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Identité française : l’Auvergne, une terre gauloise, par Pierre Vial

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L'Auvergne est au cœur de la France. Elle doit cette situation hautement symbolique tant à la géographie qu’à l'histoire. Sise, en effet, dans le cadre de ce Massif central qui est tout à la fois, par son relief, un bastion et un château d'eau, l'Auvergne plonge ses racines au plus profond de notre héritage, de notre mémoire. Son nom même le prouve. Au tout début du Moyen Age, deux écrivains, deux aristocrates gallo-romains devenus évêques - Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours - nous parlent de l’Arvena regio, du territorium Arvenorum. Les plus anciens actes du cartulaire de Brioude évoquent, quant à eux, le pagus Arvenicus. Il est donc question du "pays des Arvernes", du "territoire des Arvernes", de la région "arverne". C’est de l’adjectif arvernicus qu’est sorti le nom Auvergne, devenu Alvergne puis, enfin, Auvergne.

La cité des Arvernes, une grande cité celte

On est donc en présence d’une appellation ethnique : la région est désignée, définie par le peuple qui l’occupe. C’est là une tradition celtique, que l’on retrouve, par exemple, avec la civitas Parisiorum ou la civitas Biturigorum (les Parisii ont donné leur nom à Paris comme les Bituriges ont laissé leur nom à Bourges, les Santons le leur à Saintes et à la Saintonge, etc.). L’Auvergne est donc le pays des Arvernes. Voilà un nom de peuple on ne peut plus celtique. Bien qu’il nous ait été transmis sous sa forme latinisée (Arve mus) ou hellénisée (Aroernos), on y retrouve les racines gauloises are ou uern, ce qui permit à Vendryès de dire qu’Arverne signifie "devant des terres plantées d’arbres" (tout comme les Aremorici, peuplant l’Armorique, sont "devant la mer").

Au 1er siècle avant l’ère chrétienne, quand les Romains s’intéressent de près à la Gaule, celle-ci est occupée par une soixantaine de peuples celtes. La cité des Arvernes (le mot "cité" désigne, depuis l’Antiquité, un territoire) est l’une des plus grandes. Elle s’étend sur 210 kilomètres du nord au sud, sur 120 kilomètres (dans sa plus grande largeur) d’est en ouest. Nous en connaissons le dessin et les limites car les Romains, selon leur habitude, respectèrent ces contours pour mettre en place, après la conquête, une circonscription territoriale qui, sous le nom de cité, perpétuait le territoire ancestral des Arvernes. Puis l’Eglise, à son tour, utilisa les mêmes délimitations pour créer le diocèse de Clermont.

Aux temps préhistoriques, la présence celtique est fortement attestée à l’âge de fer. Les tombes, enfouies sous des tertres, montrent la présence de cavaliers utilisant la longue épée de fer dont le pommeau en bronze est parfois orné d’incrustations en fer (sépulture de Mons, dans le Cantal). Certains sites archéologiques ont livré une riche palette d’objets liés à la vie quotidienne. Ainsi le tumulus de Celles (Cantal) a-t-il fourni, outre de nombreuses céramiques, toute une panoplie de vestiges métalliques : instruments agraires, outils pour le travail du bois, armes. Les Arvernes, porteurs de la culture et de la civilisation celtes, sont donc les héritiers d’une longue et brillante tradition, tant au plan artisanal qu’artistique.

Les Arvernes, un peuple actif et influent

Au plan politique, les Arvernes tiennent une place importante dans les confédérations de peuples qui, selon les époques, se nouent et se dénouent en Gaule. Selon Tite-Live, les Arvernes ont fourni un contingent à la coalition groupée autour des Bituriges et de leur roi Ambigat qui, au VIème siècle avant l’ère chrétienne, s’attaqua à l’Italie. Au IIIème siècle, c’est à Hasdrubal, venu d’Espagne pour seconder son frère Hannibal en Italie, qu’ils procurent des troupes. Les Arvernes ont alors une grande influence car Strabon nous dit qu’ils "commandaient aux peuples établis entre les Pyrénées, l’Océan et le Rhin". Certains auteurs, aujourd’hui, ont du coup parlé, avec quelque exagération, d’un "empire arverne".

