Résistance Identitaire Européenne

Août 1936 : le siège de l’Alcazar de Tolède.

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L'été 1936 voit exploser toutes les haines accumulées en Espagne depuis plusieurs années. Le 18 juillet, le général Franco a lancé depuis le Maroc un appel à l'insurrection nationale contre le gouvernement de Madrid. Sur tout le territoire, les officiers nationalistes ralliés au pronunciamiento s'efforcent de se substituer aux autorités républicaines en s'appuyant sur une partie de l'armée, sur la Guardia civil et sur les militants carlistes ou phalangistes. Le mouvement échoue à Madrid, à Barcelone, à Valence et à Malaga ; mais Mola et ses « requêtes » réussissent à prendre le contrôle de Pampelune, de Burgos et de la Vieille Castille. Au sud de la péninsule, Queipo de Llano a pu faire occuper Séville grâce à un coup de bluff monumental, alors que l'armée d'Afrique franchit le détroit de Gibraltar. Quelques semaines plus tard, la prise de Badajoz permet aux forces nationalistes du Nord et du Sud de réaliser leur jonction. Pour Franco, promu de fait chef du soulèvement après la mort accidentelle du général Sanjurjo, il faut maintenant marcher sur Madrid, dont la prise signifiera la victoire des insurgés ; mais avant de songer à la capitale, une autre mission attend les soldats de Yagüe et de Varela : ils doivent aller délivrer les défenseurs de l'Alcazar de Tolède, qui soutiennent depuis deux mois un siège qui demeurera l'épisode sans doute le plus célèbre de la guerre civile espagnole.

Quand le soulèvement nationaliste a éclaté, les officiers qui adhéraient au mouvement se sont mis sous les ordres du colonel Moscardo, commandant l'Ecole des cadets, l'un des principaux sanctuaires de la tradition militaire espagnole. Ce dernier va ainsi pouvoir disposer de six cents gardes civils, qui se refusent à reconnaître l'autorité du gouvernement de Madrid. Contrairement à ce que rapporte la légende qui a entouré par la suite la résistance de l'Alcazar, les jeunes élèves officiers n'y ont pris qu'une part insignifiante, pour la bonne raison qu'ils étaient presque tous en vacances dans leurs familles à ce moment de l'été. Seuls huit cadets se rallieront au mouvement. En quelques heures, le colonel Moscardo et le lieutenant-colonel Romero Basar, qui commande les gardes civils, ont pris le contrôle de l'ancienne capitale de l'Espagne ; mais il faut rapidement compter avec la réaction du gouvernement de Madrid.

Dans les souterrains de la citadelle

Celui-ci n'entend pas abandonner la ville aux insurgés, mais la pagaille et l'incohérence qui règnent dans le camp républicain durant les premiers jours de la guerre civile vont favoriser la tâche de ces derniers. Le 19 juillet, le général Riquelme demande la reddition du colonel Moscardo, mais, au même moment, le ministère de la Guerre, qui n'est sans doute pas au courant de la situation à Tolède, lui ordonne de se faire livrer le million de cartouches et les armes qui se trouvent à l'arsenal de la ville... pour les faire parvenir à Madrid. C'est une aubaine pour les insurgés, qui vont récupérer un armement impressionnant en se gardant bien de le remettre aux représentants du gouvernement républicain. La lutte est maintenant ouverte et gagne en intensité au fil des heures. Des miliciens venus de la capitale viennent renforcer les troupes loyalistes, obligeant les insurgés à chercher refuge dans l'Alcazar à partir du 22 juillet.

De nombreux sympathisants ont rejoint les gardes civils par crainte des représailles et ce sont parfois des familles entières qui sont venues s'abriter derrière les murs de la puissante forteresse. Près de deux mille personnes, dont un millier de combattants, vont ainsi devoir soutenir un siège qui durera plus de deux mois. L'espace disponible est considérable, d'autant plus qu'au début les insurgés occupent tous les bâtiments qui entourent la célèbre citadelle, notamment le gouvernement militaire au long duquel s'étend un passage voûté, l'écurie n° 4, qui sera le théâtre de très violents combats.

