Paganisme

Le pain sacré

Publié le . Publié dans Traditions

 
 
Le pain sacré

 
Notre enfance a été bercée par la vieille légende de la femme orgueilleuse Hitt qui méprisa le pain, le maudit, et fut punie en étant changée en pierre géante. Comme dans la plupart des légendes Européenne, un mythe datant des temps les plus reculés s'est aussi perpétué dans celle-ci. Le pain porteur de vie et de salut était sacré dans le Mitgard, dans le monde humain protégé des dieux. Celui qui élevait la voix contre lui devait retourner à Udgard, le monde désert des géants de pierre dans lequel il n'y avait pas de pain ni de vie, ni de paix sacrée pour les clans.
 
Une époque vénale ne jugeant les valeurs de la vie qu'à leur prix matériel a presque oubliée ce mythe séculaire ; seuls les plus fidèles gardiens d'un patrimoine inconscient, les paysans et les enfants, l'ont encore en mémoire. Mais il se révèle à nouveau à ceux qui savent voir. À cette époque antique, l'homme et la femme défrichaient avec une houe en pierre un sol peu fertile dans lequel le grain porteur de vie avait bien du mal à pousser. De culture en culture, ce dieu salutaire commençait sa marche triomphale dans tout le pays, apportant la vie sédentaire et la paix aux familles partout où il prenait racine. Le blé et le pain devinrent donc les symboles de l'esprit universel dispensant la vie. Il symbolisait la loi universelle et éternelle à laquelle l'homme est aussi soumis, à la fois inévitable et rassurante : « Mort et naissance. » Le mythe de ce processus universel avait aussi son équivalent dans celui du pain, qui germe, croit, mûrit et meurt, reproduisant ainsi cet événement. L'esprit présent dans le blé permet à la vie sacrée de surmonter le froid rigoureux de l'hiver et de renaître au printemps. Il assure la vie de l'homme qui en dépend tant que son existence est inconcevable sans lui.

 
« Sacré », tel est le mot que l’Européen attribue à tout ce qui porte et véhicule la vie. Le pain est sacré pour lui lorsqu'il le répand sous forme de blé dans le champ ; sacré lorsqu'il le fauche, le broie et finalement le consomme. Le dieu céleste et sa compagne terrestre elle-même s'incarnent dans l'image du pain sacré. La grande période de l'année est célébrée quand le ciel embrasse amoureusement la terre maternelle de sa force solaire pour engendrer les grains détenteurs de la vie.
 
Nos ancêtres saluaient ainsi la « noce sacrée », qui était aussi l'époque de la noce humaine. A l'époque où les grains mûrissent, le cortège des paysans demande la bénédiction divine pour le pays. Et encore au Moyen-âge, le paysan qui labourait se trouvait placé sous une protection juridique tout à fait particulière. Finalement arrive l'époque de la mort qui représente un sacrifice au sens vrai du terme ; le moissonneur fauche les tiges ondulantes qui, par leur mort, doivent servir la vie. Tel est le fondement du vieux mythe du sacrifice du dieu ; le dieu de la moisson, du blé et du pain est donc également celui de la guerre qui fauche, le très ancien Wotan, qui produit la vie en la détruisant. Les paysans mettent la dernière gerbe dans le champ, symbolisant la survie du blé ; elle est destinée au coursier de Wode ; elle s'appelle même Wode car elle abrite la vie divine de façon symbolique.
 
Dans le même esprit, on mettait un peu de blé dans la tombe des morts, l'endroit de la maison dans lequel le blé était conservé était une pièce sacrée, et les halles germaniques, par exemple, recelaient un sanctuaire où habitait la vie divine elle-même.

 
Les Grecs racontaient que Dionysos, le fils de Zeus, fut déchiré et dévoré par les Titans ; mais les Titans fracassés engendrèrent la lignée des hommes qui tous portent en eux des parcelles de Dionysos. Les Germains ont créé le mythe du pain sur une base tout à fait similaire ; Wotan, qui vit encore aujourd'hui chez certains paysans, s'offre lui-même en sacrifice, de même qu'il prend aussi la vie des hommes quand c'est nécessaire. Mais il survit sous des formes différentes : dans le pain sacré comme dans la boisson enivrante, étant honoré comme son inventeur, et par laquelle il transmute et élève l'esprit de l'homme.
 
Le vieil esprit du blé vit encore aujourd'hui dans nos croyances populaires à travers divers symboles ; que ce soit le bonhomme de paille qui chasse les enfants hors du blé pour protéger les fruits sacrés ; que ce soit le « coq de seigle » ou le « cochon de seigle » qui représentent les images de l'esprit vital et donnent aussi leur nom à la dernière gerbe. Une idée mythique très ancienne s'incarne dans le coq de moisson, qui décore la dernière charrette dans de nombreuses régions allemandes et qui est disposé sur la porte de la grange sous forme d'un symbole de bois.

 
Le pain et tous les gâteaux sont donc sacrés ; déjà lors des temps archaïques on donnait au pain la forme des symboles du cercle représentant le monde sacré, la forme du dieu de l'année ou de ses victimes, mais surtout du signe de la renaissance éternelle et de la vie victorieuse. A chaque nouvelle année, ces gâteaux étaient mangés en honneur de la divinité dispensatrice de vie. Manger le pain concrétise de façon symbolique la réunion de Dieu et de l'homme ; les morts du clan et du peuple y participèrent donc aussi. Encore aujourd'hui lors de la fête des morts, on distribue le « pain de toutes les âmes », car ils sont aussi soumis à la grande loi de l'univers.
 
 
J. 0. Plagmann
 

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