Philosophie

La Période Nietzschéenne de Charles Maurras

Publié le . Publié dans PHILOSOPHIE

Je ne crois pas que la morale du chris­tianisme soit la meilleure possible. Je la regarde comme profondément vicieuse en bien des points, et responsable de l'arrêt de l'évolution de l'humanité vers le Beau physique et moral.

GEORGES VACHER DE LAPOUGE

II serait hasardeux de s'essayer à déterminer précisé­ment la « période nietzschéenne » de Charles Maurras et de ses amis d'A.F. Pour parer à toute équivoque, mettons que la période définie par M. Jacques Paugam (1), de 1899 à 1908, c'est-à-dire la date de création de la « Revue d'Ac­tion Française » et la date de lancement du journal quo­tidien « L'ACTION FRANÇAISE », peut servir de point de repère. Ceci dit, il est bien évident qu'une analyse s'attachant à connaître la personnalité de chaque rédacteur de la « Revue bleue » serait nécessaire pour servir à une étu­de complète et approfondie ; mais tel n'est pas notre pro­pos.

De plus, il est nécessaire de s'entendre sur le titre du présent chapitre. Nous n'entendons pas le moins du monde poser Maurras en disciple de Nietzsche. Nous avons esquissé lors du « Voyage d'Athènes » (2) une légère comparaison dans l'ordre de l'analyse de la société grecque, par Maurras et par Nietzsche, et tout au long de notre propre approche des écrits maurrassiens, nous avons remarqué certaines af­finités de pensées, mais en aucun cas d'identités entre les deux hommes. L'évolution des sentiments maurrassiens à l'égard de Frédéric Nietzsche nous est connue : après avoir été « notre condisciple » (3) Maurras parla de « ce sarmate ingénieux et passionné ». (4)

Dans les premiers temps de son existence, l'A.F. pro­clamait : « Nous ne sommes pas des gens moraux ». Maurras proclame encore : (5) « Ni morale, ni immorale, mais bien extérieure et supérieure peut-être à la moralité, vide de toute signification de cette portée, telle est la succession des événements pour le sage ». Comment ne pas penser à la re­marque de Nietzsche : « II n'y a pas de phénomènes moraux, il n'y a que des interprétations morales des phénomènes. »...

L'amitié dont Maurras honorait le poète nietzschéen Hugues Rebell, et le titre de « prince de l'intelligence » qu'il lui décernait attirent davantage l'attention à la lecture de ce texte (6) : « Soyons donc habiles : la lyre d'Orphée est impuissante pour le moment à attendrir les viles brutes qui nous entourent ; saisissons l'épée ou le caducée ; ayons la ruse, pratiquons la violence ; nous devons être tout à tour des combattants, des apôtres, des proxénètes... Que l'ar­tiste ait le culte de l'or. Il ne s'agit point de sacrifier sa pen­sée, mais de l'imposer. A défaut de protections princières, la fortune reste le meilleur moyen de dominer les hommes ».

Hugues Rebell est aussi un helléniste fervent, qui s'at­tache à « l'olympiade immense qui va d'Homère à la Renais­sance. » II trouve à partir de ce fonds culturel de nombreux accords avec Maurras, notamment au sein de l'Ecole romane dirigée par Jean Moréas où ils iront tous les deux à la re­cherche du « chant pur des ancêtres ». Il est à remarquer la Minerve casquée emblème de l'Ecole sera reprise pour les publications dépendantes de l'A .F... Elle constitue une puis­sante source d'inspiration pour Rebell et l'incite à invoquer la force : « C'est vous que je plains, mes amis, vous qui allez peut-être assister, après moi, au triomphe des populaces immondes... Il faut vous attendre à voir toute la vermine de la terre unie dans une révolte impie contre ceux qui n'ont pas su l'écraser. La canaille noire va s'allier à tout ce que notre Europe contient d'esclaves et d'affranchis, contre la fière aristocratie. Le travail de ceux qui représentent la sa­gesse et qui furent les derniers fous a consisté, depuis un siècle, à renverser les digues et les défenses. L'humanité ne pourra de sitôt les rétabli. Avant que la discipline et l'au­torité ne viennent sauver la société expirante, des années et des années de honte s'écouleront. Pour vous mes amis, ne perdez pas l'espoir. Souvenez-vous que les Barbares ont dé­jà renversé les statues, détruit les temples, brûlé les biblio­thèques. Un jour arrive où, parmi les ruines, refleurit avec de nouvelles grâces le culte d'Apollon, de Minerve et des dieux familiers » (7).