Durant les premiers jours on se préoccupa surtout d'assurer l'intendance ; il fallait pouvoir nourrir, durant une période qui s'annonçait assez longue, près de deux mille personnes, dont de nombreuses femmes et des enfants ; les vivres risquaient de manquer rapidement. Ayant appris qu'un magasin proche de l'Alcazar disposait de réserves non négligeables, ce qu'ignoraient apparemment les assiégeants, le colonel Moscardo mit sur pied des expéditions nocturnes qui permirent d'accumuler plusieurs centaines de sacs de blé dans les souterrains de la citadelle : de quoi tenir plusieurs semaines. Le rationnement de la nourriture fut établi dès le cinquième jour, mais ce n'est qu'au cours du mois de septembre que les assiégés commencèrent à souffrir de la faim. Les réserves d'eau étaient considérables et ne posaient pas de problème. Le handicap principal résidait dans l'isolement par rapport au monde extérieur. L'Espagne était en éruption, partout la guerre civile faisait rage, et les insurgés de Tolède, sans liaison radio, au début tout du moins, ne savaient rien de l'évolution de la situation au moment où les troupes de Yagüe marchaient vers Badajoz et où les carlistes de Mola triomphaient à Irun et à San Sébastian. On imagine l'angoisse de ces hommes et de ces femmes complètement coupés des autres forces nationalistes et dans l'incapacité totale de savoir s'ils avaient une chance de sortir vivants de la citadelle...

 

« Adieu, mon petit, je t'embrasse très fort »

Le 24 juillet, le colonel Moscardo reçoit un appel téléphonique du chef des miliciens de Tolède, les communications continuant à fonctionner entre l'Alcazar et la ville. Il apprend que son fils Luis a été arrêté et reçoit de son interlocuteur l'ultimatum de se rendre dans les dix minutes, faute de quoi l'otage sera exécuté. Le colonel ne veut rien entendre. C'est à ce moment que se place le dialogue demeuré fameux. Le chef milicien donne l'appareil au jeune Luis :

«Allô, papa!

—        Qu'est-ce qu'il y a, mon petit ?

—        Rien, papa ; ils disent qu'ils me fusilleront si tu ne te rends pas. »

Le colonel répète alors au geôlier du garçon que l'honneur militaire lui interdit d'envisager une reddition et demande à parler une dernière fois à son fils :

«Je crois qu'ils n'hésiteront pas à te fusiller.

—        Ils ne me feront rien. Que dois-je faire, moi ?

—        Recommande ton âme à Dieu. Aie une pensée pour l'Espagne et une autre pour le Christ-Roi. ,

—        Je ferai les deux. Je t'embrasse très fort, papa.

—        Adieu, mon petit, je t'embrasse très fort. »

Le 12 août, l'épouse du colonel Moscardo était arrêtée à son tour avec son plus jeune fils, Carmelo. Ils rejoignirent Luis en prison ; deux jours plus tard ce dernier fut exécuté, près de la synagogue du Transito, l'endroit de Tolède où l'on fusillait tous ceux qui étaient suspectés de sympathie pour le mouvement franquiste. La mère et le jeune frère de la victime seront délivrés par les troupes nationalistes lors de la libération de la ville dans les derniers jours de septembre.

Durant tout ce temps, la lutte pour l'Alcazar s'est intensifiée. Près de huit mille hommes ont été amenés à Tolède par le gouvernement républicain pour tenter de venir à bout de la résistance des assiégés. Après plusieurs jours d'isolement, ceux-ci, à force d'ingéniosité, ont réussi à remettre en état un poste radio, qui leur permet d'entrer en contact avec le Portugal, une liaison précieuse grâce à laquelle ils vont pouvoir suivre l'avance des troupes nationalistes, qui annonce la proximité de leur délivrance. Les conditions de vie deviennent difficiles : femmes, enfants et vieillards ont été mis à l'abri dans les souterrains ; le service médical et chirurgical, assuré par trois médecins militaires, dispose de moyens dérisoires et il sera rapidement impossible de réaliser des anesthésies pour opérer les blessés, dont certains devront être amputés dans les pires conditions. L'électricité est coupée et la lumière est fournie par de misérables lampes qui utilisent la graisse des chevaux, dont la viande vient régulièrement améliorer l'ordinaire, au début du siège tout du moins.