L’hégémonie arverne fut mise à mal lorsque les Romains s’établirent dans le Sud de la Gaule pour assurer, après la victoire sur Carthage, leurs liaisons entre l’Espagne et l’Italie. Les Allobroges, ayant voulu s’opposer aux Romains, furent vaincus en 121. Les Arvernes connurent le même sort, quelques mois plus tard, lors d’une bataille près du confluent de l’Isère et du Rhône. Le roi arverne Bituit fut fait prisonnier.

Les Arvernes conservaient cependant un grand prestige. En 52, ils groupaient autour d’eux les Vellaves (Velay), les Gabales (Gévaudan), les Cadurques (Quercy). On comprend donc qu’ils aient joué un grand rôle dans le mouvement de résistance qui tenta de s’opposer à la conquête romaine. A partir de 58, Jules César avait en effet entrepris de s’emparer de la Gaule indépendante en prenant comme base de départ le Sud déjà romanisé, la Provincia, notre Provence. Dans la relation, emplie d’autosatisfaction, qu’il fait de ses campagnes (la Guerre des Gaules), César ne parle pas des Arvernes pour les six premières années de la guerre. Mais on les voit apparaître, avec fracas, pendant l’hiver 53-52. Un jeune noble arverne, Vercingétorix, s’efforce en effet de mobiliser son peuple pour entrer dans la résistance et, même, en prendre la tête. Vercingétorix est fils de Celtillos qui, accusé de vouloir rétablir la monarchie, fut mis à mort par l’aristocratie arverne dans la première moitié du Ier siècle (quelques grandes familles exerçaient alors le pouvoir, en désignant des chefs temporaires qui avaient remplacé un pouvoir royal jugé trop lourd). L’entreprise de Vercingétorix est donc contre­carrée par le parti aristocratique qui craint la montée en puissance de ce jeune ambitieux. Il est, dans un premier temps, exilé. Mais son charisme est certain et il défend une cause qui parle au cœur des Arvernes : celle de leur liberté et, au-delà, des libertés gauloises. C’est pourquoi, après avoir réuni quelques partisans, il revient chez lui. Selon le témoignage de César lui-même, Vercingétorix "amène à son sentiment tous les gens de sa cité qu’il rencontre, il les engage à prendre les armes pour la Liberté de tous". Le banni peut ainsi se rendre maître du pouvoir chez lui, avant de s’adresser à toute la Gaule.


Les Arvernes, un peuple fier et courageux

Il peut s’appuyer sur un sentiment national gaulois qui s’est conforté, semble-t-il, face aux prétentions romaines et réussit à faire oublier aux Gaulois leur goût immodéré pour les divisions. César explique qu’avant même l’initiative de Vercingétorix, « les chefs de la Gaule tiennent des conciliabules dans des endroits au milieu des bois ». Ils tiennent un langage propre à exalter la fierté de leurs peuples : "Il vaut mieux mourir en combattant que de ne pas recouvrer la vieille gloire militaire qu’ils ont reçue de leurs ancêtres". Et, ajoute César, "on s’engage par des serments solennels autour des étendards rassemblés - cérémonie par laquelle, chez eux, on noue les liens les plus sacrés".

Ces mâles déterminations permettent à Vercingétorix de grouper rapidement, autour de ses Arvernes, les Sénons, les Parisiens, les Pictons, les Cadurques, les Turons, les Aulerques, les Lémovices, les Andes et tous les peuples riverains de l’Océan. Cela fait du monde... Vercingétorix peut donc engager le fer, d’autant que César, revenu en toute hâte d’Italie où il était allé faire sa propagande, pénètre dans le Massif central pourtant fortement enneigé. En Arvernie, Vercingétorix s’est solidement installé dans l’oppidum de Gergovie. César, convaincu de la supériorité militaire romaine, ordonne à ses légions de donner l’assaut. Celles-ci s’y cassent les dents et doivent refluer avec de lourdes pertes. Les Romains ont vérifié ce jour-là, à leurs dépens, l’efficacité des défenses gauloises (le murus gallicus, décrit par César et mis en évidence à Bibracte par l’archéologie, associe avec art, dans la construction des murailles, une armature interne en bois, les remblais de terre et les pierres de parement). Mais a joué aussi, à Gergovie, la farouche détermination des Gaulois, exaspérés par les massacres commis par les Romains (de l’aveu même de César, après la prise d’Avaricum, l’actuelle Bourges, ses soldats "n’épargnèrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants en bas age").