Maurras décrit les rapports d'Hugues Rebell avec la philosophie nietzschéenne de la manière suivante : « Les études profondes auxquelles s'est livré M. Hugues Rebell sur la philosophie de Nietzsche ont eu le résultat de le con­firmer dans la sagesse traditionnelle de nos maîtres de France : après Goethe et Schopenhauer, Nietzsche est un de ces Allemands qui s'oublient volontiers jusqu'à affir­mer et jusqu'à prouver la supériorité du modèle classique français sur le génie de leur propre famille ethnique. Ces aveux du Germain furent profitables à M. Hugues Rebell : mais il ne prit à Nietzsche ni l'extravagance romantique des conceptions ni le tour biblique de l'inspiration ». (8)

Maurras manifeste ici trois données fondamentales pour la compréhension de son œuvre propre :

- L'attachement au classicisme français, que l'on peut également trouver chez Nietzsche.

- La haine de « l'extravagance romantique », établie dans « Barbarie et poésie », qu'il considère comme un pro­duit d'exportation germanique et barbare.

- La défiance de tout ce qui touche au monde hébraï­que et biblique, tant que le catholicisme n'est pas là pour apaiser ses craintes.

Rebell apporte donc à Maurras un éclairage ad hoc de la philosophie nietzschéenne, même s'il ne doit en subsister par la suite qu'un faible souvenir, dans les écrits maurrassiens. Quant aux relations de Rebell avec les milieux de Droite chrétienne, ils sont loin d'être cordiaux, ainsi que l'on peut s'en douter. L'apologie de la force dressée par le poète nantais avec nombre d'allusions au monde païen heurte violemment le concept catholique de paix sociale (que Maurras ne cessera de soutenir quelques années plus tard) ; pour Rebell, il ne s'agit que de la médiocre « tranquillité de l'ordre ».

Le mot de la fin revient sans doute à Rémy de Gourmont qui vit en Rebell un poète « aristocrate et païen ».

Dans « Kiel et Tanger », Maurras note en septembre 1905, au sujet d'un risque constant de guerre européenne : « Ce ne sera pas un monde tranquille que ce monde. Les faibles y seront trop faibles, les puissants trop puissants, la tranquillité des uns et des autres ne reposant que sur les sentiments de terreur qu'auront su imposer les colosses aux colosses. Société d'épouvantement mutuel, compagnie d'intimidation réciproque, cannibalisme organisé ».

Maurras note plus loin : « La civilisation occidentale a fait la faute immense d'armer les Barbares... Telle est la loi des impérialismes contemporains. Ils travaillent et tra­vailleront contre leur commune raison d'être, contre la civi­lisation, par la simple fatalité de leurs progrès matériels. »

On peut discerner ici l'analyse dialectique nietzschéen­ne de la puissance et de la liberté. La puissance n'est-elle pas un terme synonyme de liberté ?

Dès lors que les « Barbares » dont parle Maurras dé­cident d'orienter leur destinée à leur convenance, de choi­sir leur terrain d'action ne donnent-ils pas une preuve de la puissance et donc de la liberté conquise ? En reprenant le mot d'Oswald Wirth, ils sont libres, car ils règnent sur eux-mêmes.

L'idée d'une guerre sainte ou d'une croisade à entre­prendre pour la sauvegarde du monde occidental apparaît comme une nécessité à Maurras : « Le monde jaune organisé par le Japon, le monde sémitique ressuscité par l'Internatio­nale juive, et ailleurs par l'Islam, nous menacent de furieux mouvements et tout le monde ne néglige pas l'apport inta­rissable des contingents noirs. Il reste donc bien des croi­sades à entreprendre ». (9)

En fait, la « croisade » entreprise par Maurras intéres­se l'aspect de la religion chrétienne le plus controversé par l'école contre-révolutionnaire : à savoir les « ambiguïtés » du message évangélique.

