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Economie

Un prêt émirati de 8 millions d’euros a sauvé le Rassemblement national

En grandes difficultés financières après les élections de 2017, le Rassemblement national a été sauvé par un prêt de 8 millions d’euros de Laurent Foucher, un homme d’affaires français très implanté en Afrique et proche de Claude Guéant. La somme a transité par une banque basée aux Émirats arabes unis. Des questions restent en suspens sur l’origine des fonds.

C’est un prêt qui est arrivé in extremis dans les caisses du Front national, fin juin 2017, une semaine avant le dépôt du compte de campagne présidentiel de Marine Le Pen. Une somme de 8 millions d’euros qui a évité à la candidate d’avoir à déposer des comptes en déficit, c’est-à-dire l’invalidation, et surtout le non-remboursement de ses dépenses de campagne.

Selon les informations obtenues par Mediapart, la somme a été avancée par Laurent Foucher, un homme d’affaires français bien connu en Afrique, sur la base d’un contrat de prêt signé à Bangui (République centrafricaine), mais sur des fonds dont l’origine n’a pas été clairement établie. L’argent a en effet été versé par Noor Capital, une société financière émiratie, sous la supervision d’un de ses responsables, le sulfureux financier franco-suisse Olivier Couriol, dont le nom apparaît dans plusieurs enquêtes pénales.

Craignant d’avoir à répondre de la régularité de l’opération de prêt, la Société générale, alors banquier du parti d’extrême droite, a d’ailleurs convoqué le prêteur dans le cadre d’une procédure de « conformité » pour qu’il précise ses motivations, devant quatre responsables de la banque. 

Jean-Luc Schaffhauser et Marine Le Pen au Parlement européen, le 27 novembre 2014. © Reuters
Jean-Luc Schaffhauser et Marine Le Pen au Parlement européen, le 27 novembre 2014. © Reuters
 
Quelques mois plus tard, en octobre 2017, la banque a finalement fermé tous les comptes du parti, mais aussi ceux de son député européen Jean-Luc Schaffhauser, qui avait servi d’intermédiaire lors du prêt russe de 9 millions d’euros décroché en 2014, moyennant une commission, et qui a piloté les négociations du nouveau prêt émirati. Marine Le Pen et Jean-Luc Schaffhauser avaient annoncé des plaintes à l'encontre de la Société générale pour « discrimination ». Le RN, lui, ne l’a finalement jamais déposée.

Sollicitée, la Société générale s'est retranchée derrière « le secret bancaire ». Elle fait simplement savoir qu'elle « exerce son activité dans le respect des exigences réglementaires »

Ce prêt de 8 millions d'euros (déjà évoqué par Mediapart ici et là) a aussi attiré l'attention de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), chargée de contrôler les comptes des partis. En août 2018, elle avait demandé au Rassemblement national de lui communiquer les informations relatives aux prêts reçus de personnes physiques (nombre de prêteurs, taux d’intérêt, durée), « eu égard à l’importance de ce montant ». Le RN lui avait répondu et la Commission avait validé les comptes. Si elle n'a pas de réel pouvoir d’enquête, elle peut, si elle a un doute, faire un signalement au parquet.

De son côté, Laurent Foucher, le signataire de ce prêt important, peine à justifier sa motivation : « Je ne l’ai pas fait pour des raisons idéologiques, ni à la place de quelqu’un d’autre, explique-t-il à Mediapart. J’avais ces 8 millions. Ils m’ont dit que c’était une question de vie ou de mort, je l’aurais fait pour n’importe qui. Ma vie s’est toujours tournée vers les autres, quels que soient les autres. Si ça avait été le Parti socialiste, je l’aurais fait pour le Parti socialiste. »

Ce prêt d’une durée de huit mois est « adossé à la garantie de l’État », fait-il valoir : « La Société générale, qui était la banque du RN, recevait les remboursements de campagne. Elle a bloqué l’argent pour me le renvoyer. » Avec, selon Foucher, des intérêts de 6 % – un taux exceptionnellement élevé.

L’homme d’affaires n’a pas précisé d’où provenait cette disponibilité soudaine. Évoquant d’abord des fonds en commun avec un partenaire – « avec notre associé on a de la trésorerie disponible » –, son conseiller presse a précisé dans un second temps qu’« il s’agit bien de son argent personnel qu’il a mobilisé », sans clarifier l’origine des fonds. Que savait le Rassemblement national de la provenance de cet argent ? Questionné par Mediapart, le parti n’a pas répondu.

Rien ne prédisposait l’homme d’affaires à prêter au parti d’extrême droite. Très présent en Afrique où il a des intérêts dans le pétrole et le secteur minier – et diamantaire –, dirigeant d’un opérateur de téléphonie désormais présent dans 26 pays, Telecel Group – 700 000 abonnés –, Foucher a été naguère représentant en Mauritanie de Jean-Christophe Mitterrand, alias « Papamadit ». Il devait ainsi gérer les apports de ce dernier dans une pêcherie. Plus tard, Foucher prend pour banquier conseil Jean-Charles Charki, le gendre de Claude Guéant. Il conduit d’ailleurs l’ancien ministre sarkozyste et son gendre dans un voyage mystérieux en Centrafrique en juin 2013. L'occasion d'une rencontre avec le président centrafricain d'alors, Michel Djotodia.

« J’ai rencontré M. Foucher de façon ponctuelle, explique Claude Guéant à Mediapart. Vous me dites qu’il a financé le Rassemblement national, c’est pour moi une énorme surprise. » L’ancien ministre confirme son voyage en Centrafrique, sans vouloir en préciser la teneur. « Claude Guéant avait des problèmes judiciaires, et il était manifestement au fond du trou », justifie l’homme d’affaires, qui se souvient d’avoir déjeuné une fois à l’Élysée avec lui. 

C’est l’eurodéputé frontiste Jean-Luc Schaffhauser qui déniche en Laurent Foucher un possible prêteur pour son parti, en 2016. Il lui fait rencontrer le trésorier du RN, Wallerand de Saint-Just, qui lui demande une aide financière. « Il me dit que le parti va très mal et qu’il est virtuellement en faillite, et qu’ils n’arrivent pas à trouver de banque prêteuse, explique Foucher. Je le revois et il me dit  : “Est-ce que tu penses pouvoir faire quelque chose ?” C’est loin de mes idées. Mais je l’ai fait. »

Laurent Foucher. © drLaurent Foucher. © dr
 
La convention de prêt est curieusement signée à Bangui, fin juin 2017, mais les fonds partent de la société de gestion d’actifs, Noor Capital, basée à Abou Dhabi (Émirats arabes unis), en direction de la Société générale. Cet argent va permettre au parti d’extrême droite d’acquitter ses dernières factures de la campagne présidentielle, avant la clôture des comptes qui doit intervenir le 7 juillet à 18 heures – légalement onze semaines après le premier tour.

Les comptes sont alors déficitaires de 5 à 6 millions d’euros. Deux proches de Marine Le Pen, Wallerand de Saint-Just et le trésorier de son micro-parti Jeanne, Axel Loustau, responsable de la cellule financière de la présidentielle, se rendent eux-mêmes à la Société générale pour apporter la convention de prêt « Foucher » à la banque, et l’imposer aux gestionnaires des comptes qui ont assez peu de certitudes sur l’origine des fonds, et s’en inquiètent ouvertement.

« Au Front national, ils disaient : “C’est Laurent qui nous a sauvés” », se souvient Laurent Foucher.

Dans les comptes du Rassemblement national consultés par Mediapart, les 8 millions apparaissent. Mais 300 000 euros sont aussitôt débités sur cette ligne de crédit. Cette somme a-t-elle servi à régler des commissions ? Selon nos informations, le député européen Jean-Luc Schaffhauser a en tout cas obtenu, une nouvelle fois, un pourcentage d'apporteur d'affaires sur ce prêt. S’il refuse d’en indiquer le montant, il affirme que sa commission a été « déclarée aux impôts »« Je sais qu’il a négocié en parallèle une commission avec le Front », explique Laurent Foucher.

L'homme qui a « sauvé le Front » dit avoir agi « pour une raison purement financière ». « On devait investir dans les télécoms avec mon associé. Avec ce prêt rémunéré à 6 % sur huit mois, je réalisais une bonne opération. » Il est remboursé en mars 2018 par le Rassemblement national, après que celui-ci eut reçu le remboursement des frais de campagne par l’État.

Quelques mois plus tard, l'homme d'affaires est à nouveau sollicité par le Rassemblement national, qui cherche encore des fonds pour financer la campagne des européennes, et éponger ses dettes. Fin 2018, il déjeune avec Marine Le Pen, Wallerand de Saint-Just et Jean-Luc Schaffhauser, à l’hôtel George-V, à Paris. Cette rencontre fait apparaître les difficultés du parti à faire face au remboursement du prêt russe qui arrive à échéance. « Ils étaient très inquiets à ce sujet », commente Laurent Foucher.

Décrocher un nouveau prêt n'est pas si facile, car entretemps la loi française a changé : les prêts de personnes physiques sont davantage encadrés (afin d’éviter les dons déguisés) et ceux des personnes morales sont interdits, à l’exception de ceux octroyés par les partis politiques et les banques basées dans l’Union européenne. « Ils avaient la même problématique, sauf que ce type de prêt n’était plus possible. Je ne pouvais plus le faire légalement, explique Laurent Foucher. Ils voulaient savoir si j’avais une banque dans mon réseau qui pourrait prêter. Mais je n’avais pas plus de ressorts que leurs contacts. »

« Il y a des choses qui sont confidentielles »

Pour le prêt de 8 millions d’euros, Foucher est passé par Noor Capital, une société financière d’investissement et de gestion d’actifs des Émirats arabes unis, qui dispose d'une licence bancaire. Fondé par l’ancien ministre du pétrole Mana Saeed al-Otaiba, l’établissement financier repose sur les actifs de plusieurs clans familiaux émiratis – récemment décrits par Intelligence Online.

Noor étant une société de gestion d'actifs, l’argent de ses clients est en principe déposé sur des comptes qui ne sont pas ouverts à leur nom, mais au nom de la société. Lorsque Noor fait un virement, il est donc a priori difficile de savoir à qui appartient l'argent.

Par ailleurs, le responsable du département gestion d’actifs de Noor Capital, le financier franco-suisse Olivier Couriol, apparaît dans plusieurs affaires sulfureuses et enquêtes pénales. Ancien du Crédit suisse, Olivier Couriol est soupçonné d'avoir monté des structures offshore pour abriter des fonds détournés par un gérant de fortune suisse condamné en 2018 à cinq ans de prison. Dans l'affaire de la mine d’or de Kodiéran au Mali, qui fait l'objet d'une enquête pour corruption ouverte par le parquet national financier, il joue un rôle dans le transfert de 20 millions de dollars par Airbus à un intermédiaire. Dans un dossier de corruption pétrolière au Nigeria, il est aussi entendu et perquisitionné par la justice suisse à la demande de juges italiens.

Enfin, il a géré en janvier dernier la vente controversée à Noor de trois tonnes d’or vénézuélien, sorties des caisses de l'État bolivarien, une opération qu'il présente comme parfaitement légale mais qui est vigoureusement dénoncée par l'opposition (lire nos enquêtes ici et  et ).

À l'origine, c'est ce banquier, Olivier Couriol, dont les opérations sont scrutées par la justice, qui a mis en relation Jean-Luc Schaffhauser avec Laurent Foucher. En 2016, alors que l'eurodéputé frontiste planche sur un projet de fonds de développement en Afrique spécialisé sur les questions de sécurité, Couriol lui présente son « vieil ami » Foucher pour lui ouvrir « les portes des autorités » centrafricaines. Puis les rencontres avec Wallerand de Saint-Just orientent les deux hommes sur un autre sujet : la survie financière du Front national.

Selon Laurent Foucher, il n'y a rien d'anormal à ce que les huit millions soient virés depuis les Émirats arabes unis : « Noor Capital, c’est ma banque à Abou Dhabi », dit-il à Mediapart. Foucher décrit Couriol, le financier de Noor, comme un « grand aventurier de la finance », à « l’ingénierie formidable », un « garçon malin qui fait des choses incroyables ». Il ajoute que le banquier a seulement géré techniquement l'opération : « Il me donne son conseil, vérifie le prêt, commente Foucher. Je donne un ordre de virement, il le fait. » L'homme d'affaires dément fermement avoir été « un intermédiaire » ou « un prête-nom »« Il y a eu des garanties bancaires de Noor Capital, mais Olivier Couriol n’a pas prêté de fonds », affirme-t-il. 

Joint par Mediapart, Jean-Luc Schaffhauser confirme : « Olivier Couriol n’est pas l’homme-orchestre dans cette opération. C’est Laurent Foucher qui prête. Après, à un moment donné, dans une opération bancaire, il y a quelqu’un qui prend en garantie les actifs, qui débloque l’argent, etc., mène, d’un point de vue technique, l’opération. » L'eurodéputé dit ne pas vouloir « rentrer dans le fond de l’affaire », évoquant « des secrets professionnels liés à tout cela »Questionné en avril, il avait d'abord nié que Foucher était le prêteur (« Je connais Laurent Foucher, mais je ne connais pas Laurent Foucher prêteur »), avant de reconnaître le contraire, lorsque nous l'avons à nouveau interviewé en septembre.

Sollicité par Mediapart, ni Olivier Couriol, ni Noor Capital n'ont répondu.

Sur le sujet, le Rassemblement national reste muet. Contactés, Marine Le Pen et Wallerand de Saint-Just ont refusé de répondre. « Pas de commentaire. Je ne réponds jamais aux questions relatives aux questions financières », nous a rétorqué le trésorier du RN. Jean-Michel Dubois, le trésorier des campagnes du parti, nous a simplement indiqué que le Rassemblement national avait obtenu des « prêts extérieurs », et qu'il ne souhaitait pas « en dire plus là-dessus, il y a des choses qui sont confidentielles ».