La victoire de Gergovie devait rester emblématique et faire, jusqu’à nos jours, la fierté des Auvergnats. Des fouilles archéo­logiques ont permis la mise au jour de fossés et de plusieurs boulets de balistes sur la commune de la Roche-Blanche, au sud de Clermont-Ferrand.

En 1940, le général de Lattre de Tassigny voulut utiliser le symbole d’une Auvergne résistante pour donner un certain style à l’armée d’armistice dont il était un des chefs les plus prestigieux. Pendant la triste déconfiture subie par les troupes françaises en mai-juin, il avait su organiser le repli en bon ordre de la 14ème division d’infanterie qu’il commandait. Promu chef de la 13ème division militaire (Clermont-Ferrand), il entendait donner à la France une armée nouvelle, ayant su tirer les leçons de la défaite. Il implanta donc une école de cadres dans le petit village d’Opme, à l’extrémité sud du plateau de Gergovie. Les stagiaires relevèrent de ses ruines le village médiéval, les maisons étant reconstruites dans le respect du style architectural auvergnat, les toits couverts de lauzes. En alliant éducation physique, travail manuel et instruction militaire, de Lattre voulait faire adopter aux futurs cadres de la nouvelle armée française un style digne des combattants de Gergovie.

Mais Gergovie n'a été qu'un épisode dans la guerre des Gaules. Après ce succès, Vercingétorix a certes été confirmé dans ses fonctions de général en chef d’une vaste assemblée des peuples gaulois réunie sur l’oppidum de Bibracte (le mont Beuvray). Mais la défaite d’Alésia met un terme à la grande aventure. En s’offrant au vainqueur comme victime expiatoire, Vercingétorix entre dans l’immortalité. Le jeune chef arverne permet à sa patrie auvergnate d’apparaître comme le centre mythique d’une Gaule fière de son identité et capable de combattre pour elle jusqu’au sacrifice suprême. Capable, jusque dans la défaite, d’être fière de ce qu’elle est.

Permanence de la tradition celtique en Auvergne

Cette fonction symbolique a traversé les siècles. Bien sur, l’Auvergne a connu, comme les autres territoires gaulois, la romanisation. Les grandes familles auvergnates se sont ralliées à l’ordre romain et ont adopté les modes venues d’Italie. Au Vème siècle, le Lyonnais Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont après une brillante carrière politique, décrit avec attendrissement la belle villa que possédait en Auvergne son épouse Papianella, appartenant à une importante famille sénatoriale d’Auvergne (le beau-père de Sidoine, le généralissime Avitus, fut porté à l’Empire pendant quelques mois). Cette villa, le domaine d’Avitacum, au bord du lac d’Aydat, s’étendait sur plusieurs milliers d’hectares. En son centre, les bâtiments résidentiels comprenaient tous les agréments qu’appréciaient les Gaulois romanisés fortunés: vastes pièces richement décorées et meublées, thermes, théâtre, bibliothèque. Sidoine, qui portait le titre de comte d’Auvergne, y mena l’existence d’un grand propriétaire oisif et cultivé. Il chante les charmes d’un tel séjour dans ses poèmes et dans son abondante correspondance.

La romanisation de l’Auvergne a été facilitée par l’intelligence politique de César, qui a su ménager la fierté arverne. Fierté entretenue par certaines prétentions qui peuvent nous faire sourire mais qui sont révélatrices d'un état d’esprit: Lucain nous apprend ainsi que les Arvernes "osaient" se vanter de descendre des Troyens. Ce qui faisait d’eux, en matière d’ascendance illustre, les égaux des Romains...