Très concrètement, Maurras dénonce à la manière de Joseph de Maistre, l'anarchisme latent et les principes de subversion sociale contenus dans l'Ancien et le Nouveau Testament, ainsi que les effets du christianisme et de son Dieu sur le monde contemporain : « Sous la croix de ce Dieu souffrant, la nuit s'était répandue sur l'âge moder­ne » (10).

Dans « Anthinea », Maurras parle du « convoi de ba­teleurs, de prophètes, de nécromants, d'agités et d'agitateurs sans patrie » en désignant par là les Apôtres et les premiers chrétiens. Il fustige, dans « Le Chemin de Paradis », les « pauvres oies protestantes et néo chrétiennes » disciples du « Christ Hébreu ». Plus tard, il donne à « La Gazette de France » un article intitulé « Révolutionnaire comme l'Evangile » dans lequel il observe qu’ « il y a dans l'Evan­gile de quoi former un almanach du bon démagogue anar­chiste, »

 

Reprenant le mot de son ami Hugues Rebell, Charles Maurras déclare que « le mérite de l'Eglise catholique c'est d'avoir stérilisé le christianisme. »

Dans « Les Monod », il écrit qu' « On ne peut lire in­définiment ces textes sacrés sans y respirer quelques mias­mes de l'esprit prophétique et millénariste. »

Quant aux Evangiles, ils sont le fait de « quatre Juifs obscurs », le Sermon sur la Montagne et le Magnifi­cat — Maurras parlera du « venin » du Magnificat —, les produits des « turbulences orientales » de « la barbarie judéo-chrétienne » ou « des obscurantismes judéo-chré­tiens ». « Isaïe et Jésus, écrit-il, David et Jérémie, Ezéchiel et Salomon donnaient par leur exemple et par leurs discours les modèles de la frénésie toute pure » (11).

Robert Launay, ami de Maurras et collaborateur de la « Revue d'Action (Française » ne transige pas davantage : « Le Sauveur donna quelque peu dans les théories des Esséniens communistes, les déracinés du temps ; mais malgré son dédain pour la Loi, il ne put négliger le legs des ancê­tres... De ce fait, ce fut, comme on l'a dit, l'aboutissement des Prophètes. Malgré la scission entre la Synagogue et l'Eglise, le christianisme n'en reste pas moins comme une bouture de la vieille loi. L'Eglise victorieuse conservait les Ecritures et vénérait les prophètes. Elle eut le tort d'étendre ses convictions à toute la juiverie, et de laisser imposer le respect du peuple élu, du peuple de Dieu. Ce mot « res­pect » n'est pas excessif : voyez le scrupule avec lequel on retrace l'histoire sainte dans les écoles congréganistes : on s'en rapporte fidèlement aux assertions des logographes de Palestine. L'Esprit-Saint est manifestement citoyen de Ju­dée » (12). L'historien d'Action Française, Jacques Bainville, n'hésite pas à stigmatiser le mythe de l'égalité : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît » est se­lon lui une sentence « sortie des bitumeuses vapeurs du Jourdain. »

Comme nous l'avons remarqué dès le début, Maurras a souvent .recours au conte philosophique pour dévoiler le fond de sa pensée. Dans le conte des « Serviteurs » (13), il décrit les causes de l'inégalité des maîtres et des esclaves : « Les âmes des hommes n'ont pas été tirées de la même ori­gine. Les filles de l'argile ne s'élèveront point au rang de celles que les dieux ont conçues dans les lits de pourpre. » II va jusqu'à écrire : « Combien d'esclaves-nés de notre connaissance retrouveraient la paix au fond de leurs ergastules dont l'histoire moderne les a follement exilés ! Il faut donc absolument cesser de répandre parmi eux la sugges­tion de la liberté et leur rendre au plus tôt le bienfait du carcan. »

Ce texte que Maurras n'aurait probablement pas écrit durant la période d'essor du mouvement royaliste, demeure, en revanche, suffisamment édifiant pour ce qui concerne l'esprit des débuts de l'A. F.

