« Le dernier lancer de dés de l’establishment » : Que deviendra l’Europe ?

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Dans le TLS [The times Literary supplement, NdT], Gavin Jacobson écrit : l’essai de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire, « est généralement lu comme l’apologie du capitalisme rampant et des interventions anglo-américaines au Moyen-Orient. Pourtant, on ne trouve que peu de “salut” dans son aboutissement libéral. En effet, l'[avenir, écrit Fukuyama], risquait de devenir une “vie d’esclavage sans maître”, un monde de putréfaction civique et de torpeur culturelle, dépouillé de toute contingence et complexité. “Les derniers hommes” seraient réduits à l’Homo Economicus, guidés uniquement par les rites de la consommation, et privés des vertus animatrices et des pulsions héroïques qui ont fait avancer l’histoire. »

Fukuyama a prévenu que les gens accepteraient cet état de choses ou, plus probablement, se révolteraient contre l’ennui de leur propre existence.

Effectivement depuis les Grandes Guerres, mais plus particulièrement « depuis le krach financier de 2008, à travers l’Europe et aux États-Unis, il y a eu (pour reprendre l’expression de Frank Kermode) un “sentiment de fin”. Les orthodoxies libérales ont été mises en doute de manière radicale. Les mouvements populistes s’opposent à l’ordre politique et économique en place depuis les cinquante dernières années. Les électeurs ont sauté dans des avenirs inconnus », conclut Jacobson, en faisant le lien avec la prédiction de Fukuyama selon laquelle l’ennui de l’Homo Economicus le conduirait finalement à la révolte.

Eh bien, les orthodoxies ont effectivement été mises en doute – et pour cause : La construction libérale dominante, avec sa grande théorie sur l’instauration de la paix et de la prospérité économique dans le monde en démantelant les frontières et en unissant l’humanité dans un nouvel ordre universel, est en plein désarroi. Elle a perdu sa crédibilité.

Ne restons pas trop longtemps sur son histoire récente : la fausse reprise ; les statistiques falsifiées, le récit panglossien [de Pangloss, un philosophe fictif affirmant que tout arrive pour une raison, provenant du conte philosophique Candide ou l’optimisme de Voltaire. Ce dernier ridiculise la tendance à croire que l’existence de toute chose s’explique par le fait qu’elle remplit une fonction précise, NdT], le sauvetage du système financier et l’« austérité » jugée essentielle pour réduire le surendettement du gouvernement, précisément engagé pour sauver le système financier, avec toutes les considérables souffrances dues à l’austérité – justifiées au nom du redressement de la compétitivité européenne.

Mais, comme l’a fait remarquer David Stockman, ancien directeur du budget américain, l’idée de restaurer la compétitivité de cette façon a toujours été absurde. Les politiques d’assouplissement quantitatif (QE) de la Banque centrale – le tsunami du « crédit laxiste » déclenché à des taux d’intérêt « sans frais » [un prêt sans frais = un taux hypothécaire plus élevé NdT] au cours des deux dernières décennies – ont fait que le « 60 % » [condition pour adhérer à la monnaie unique selon laquelle la dette publique ne doit pas excéder 60 %du PIB d’une nation européenne, NdT] est devenu une économie à coût élevé qui empêchait précisément la concurrence : « La Fed [en coordination avec d’autres banques centrales] a fait, contre vents et marées, grimper les coûts, les prix et les salaires de 2 %. Vous faites cela pendant deux ou trois décennies et, tout d’un coup, vous n’êtes plus du tout compétitif. Vous avez la structure de coûts la plus élevée de l’économie mondiale, et les emplois et la production migrent là où les entreprises peuvent trouver des coûts moindres et de meilleurs profits. »

Et donc nous voici rendus ici (après tout ce qui a été dit sur la « reprise »), avec une nouvelle contraction de l’économie italienne, et maintenant, de l’économie allemande, prévient la Deutsche Bank, qui dérive vers la récession. (Les commandes des usines allemandes ont enregistré en décembre 2018 leur plus forte baisse d’une année sur l’autre depuis 2012). De toute évidence, « la grande théorie » n’a pas fonctionné. Alors, qu’est-ce que tout cela signifie pour l’avenir de l’Europe ?

« La vassalité oisive » dans laquelle la majorité allait s’enfoncer, ce que Fukuyama prévoyait (et déplorait), était déjà en évidence bien avant 2008 dans les États européens, y compris en Grande-Bretagne. Slavoj Žižek a écrit dans The Ticklish Subject : the absent centre of political ontology (1999) [Le sujet épineux : Le centre absent de l’ontologie politique, NdT] selon laquelle « le conflit des visions idéologiques mondiales [antérieures] incarnées par différents partis qui se disputent le pouvoir » avait été « remplacé par la collaboration de technocrates éclairés (économistes, spécialistes de l’opinion publique…) et de multiculturalistes libéraux… sous forme de consensus plus ou moins universel ». L’idée que Tony Blair se faisait du « Centre radical » était, note Žižek, une parfaite illustration de ce changement.

Et, entichés de la clarté et de la rigueur intellectuelle de leur vision centrée sur l’unification de l’Europe, les élites « libérales » en sont venues à la considérer non comme une option politique légitime parmi d’autres, mais comme la seule option légitime. L’illégitimité morale du Brexit britannique est ainsi devenue le thème implacable pour dénoncer le vote Brexit. Les partisans de la grande théorie ont de plus en plus de mal à voir la nécessité d’une quelconque tolérance pour l’autodétermination nationale et culturelle qu’ils ont autrefois permise. La tolérance, comme le nationalisme, sont hors jeu ; maintenant c’est la colère.

Où en sommes-nous aujourd’hui, si l’Europe stagne sur le plan économique ? Quelles pourraient être les répercussions politiques ? Rappelez-vous ce qui s’est passé au Japon il y a quelques années : Le Japon était également surendetté, la bulle boursière avait éclaté en 1989 et les experts financiers avaient prévu un effondrement massif des JGB (dette publique japonaise). Ce qui s’est passé alors, c’est que le Japon s’est retrouvé devant une stagnation économique qui dure depuis des décennies. Est-ce donc l’avenir ? Le monde entier est-il sur le point de « devenir un Japon » où, ayant tant de dettes, nous ne pouvons de quelque manière que ce soit revenir à des rendements historiques normaux (historiquement autour de 5%) ?

Les Japonais semblent avoir tout simplement accepté « l’ennui ». L’Europe se dirige-t-elle, elle aussi, vers une stagnation à très faible rendement, à faible croissance – dans un paradigme mondial de stagnation – qui peut persister jusqu’au moment où il y a soit une insurrection populiste, soit un événement qui remet le système en route.

Peut-être que non : Le Japon a toujours été un cas particulier. Sa dette était presque entièrement détenue sur le marché intérieur et la croissance se produisait ailleurs dans le monde, mais pas au Japon. Néanmoins, le Japon fait office de « canari dans la mine de charbon » [Si le taux de monoxyde de carbone était élevé, le canari mourait avant les mineurs qui s’empressaient alors d’évacuer, NdT] pour ce qui est des conséquences accablantes d’un endettement excessif.

Si, toutefois, nous entrons dans une période où les États-Unis et l’Europe connaissent peu de croissance, où la Chine accuse une baisse à 4 % et est en difficulté et doit renflouer son système bancaire et où l’Inde ne s’en sort pas comme on le pensait, alors le Japon « cette fois » ne serait peut-être pas un si bon guide.

Le point ici est que nous sommes au cœur de notre dilemme : « les technocrates éclairés » se sont non seulement trompés, mais ils se sont « coincés eux-mêmes dans l’impasse » d’encore plus d’austérité pour les 60 % ; contraints de jeter de la monnaie fiduciaire (peut-être même faire l’hélicoptère monétaire [fait pour la Banque centrale de distribuer de l’argent au peuple gratuitement pour relancer la demande, NdT]) dans des économies déjà zombifiées par le surendettement. Un expert, Peter Schiff, s’y est toujours attendu :

« La raison pour laquelle j’ai d’abord dit que je ne m’attendais pas à ce que la Fed relève à nouveau les taux, c’est parce que je savais que la hausse des taux était la première étape d’un voyage qu’ils ne pouvaient pas terminer : que dans leur tentative de normaliser les taux, la bulle boursière allait éclater et l’économie allait repartir en récession. »

« Normaliser les taux d’intérêt quand on a créé une dette d’un montant anormal, c’est impossible. »

« J’ai toujours su qu’à un moment donné, ce serait “qu’il en soit ainsi”, vous savez : l’histoire de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je ne savais pas combien de hausses de taux la bulle économique pouvait supporter, mais je savais qu’il y avait une limite. Et j’ai toujours su qu’ils ne reviendraient jamais à la normale ou à un équilibre neutre (taux d’intérêt). Quel que soit ce chiffre, ce n’est pas 2 %. »

« Tout ce que la Réserve fédérale a construit sur la base de l’argent bon marché, commençait à imploser à mesure que l’argent bon marché était retiré… L’économie américaine est conçue pour zéro. Ça ne marche pas à 2 % et ça commence à se voir. » (M. Schiff prenait la parole à la Vancouver Investment Conference).

Il semble donc que l’Europe se trouve effectivement à l’aube d’une récession induite par l’endettement. Et les banques centrales n’ont pas de réponse. Mais parler de la première récession depuis 26 ans, c’est aussi parler d’une Europe où la plus jeune génération n’a aucune expérience – aucune notion – de ce qu’est réellement une récession. Qu’est-ce que cela implique ? Grant Williams, fondateur de l’influente chaîne financière de télévision Real Vision donne une réponse :

[C’est une chose sur laquelle je voulais vraiment qu’on me prouve que j’avais tort]. « Ces dernières années, j’ai prédit une augmentation dramatique du populisme, de l’agitation sociale et de la violence. Et beaucoup de gens pensaient qu’on était des cinglés de la théorie du complot. Maintenant, Paris est en feu… Il y a la vieille blague sur la différence entre une récession et une dépression : C’est une récession quand votre voisin perd son emploi et c’est une dépression quand vous perdez le vôtre. C’est ce que je crains. Je pense que vous constaterez qu’après 2008, les gens comprennent beaucoup mieux la finance qu’avant 2008. Ils ne s’en rendent peut-être pas compte, mais je pense qu’ils comprennent maintenant à quel point les renflouements sont injustes lorsqu’ils s’appliquent à Wall Street, et non aux gens ordinaires. Et je pense que ce que vous allez voir, malheureusement, c’est que la Fed et le gouvernement vont faire ce qu’ils ont toujours essayé de faire, c’est-à-dire renflouer Wall Street pour “sauver le système.”

Si vous avez une situation économique difficile et que les gens ont l’impression d’être privés de leurs droits et que vous leur dites, vous savez quoi : nous devons le faire pour sauver le système, eh bien, soudainement la réaction change. Et la réaction est un violent ras-le-bol, brûlons le système jusqu’au bout. Et si nous en sommes là, et on en a bien l’impression – quand on a ce gouffre entre la gauche et la droite en politique, qu’on a une économie qui tourne au ralenti, qu’on a un marché boursier qui pourrait atteindre des sommets historiques et que des choses comme la dette nationale commencent à avoir une importance, je suis inquiet comme vous sur le fait que la seule manière dont le peuple pourra l’exprimer c’est comme il le fait en France en ce moment. Et les conséquences en seront très, très mauvaises pour tout le monde. »

Ici, le discours de Williams rejoint celui de Fukuyama avec l’Homo Economicus atténué de Fukuyama : Que se passe-t-il lorsque ce dernier, guidé aujourd’hui uniquement par les « rituels de consommation dans un monde de putréfaction civique et de torpeur culturelle » (aujourd’hui détaché du sens de l’estime qui découle du fait d’être apprécié justement comme être humain, membre d’une famille, d’une culture, d’une histoire, d’un peuple, d’une tradition spirituelle ou d’une nation), est confronté à ce gouffre : « le vide » de la récession. La peur s’épanouit particulièrement dans la vacuité d’une universalité homogénéisée – étrangère à des valeurs telles que la vérité, la beauté, la vitalité, l’intégrité et la vie.

Williams répond simplement : « l’Europe a failli ».

« Macron est intéressant. Macron est sorti de nulle part. Nous avons ici un ancien banquier de Rothschild qui a été mis en place comme alternative à la détestable – pour l’establishment en tout cas – Marine Le Pen …. Et bien, devinez quoi ? L’establishment a sorti Macron de nulle part : Jeune, beau, érudit, très dans le moule Obama, qui… parlait bien, avait l’air en forme ; il était très présentable, il était élégant. Et Macron, c’était ça au centuple. Le fait qu’il était un ancien banquier de Rothschild a semblé passer inaperçu pour la plupart des gens qui ont voté pour lui. Et il a gagné. Et l’establishment a poussé un énorme soupir de soulagement.

« Mais, devinez quoi ? Il s’est avéré, une fois de plus, être un président consternant. Les sondages de satisfaction le concernant sont – je ne sais pas si j’ai raison de dire qu’ils sont en dessous de Hollande, mais ils sont aussi bas que ceux de Hollande, ce qui, à mon avis, aurait été une chose remarquablement difficile à faire – mais il l’a fait avec une certaine facilité. Je pense donc que Macron représentait, pour moi, le dernier lancer de dés de l’establishment. Vous savez, c’est du type : voilà un gars, on va le mettre là, on va lui faire dire toutes les choses dont on a besoin qu’il les dise, il va calmer les choses, et il va aider tout ça à s’arranger. Et rien de tel ne s’est produit. Je pense que ce mouvement populiste ne va pas s’en aller comme ça et se calmer. Je pense que ce qui est arrivé à Macron en France est l’incarnation absolue du dernier lancer de dés. Donc, le fait qu’il ait du mal à s’en dépêtrer, et que cela soit évident – je veux dire que dans les années passées, il aurait déjà démissionné. À l’époque où les politiciens avaient quelque pudeur, il aurait déjà démissionné et endossé la responsabilité quant à l’état du pays. Mais ça, ils ne le font plus.

« Ainsi donc, l’échec de l’UE est [que] tout le monde ait sa propre monnaie et que tout le monde ait à nouveau une frontière. Maintenant, la clé de tout cela va être l’euro. Parce que c’est l’union monétaire qui crée les problèmes maintenant. Cela a très bien fonctionné lorsque les taux d’intérêt allaient dans la bonne direction. Ça a bien marché pour tout le monde. Maintenant, ils ont commencé à aller dans l’autre sens et les dettes ont commencé à avoir de l’importance et la pression est sur ces pays… Les gens ne comprennent pas ce que l’euro représente. [Cependant] ils savent qu’ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts.

« Et ils savent que, d’un point de vue politique, la réponse à ce problème est de revenir en arrière – je prendrai l’exemple de l’Italie – de revenir à la lire, de rembourser toutes vos dettes en lires – une lire considérablement dévaluée – de ne pas être contraint de maintenir un déficit budgétaire dicté par Bruxelles – et de pouvoir dépenser et aider votre pays à sortir d’une récession. C’est ce qui va se passer. Cela ne pouvait qu’arriver.

« Mais la façon dont les bureaucrates de Bruxelles traitent tout le monde – parce qu’ils doivent maintenir une ligne dure, ils doivent utiliser le bâton et non la carotte pour garder cette chose en un seul morceau – fait que nous allons être tous Brexit. »

 

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 15-02-2019 via le site Les-crises 

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