L’Auvergne a pris sa place dans l’organisation du monde romain et fourni, par exemple, une belle production de poterie sigillée ; à partir de la fin du Ier siècle de l’ère chrétienne, les ateliers de Lezoux, de Bellerive, de Lubié, des Martres-­de-Veyre exportent leur production jusqu’en Germanie et en Bretagne. Mais les Arvernes n’oublient pas pour autant leurs racines gauloises. Ainsi, l’inscription du Mercure de Lezoux est mixte, partie en latin, partie en gaulois. Au VIème siècle, l’évêque Grégoire de Tours cite deux termes gaulois, dont il rappelle l’origine. La langue gauloise n’a donc pas disparu. Sous la culture officielle, romanisée, se perpétue une culture populaire, gauloise.

Au plan religieux, aussi, les Romains se sont montrés fins politiques. Si, au nom de l’inter­pretatio romana, les divinités reçoivent un nom romain, elles restent caractérisées par les traditions celtiques. Ainsi, la statue du Mercure de Lezoux porte-t-elle une barbe et un vêtement long incontestablement plus gaulois que romains. Quant aux divinités spécifiquement gauloises - déesses mères, déesse cavalière Epona, dieu accroupi en tailleur, déesse et dieu à trois têtes -, elles restent l’objet de la vénération populaire. Le dieu du tonnerre, Taranis, continue à être représenté sur un cheval qui abrite entre ses pieds de devant un énorme triton.

L’Auvergne a gardé, au Moyen Age, des traces évidentes de l’héritage gaulois. Ses églises trapues portent des sculptures en méplat contras­tant avec la ronde bosse propre à la tradition romaine. Entrelacs et motifs solaires perpétuent une très ancienne grammaire symbolique inscrite dans la pierre. Les artistes auvergnats ont affirmé sans complexe leur originalité, surtout en Haute Auvergne où, note Bernard Craplet, triomphe à l’époque romane "un art populaire, plein de vie, truculent et même grivois, dont la verve s'exerce de préférence sur les corbeaux des absides".

Quant aux Vierges de Majesté, héritières des déesses mères, des "Bonnes Mères", elles ont attiré, à Orcival, à Marsat, à Saint-Gervasy, à Moussages, la durable ferveur populaire.

Au fil du temps, l’Auvergne a su rester terre gauloise. Son chantre, Henri Pourrat, la voit ainsi parée d’une celtitude qui s’exprime avec force en Combraille, aux confins de la Marche et du Bourbonnais. C’est, écrit-il, "un pays de mélancolie, de féerie et de rire". Et aussi, "un pays d’ermites, de chevaliers et de fées». Devant des paysages qui parlent à son âme, Pourrat laisse aller son rêve : "Combraille, mot magique. On pense à l’Île d’Avalon, à la fontaine de Barenton, aux romans de la Table ronde.  Étouffée de valériane et d’angélique, la sente s’enfonce sous le couvert. Une loge en claie de genêts s’adosse là-bas à un vieil aubépin nouailleux ; sous l’arche de sa branche fleurie, cette lueur bleuissante sera-t-elle d’un lac ou du ciel de printemps ?"

Henri Pourrat a été qualifié avec bonheur "d’écrivain tellurique" par Jean Mabire. Car son œuvre "respire le plein air, le bon vent, la glèbe féconde, la grande santé en un mot". C’est pour­quoi il me paraît juste de clore cette évocation de la terre de longue mémoire qu’est l'Auvergne, chère à nos cœurs de Gaulois, en honorant l’auteur de Gaspard des montagnes. Car il savait que la terre d’Auvergne ne ment pas.

Pierre VIAL

Source : Identité N°25 – Octobre/Novembre/Décembre 1998

En 1152, l’Auvergne devait tomber sous la domination de Henri Plantagenêt à l’occasion de son mariage avec Aliénor d’Aquitaine dont Louis VII venait de divorcer. C’est en 1189 seulement que Philippe Auguste parvint à contraindre Henri Il Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1154, à renoncer à la suze­raineté du comté d’Auvergne. Bastion français des territoires du Cantal occupés par les Anglais, le château de Val, qui pourrait avoir constitué le donjon d’un ensem­ble fortifié, dresse ses cinq tours en poivrière au confluent de la Dordogne et de la Tialle. Il appartenait à la famil­le d’Estaing, aujourd’hui éteinte, dont un membre devait sauver la vie du même Philippe Auguste à la bataille de Bouvines.

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