Dans le conte intitulé « Les Serviteurs », précédem­ment cité, dont le héros n'est autre que Criton (14), « nous retrouvons, dit Léon S. Roudiez, un écho de la dénonciation par Nietzsche de l'éthique du christianisme comme étant une morale pour esclaves et la définition de la révolte d'es­claves qu'il a donnée du christianisme lui-même ; on y aper­çois aussi un reflet du dégoût qu'avait Nietzsche pour l'évangile d'amour prêché par le Christ et qui, du point de vue de Maurras, n'est pas à proprement parler l'amour, mais une imitation d'ordre secondaire appelée charité. De plus, « Les Serviteurs » ne forment pas un cas isolé et d'au­tres (ressemblances entre les idées de Nietzsche et celles de Maurras apparaîtront ailleurs (...). Le plus curieux de cet accord entre Maurras et Nietzsche, c'est qu'il faut, en l'occurrence, rejeter toute possibilité d'influence de l'un sur l'autre. Aucune traduction de Nietzsche ne parut en France avant 1892, et les trois articles publiés sur Nietzsche dans les revues en 1888, 1890 et 1891 n'étaient pas de ceux qui auraient pu éclairer les lecteurs sur sa philosophie » (15).

Ce point de vue concernant principalement l'attitude anti-chrétienne de Maurras peut s'expliquer par la chrono­logie : le conte des « Serviteurs », paru en 1895 (il fait par­tie d'un ensemble intitulé « Le Chemin de Paradis ») re­couvre en fait la période de 1880 à 1886, dont la « nuit du Tholonet » est l'événement marquant. Si le « Voyage d'Athènes » n'a pas effacé dans le cœur et l'esprit de Maur­ras toute forme d'hostilité à l'encontre de la religion chré­tienne — on pourrait assez légitimement soupçonner l'in­verse —, la leçon d'harmonie qu'il dégagea de son voyage lui fit certainement comprendre l'illégitimité de telles atta­ques qui ne pouvaient que favoriser le trouble de l'ordre social.

D'autre part, il est bon de connaître le jugement que Maurras portera sur son œuvre de jeunesse, « Le Chemin de Paradis ». C'est sans indulgence, qu'il considérera le li­vre ainsi qu'en atteste la préface ajoutée à une réédition de 1920.

Quoique Maurras se soit toujours défendu d'avoir des intentions sacrilèges, ses attaques visant le faux Christ de l'Evangile, protestant, révolutionnaire ou tolstoïen, ne pou­vaient pas ne pas effleurer, incidemment ou non la face im­maculée du vrai Jésus des Ecritures. En quelque sorte, l'iro­nie dont Maurras fit un large emploi dans ses écrits par­vint, nonobstant sa volonté, à blesser cruellement dans leur foi de nombreuses âmes chrétiennes.

« C'est un chaud-froid, passablement épicé, mais cho­quant, vénéneux peut-être » déclarera Maurras, en ma­nière de désaveu, du « Chemin de Paradis ». Cette der­nière remarque prouve à l'envie combien l'auteur, acquis à la sérénité, fut sensible à l'idée de ne pas froisser nombre de ses amis monarchistes.

Guillaume DE FERETTE

Notes :

(1) Jacques Paugam : « L'Age d'or du maurrassisme »

(2) Guillaume de Ferette : « Maurras et le voyage d'Athènes » D. O. N° 144.

(3) Charles Maurras : « Enquête sur la monarchie ».

(4) Ch. Maurras : « Quand les Français ne s'aiment pas. »

(5) Charles Maurras : « La Revue Encyclopédique. »

(6) Hugues Rebell : « Union des trois aristocraties. »

(7) Hugues Rebell : « Le Diable à table. »

(8) Charles Maurras : « L'Enquête sur la monarchie.

(9) « Revue d'Action Française », 1er février 1908.

(10) Charles Maurras : « Anthinea ».

(11) « Revue d'Action Française   », tome 1, p. 318.

(12) « Revue d'Action Française », tome IV, p. 1007.

(13) Charles Maurras : « Oeuvres Capitales », tome 1.

(14) Maurras prit, souvent de fois, le nom de Criton. En parti­culier lorsqu'il intervenait dans un conte philosophique.

(15) Léon S. Roudiez : « Maurras jusqu'à l'Action Française ».

Source : Défense de l’Occident/Juillet-août 1977

Imprimer

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites