
Dans l’imaginaire collectif, il est commun de penser que les paysans du Moyen Âge travaillaient sans relâche dans les champs, à une époque où les congés payés n’existaient pas. Pourtant, il n’en est rien. Leur temps de travail hebdomadaire serait même inférieur au nôtre aujourd’hui.
L’idée selon laquelle les paysans travaillaient sans relâche tous les jours de l’année à l’époque médiévale serait en réalité une idée reçue. Des documents historiques dévoilent que leur temps de travail hebdomadaire était même inférieur à celui d’un travailleur contemporain. Aujourd’hui, « un Français travaille environ 215 jours par an, sans compter les jours fériés, les vacances et les week-ends qui sont chômés, soit environ trois jours sur cinq, avance le média Atlantico. En comparaison, au XIVe siècle, on estime qu’un paysan n’était actif que 150 jours par an ».
1 000 ans d’histoire
Un chiffre que nuance tout de suite Stéphane Boissellier, historien spécialiste du monde rural à l’université de Poitiers, interrogé par l’édition du soir en février 2025. « Les sources datant de cette époque nous font défaut pour évaluer avec précision le temps de travail des paysans, met-il en garde. On n’a pas d’informations statistiques, on se base beaucoup sur des impressions. »
Comme il le rappelle, le Moyen Âge est une période de l’histoire qui s’étend sur plus de 1 000 ans, allant de 476 à 1492. Les méthodes, les pratiques, les modes de vie ont beaucoup évolué entre-temps. La charrue, par exemple, s’est répandue en Europe lors de la révolution agricole entre le Xe et le XIIIe siècle, ce qui a profondément modifié la manière de travailler des paysans.

Premiers travaux agricoles de l’année, dans les années 1410. (Illustration : Paul Limbourg, Hermann Limbourg et Jean Limbourg via Wikipedia Commons)
Leur vie tournait autour des champs dans lesquels ils devaient défricher, labourer et semer. Une bonne partie de leurs journées consistait également à s’occuper du bétail. Ils travaillaient au rythme des saisons et du calendrier agricole. « L’hiver, les paysans pratiquaient plutôt la chasse ou le ramassage du bois. L’été, ils s’occupaient plutôt des champs », souligne Stéphane Boissellier.
À cette époque, leurs activités s’arrêtaient à la tombée de la nuit car l’éclairage électrique n’existait pas. Ils n’avaient que la bougie. « Ils ont rapidement appris à se repérer dans le temps puisqu’ils travaillent en fonction de la lumière du jour », retrace Claude Gauvard, historienne et autrice du livre Jeanne d’Arc, héroïne diffamée et martyre, également interrogée en 2025. Ainsi, comme le détaille le site Histoire de Paris, « suivant la saison, la journée pouvait durer aux alentours de sept heures en hiver et quatorze heures en été ».
L’importance de la religion
Mais la relation des paysans au travail serait compliquée à étudier sans mentionner le rôle de la religion, en particulier de la chrétienté. Les jours de « congé » des travailleurs dépendent en réalité des jours de repos accordés par l’Église, dits jours « chômés ». Ce sont des jours lors desquels les paysans n’effectuaient pas les travaux principaux, dans les champs notamment. « En revanche, ils se dédiaient à beaucoup d’activités comme couper du bois ou aller chercher de l’eau, raconte Stéphane Boissellier. Au final, les jours totalement chômés devaient être très rares. »
Selon Atlantico, « l’idéal de vie pour un chrétien est de gagner le paradis, et l’activité noble est la prière », ce qui expliquerait le nombre de jours fériés au Moyen Âge, jours dédiés à Dieu. « On sait qu’un grand nombre de jours chômés étaient accordés par l’Église, au moins une centaine par an, à l’occasion de fêtes religieuses », assure Stéphane Boissellier.

Scène du mois de septembre dans Les Très Riches Heures du duc de Berry du XVe siècle. (Illustration : RMN / R.-G. Ojéda via Wikipedia Commons)
Le site Histoire de Paris rappelle qu’ils devaient être « obligatoirement chômés » au risque d’être « fortement sanctionnés ». Au total, en comptant les dimanches et les fêtes religieuses, entre 80 et 100 jours par an étaient chômés. « Le chômage était respecté de manière très variable », nuance toutefois l’historien. Une observation partagée par Claude Gauvard : « Les paysans travaillaient le dimanche alors qu’ils n’étaient pas censés le faire », fait-elle savoir.
Selon elle, c’est à partir du XIVe siècle que les pratiques ont commencé à « se rigidifier » concernant l’Église. « Elle essaye de développer une force d’emprise sur la société en imposant un certain nombre de pratiques et de rites religieux », témoigne l’historienne. Les respecter devient alors une contrainte pour les paysans et nombreux sont ceux qui ont décidé de ne pas le faire. « À cause de la révolution industrieuse, il y avait une sorte d’auto-incitation à travailler plus pour gagner plus », confie Stéphane Boissellier.
Une division du travail sexuée ?
Les deux historiens tiennent toutefois à mettre fin à une certaine idée reçue selon laquelle les femmes ne travaillaient pas à l’époque du Moyen Âge. « On a l’impression que la division sexuée du travail agricole a été un peu exagérée, doute le spécialiste du monde rural. Elle correspond aux schémas cléricaux », observe-t-il.
Selon lui, plusieurs sources se recoupent pour affirmer que les tâches domestiques et l’éducation des enfants leur étaient principalement attribuées. En revanche, la théorie affirmant qu’elles s’occupaient uniquement des travaux les plus légers dans l’agriculture est discutée. « D’autres témoignages assurent que tout le monde met la main à la pâte, conclut-il, même les jeunes. » « Les femmes travaillaient beaucoup, rejoint Claude Gauvart, et surtout les veuves, car elles assumaient l’entretien de la maisonnée en même temps que leur travail. »
Mais que faisaient les paysans de leur temps libre ? « Ils allaient beaucoup aux tavernes !, lance l’historienne. C’est un haut lieu de sociabilité. » Généralement, les taverniers étaient eux-mêmes des paysans. « Ils dansaient aussi », ajoute Claude Gauvard. Mais il y avait également des moments plus calmes lors des jours chômés, notamment des réunions autour du feu, selon les textes qu’a pu étudier Stéphane Boissellier sur le sujet.
Quoi qu’il en soit, la comparaison du travail des paysans du Moyen Âge avec le nôtre aujourd’hui est très difficile, voire impossible, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, comme le souligne le média Atlantico, « pour avoir de l’argent à cette époque, il y avait deux moyens : soit exploiter la nature (cueillette, chasse, agriculture, mines, etc. ), soit le prendre aux autres (guerre, razzia, pillage, etc.) » Mais cette époque est révolue, car le monde a changé. « La modernité a banni la guerre, et a privilégié le commerce comme activité principale », précise le média américain.
Une comparaison difficile
Ensuite, comme on l’a rappelé, les paysans vivaient au rythme des saisons. « Si les journées de travail pouvaient être longues en périodes d’activité intense, elles étaient contrebalancées par de nombreuses pauses saisonnières et religieuses », explique l’éditeur de romans historiques Vox Gallia. L’Église, enfin, régissait les jours de repos des paysans, sans qu’ils n’aient vraiment leur mot à dire.
Mais les temps ont changé et le monde du travail n’a plus rien à voir avec celui d’antan. « Comparer la semaine de travail au Moyen Âge aux 35 heures modernes est une simplification anachronique », conclut Vox Gallia.
Arnaud FISCHER - Ouest-France
La version originale de cet article a initialement été publiée en février 2025.