 

Le dévouement d'un pâtissier français

Pour entretenir le moral, le commandant Martinez Simancas rédige un petit journal intitulé L'Alcazar, qui informe les assiégés sur le déroulement des combats et leur permet de prendre connaissance de la situation générale dans l'ensemble du pays... quand la radio a réussi à capter les nouvelles de Lisbonne. La bonne humeur ne perd pas ses droits et il arrive même que les voûtes austères de la citadelle portent l'écho de quelque chant populaire, accompagné d'accents de guitare, certains soirs où la pression de l'ennemi se relâche quelque peu. Le millier de combattants disponibles n'est pas de trop pour assurer la défense, et les tours de garde sont longs et épuisants. A l'extérieur, les combattants rouges s'exercent à l'action psychologique ; ils encouragent les assiégés à se rendre en leur promettant la vie sauve, sans succès... La nuit, de puissants projecteurs interdisent maintenant toute sortie destinée à la récupération du ravitaillement ; il faudra survivre avec ce qui se trouve déjà dans la forteresse. Dans les tout derniers jours de juillet, l'un des assiégés réussit à gagner régulièrement l'extérieur pour rapporter de la farine. Il s'agit d'un Français, Isidore Clamagiraud (sa mère est espagnole), un pâtissier. Du 29 juillet au 8 août, il pourra mener à bien ses sorties nocturnes, mais il sera finalement pris par les miliciens et promis au poteau d'exécution. (La chance voudra que le consul de France, de passage à Tolède, puisse récupérer le pâtissier Isidore au moment où ses geôliers l'emmènent vers la synagogue du Transite pour le fusiller.) La résistance acharnée de l'Alcazar commençait à exaspérer les autorités de Madrid ; dans toute l'Europe, l'acharnement des assiégés suscitait une admiration incontestable, amplifiée par le fait que les défenseurs étaient présentés par les journalistes comme des « cadets », c'est-à-dire de jeunes élèves officiers. Le 14 août, Badajoz est tombé et l'espoir commence à renaître derrière les murailles de la citadelle. Les bombardements de l'aviation et, surtout, de l'artillerie républicaine, redoublent d'intensité, sans entamer sérieusement le moral des assiégés.

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« Tenez à tout prix »

Le 22 août, un avion venu des lignes nationalistes lance au-dessus de la forteresse un message du général Franco ainsi rédigé : « Du commandant de l'armée d'Afrique et du Nord. Aux braves défenseurs de l'Alcazar. Nous connaissons votre héroïque résistance et nous sommes en train de vous apporter la plus grande aide possible. Nous nous hâtons vers vous. En attendant, tenez à tout prix. Nous vous envoyons quelques secours. Vive l'Espagne ! » Les quelques boîtes de sucre et de chocolat qui ont été larguées représentent bien peu de chose, mais les défenseurs savent maintenant que les armées nationalistes songent à venir les délivrer. Le 30 août, on peut penser que l'issue est désormais proche. L'Alcazar, le journal des assiégés, annonce que les rouges ont été battus à Calzada de Oropesa par la colonne du général Yagüe, le vainqueur de Badajoz. Le 3 septembre, les nationalistes sont à Talavera de la Reina après avoir franchi trois cents kilomètres en deux semaines.

Les jours suivants, des aviateurs nationalistes survolent l'Alcazar et lancent de nouveaux messages. Le général Mola annonce qu'il s'approche de l'Escurial ; les jeunes filles de Burgos adressent une lettre aux « cadets », arrivée elle aussi par la voie des airs, où elles disent toute leur admiration.

Dans le camp républicain, on souhaite en finir le plus rapidement possible : la chute de l'Alcazar constituerait un choc psychologique susceptible de faire oublier la perte de Talavera, que le gouvernement de Madrid se refuse encore à annoncer. Le 8 septembre, le commandant Barcelo, qui dirige les opérations à Tolède, adresse un nouvel ultimatum aux assiégés, leur promettant la vie sauve s'ils acceptent de se rendre. Quelques heures plus tard, il demande au colonel Moscardo de recevoir le commandant Rojo, officier républicain qui fut instructeur à l'Alcazar et qui est respecté par les deux camps. Après deux heures de pourparlers dans la matinée du 9, le commandant redescend de la citadelle sans avoir rien obtenu. Les bombardements d'artillerie redoublent et les autorités de Madrid envoient de nouveaux renforts, alors que les avant-gardes nationalistes sont maintenant à vingt kilomètres de Tolède.

Le 11 septembre, les assiégeants consentent à autoriser la venue d'un prêtre, le chanoine de la cathédrale de Madrid, Enrique Vasquez Camarasa. On observe de part et d'autre un cessez-le-feu qui durera trois heures. Vers midi, le prêtre quitte l'Alcazar. Il ne peut que rendre compte de la détermination des nationalistes de tenir jusqu'au bout. Il a administré les sacrements aux grands blessés et aux mourants, mais il a aussi donné l'absolution à tous les défenseurs, dit la messe, donné la communion et baptisé un nouveau-né...

