes, je comprends que, face à une république haineuse des différences, les identités régionales se révoltent. Mais il ne faut pas confondre la république et la France, même si c’est difficile. Quant à l’Europe, Maurras n’y était pas hostile en soi. Il disait à ceux qui lui en vantaient les mérites : « Vous voulez faire l’Europe ? Faites ; mais ne faites pas comme si c’était fait ! ». Nous voyons aujourd’hui combien il avait raison, avec ces « institutions européennes » qui veulent faire de l’Europe un magma informe esclave des États-unis. Nous sommes loin de l’Europe aux cent drapeaux du vieux Yann.

 

Breizh-info.com : Maurras considère le monarchisme comme le moins imparfait des systèmes politiques. Qu’en pensez-vous à la lumière de ses arguments dans le livre ?

Pierre de Meuse :  Le régime monarchique, à condition de n’être pas qu’un résidu comme dans la plupart des États d’Europe, présente des avantages précieux pour un pays comme la France : unité et continuité des décisions, persévérance des politiques, plasticité, mais aussi la considération donnée au sang, commune à toute dynastie. Et aussi, c’est aussi un régime qui permet de concilier la liberté et l’autorité. Tous ces avantages ont été démontrés avec talent par Maurras. Cela dit, la monarchie dont il dénombre les qualités est un régime déjà en place, et qui ne nécessite pas d’hommes géniaux ou exceptionnels pour se maintenir et prospérer. Pour la rétablir une fois qu’elle est abattue – l’instaurer en fait – c’est une autre affaire: il faut à la fois des circonstances exceptionnelles et un véritable chef de guerre et de parti prêt à tout risquer et dénué de scrupules. Or ni Maurras ni les princes n’étaient dotés de ces qualités. L’Action Française chantait et chante toujours : « Notre force est d’avoir raison. » C’est en effet une force, mais elle n’est pas suffisante pour séduire la victoire.

 

Breizh-info.com : Comment les idées de Maurras présentées dans ce livre résonnent-elles avec le contexte politique et social actuel ?

Pierre de Meuse :  Dans un environnement dans lequel jamais on n’a connu une telle omniprésence du mensonge, une véritable démiurgie du mensonge, puisqu’il est tellement unanime qu’il en devient créateur, Maurras nous invite à la réflexion préalable à l’action, à revenir aux réalités pérennes mais aussi à les confronter par un regard lucide sur notre temps. Il nous donne des outils précieux pour exercer notre esprit critique. Le fait qu’il ait été écrit en prison nous donne une leçon de courage dont nous pouvons tirer un conseil salvateur : ne jamais faire à l’ennemi idéologique des concessions sur la définition des mots que nous employons.

Propos recueillis par YV

Source : Breizh-info.com - 2 juillet 2023

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