« Conseiller principal pour la stratégie africaine » de la société pétrolière Maurel & Prom (M & P) durant dix ans, Foucher a pris ses marques au Gabon et au Congo. Ainsi il « valorise et négocie la vente du champ Mboundi en République du Congo à l’italien ENI pour 1,4 milliard de dollars » en 2007, avant de voler de ses propres ailes au sein d’un groupe de sociétés luxembourgeoises – Niel Petroleum et Niel finances, sans rapport avec Xavier Niel – et d’investir dans les télécoms. Préfinancements pétroliers, gisements de potasse, permis d’exploitation diamantaires : ses activités sont multiples.

En 2014, il obtient de la République centrafricaine le précieux statut d’ambassadeur itinérant auprès de l’Office des Nations unies à Genève. Un temps mis en cause pour ses affaires avec ses partenaires kazakhs – l’ancien maire d’Almaty Viktor Khrapunov et l’oligarque Mukhtar Abliasov, poursuivis au Kazakhstan pour « corruption et détournements de fonds publics » –, Laurent Foucher annonce avoir pris ses distances – il a même témoigné contre eux.

L'eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser. © Reuters
L'eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser. © Reuters

 

Avant de prendre plus récemment ses distances avec le parti, Jean-Luc Schaffhauser a été membre du Comité stratégique de la campagne présidentielle de Marine Le Pen, mais surtout un maillon important des financements frontistes. Ce consultant international s’était d’ailleurs lui-même défini comme « l’homme de certaines missions »« J’ai sauvé deux fois le Front », dit-il aujourd'hui. 

En 2014, c’est lui qui négocie le prêt russe de 9 millions d’euros. En 2016, c’est lui encore qui met en contact le Front national avec une autre banque russe pour un prêt de 3 millions d’euros pour la campagne présidentielle – le projet n’aura finalement pas de suite. En 2017, c’est donc lui, à nouveau, qui décroche le prêt de 8 millions d’euros octroyé par Laurent Foucher.

Les commissions qu’il a touchées ont suscité la curiosité de la justice française, qui a ouvert, en février 2016, après avoir reçu un signalement de Tracfin, une enquête préliminaire sur les fonds perçus par l’ex-eurodéputé et ses structures. Jean-Luc Schaffhauser explique avoir été perquisitionné à son domicile, mais il souligne avoir communiqué aux enquêteurs « les éléments d’informations demandés » et n'avoir pas « été mis en examen ». « J’avais le droit de toucher cette commission et cette opération a été déclarée », assure-t-il.

Proche de l’Opus Dei, il a œuvré pour le rapprochement entre le Vatican, la Russie et l'Église orthodoxe, à partir de 1991. Spécialiste de « l’implantation de sociétés à l’étranger » et de « la recherche de financement pour sociétés », il a travaillé dans les années 2000 pour Total, Auchan, puis DassaultAu Parlement européen comme à travers son think tank l’Académie européenne, il a défendu avec force les intérêts russes, se rendant même, à deux reprises, dans la région du Donbass, en Ukraine, pour soutenir les séparatistes pro-russes.

Il a lui aussi fréquenté Claude Guéant, et dit avoir été reçu plusieurs fois dans son bureau à l'Élysée, lorsque Guéant était secrétaire général : « J’ai promu le projet de banque publique d’investissement, nous avons également échangé sur la Russie, la Chine, où je représentais Dassault Falcon », détaille-t-il. « Il avait des idées intéressantes concernant l’investissement », se souvient Claude Guéant, qui maintient n’avoir jamais été informé du prêt émirati.

Schaffhauser serait aujourd'hui en discussion avec Olivier Couriol pour s’associer à lui, d’après Laurent Foucher. En avril, l'eurodéputé confiait à Mediapart son souhait de « rejoindre comme salarié » la banque émiratie, basée à Abou Dhabi. L’ex-député européen connaît bien les Émirats arabes unis. Il y a déjà installé un cabinet conseil, Multipolar World Dubaï (MWD), via lequel il a refacturé certaines de ses prestations de consultant, comme en atteste sa déclaration d’intérêts de parlementaire. Il a notamment défendu les intérêts d'un aménageur portuaire philippin au Cameroun.

En 2014, il avait déjà tenté d’obtenir un prêt pour le Front national auprès d’une banque à Abou Dhabi. Cette piste avait échoué au dernier moment. Il s’était finalement tourné vers la Russie.

 

Mediapart 4 OCTOBRE 2019

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