 

Un drapeau rouge sur Charles Quint

Les républicains, qui ont l'intention de faire sauter la forteresse, souhaitent une évacuation des femmes et des enfants. Le père Camarasa l'a fait savoir mais n'a obtenu qu'une réponse négative. Le soir du même jour, le commandant Rojo vient de nouveau parlementer et ce sont les femmes elles-mêmes qui lui signifient leur refus de quitter la forteresse, malgré les promesses de vie sauve qui leur sont faites. Une   tentative   supplémentaire   de L’ambassadeur du Chili, qui s'engage à prendre sous sa protection femmes et enfants, n'obtient pas plus de succès. Moscardo ne reconnaît que le gouvernement nationaliste de Burgos et demeure méfiant, sachant par expérience ce dont sont capables ses adversaires. Alors que la colonne Yagüe se renforce, les républicains vont tenter d'emporter la décision en faisant sauter l'Alcazar. Des mineurs asturiens ont amené du matériel qui leur a permis de creuser des galeries dans lesquelles sont accumulées des quantités impressionnantes de dynamite. Les assiégés peuvent repérer au bruit l'emplacement des fourneaux de mines, et les secteurs menacés sont évacués à temps. La population civile de Tolède est invitée à se retirer à quelques kilomètres de la ville et, le 18 septembre à 7 heures du matin, un mineur allume la mèche qui va déclencher l'explosion. Celle-ci est formidable, la tour du sud-ouest éclate littéralement. Dans les minutes qui suivent, les miliciens déclenchent l'assaut, certains que leurs adversaires sont écrasés sous les gravats. Déjà le drapeau rouge flotte sur la statue de Charles Quint quand les défenseurs, jaillissant littéralement des ruines, viennent repousser au corps à corps les assaillants, dont la surprise est totale. La lutte va durer presque toute la journée, impitoyable, une lutte à mort entre deux Espagnes dont la coexistence est impossible. Vers 17 heures, les rouges doivent se replier avec de lourdes pertes. Alors que le combat faisait rage, à 8 heures du matin, une heure après l'explosion, la femme d'un sous-officier de la Garde civile a mis au monde une petite fille.

 

Soixante-huit jours de siège

La dynamite n'ayant pu venir à bout de l'Alcazar, le général Asensio, qui commande les forces républicaines, décide de l'incendier à l'essence. N'hésitant pas à faire le sacrifice de leur vie, plusieurs défenseurs se précipitent comme des démons sur les pompiers qui déroulent leurs tuyaux pour inonder d'essence l'hôpital de Santa Cruz, voisin de la citadelle. L'incendie allumé un peu plus tard va rendre l'atmosphère difficilement respirable, mais la pluie en limitera les effets. Au nord et à l'ouest de la ville, les flammes et la fumée servent de points de repère aux forces nationalistes. Le 21 septembre, les tirs d'artillerie font s'écrouler la dernière tour du bâtiment qui tenait encore debout. Dans la partie souterraine de l'édifice où les insurgés s'apprêtent à livrer le dernier combat, l'eau commence à se faire rare et le nombre des blessés augmente.

Le 24 septembre, les nationalistes sont à seize kilomètres de la ville et prennent leurs dispositions pour l'assaut. Le 25, les gouvernementaux font sauter la dernière des mines placées par les mineurs asturiens. Dans le champ de ruines qui fut naguère l'Alcazar, l'attaque des rouges est de nouveau repoussée. Le 26 septembre, le général Varela, qui commande l'avant-garde des forces de Yagüe, est aux portes de la ville et les gouvernementaux doivent relâcher la pression qu'ils exerçaient sur la citadelle. La bataille décisive aura lieu dans la journée du 27. Les miliciens opposent une belle défense aux regulares marocains et aux légionnaires du Tercio, qui finissent par avoir raison de leur résistance. Près de mille gouvernementaux sont tués et quand tombe le soir, les survivants s'enfuient en désordre. A 21 heures, les assiégés de l'Alcazar sont libérés. Dans les souterrains où il était réfugié avec sa mère, l'un des nouveau-nés du siège reçoit le prénom de Ramon Alcazar Restituto. Le lendemain matin, le colonel Moscardo reçoit solennellement le général Varela et lui présente la horde de fantômes héroïques dont il est le chef. Après soixante-huit jours d'un siège terrible, marqué par des combats très durs et par des, privations insupportables, il déclare à celui qui commande les libérateurs de Tolède la célèbre phrase : Sin novedad en el Alcazar, mi général (« Rien à signaler à l'Alcazar, mon général »)...

Jacques Hartmann

Sources : Histoire Magazine N°20 – 1981.

Sin novedad en el Alcazar

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