Résistance Identitaire Européenne

Weber (1944-2020)

 LUNDI 04 MAI 2020

Dans la légende hindoue, les chats pourraient vivre neuf vies. Dans le contexte de la croyance asiatique en la réincarnation, le dieu Shiva aurait rencontré un chat dans un temple, qui se disait capable de compter jusqu'à l'infini. Lorsque Shiva lui demanda de s'exécuter, l'animal s'endormit au nombre 9.

Il était né, en juin 1944, au Tadjikistan soviétique, et n'hésitait pas, en souriant, à se dire Tadjik. En réalité, ses parents s'étaient réfugiés en URSS lors de l'attaque de l'Allemagne de 1941, leur Galicie [1] originelle, du fait des persécutions raciales ce n'est pas en qualité de félin, mais de trotskiste, qu'Henri Weber (1944-2020) aura connu neuf vies. Son piolet à lui s'est appelé coronavirus. Il était âgé de 75 ans.

Le parti socialiste semble unanime dans l'admiration. Mentionnons trois échantillons : Olivier Faure, actuel premier secrétaire déclare :"Une des grandes voix de la gauche vient de nous quitter. Henri était une de ces mémoires fertiles de la gauche, il en connaissait l’histoire, jusque dans ses moindres détails". François Hollande le définit comme "un homme généreux, un intellectuel lumineux, un ami cher". Enfin Laurent Fabius, dont il avait rallié le courant : "Attentif, profond, drôle, séduisant, ouvert, érudit, infatigable bretteur et militant, ce rebelle chaleureux et réfléchi aura fréquenté tous les honneurs sans être prisonnier d’aucun."[2]

Plus problématique, en revanche, le thrène, non moins unanime à son propos, de la presse qu'affectionnent les gens de droite, sans aucune réserve. Incroyable éloge dans Le Figaro. De son côté, l'article de Nathalie Segaunes dans L'Opinion décrète : "avec la mort de Henri Weber, la gauche perd l’une de ses plus « belles figures »"Sous-titre : "Henri Weber est décédé dimanche à l’âge de 75 ans des suites du coronavirus. Venu du trotskisme, fervent européen, il était « l’un des rares socialistes français qui n’aient jamais renoncé à réfléchir »". Le jeu subtil des guillemets laisse ainsi le lecteur perplexe.[3]

Légèrement surpris, par conséquent, de l'étendue des louanges qui lui sont décernés, y compris par la droite, votre chroniqueur ne peut que chercher dans sa mémoire.

Ne gardant aucun souvenir direct moi-même de celui qu'on nous présente comme ayant été, dans l'ombre de Krivine, chef du service d'ordre de la Ligue communiste révolutionnaire, on se contentera d'observer.

À l'époque de son engagement violent je n'oublie pas les coups que ses camarades nous ont portés. Il fallait beaucoup d'inconscience pour distribuer des tracts à proximité de leurs bastions. Ça nous plaisait, pour dire le vrai, de tester leur sens de la liberté d'expression.

weber 2

En 1961 son mentor Krivine, s'illustrait dans les rangs l'Union des étudiants communistes. Il n'y faisait pas vraiment figure de "suiviste" à la remorque du parti, pas vraiment "thorézien". Une nuance qui nous échappait. Il était en fait secrètement gagné à la cause de la tendance dite "frankiste" de la IVe internationale, que Weber allait suivre très longtemps. Leur activité, disciplinée par "l'entrisme", les situait en pointe du Front Universitaire prétendument Antifasciste. Ce FUA s'attachait à dénoncer les sympathisants supposés de l'OAS. On y mettait en fiche les opinions déviantes : on n'avait pas encore inventé le concept des campus américains de politiquement correct mais ces jeunes gens, khrouchtchéviens, le préfiguraient.

De cette première nuisance, il me reste un souvenir précis. Alors partisan un peu bruyant de l'Algérie française, je suivais une classe de math sup au lycée Louis-le-Grand, lequel faisait face à leur citadelle sorbonnarde. J'eus les honneurs d'un numéro de Clarté, le mensuel bien imprimé qu'éditaient les communistes : sur la liste noire qu'ils publiaient le gamin de 17 ans que j'étais alors figurait en liste 6 ou 7. Un peu impressionné je demandai conseil et rendis donc visite à un homme de grande qualité qui présidait aux destinées de l'Action française. Louis-Olivier de Roux qui devait, hélas, disparaître début 1963, me rassura, à sa manière, à propos des trotskistes que nous trouvions en face de nous.

Je compris, pour résumer son propos réconfortant, qu'il ne s'agissait pas de chats mais d'un autre animal domestique dont on dit que "chien qui aboie ne mord pas".

Si violents qu'ils se soient montrés en effet... quand ils se trouvaient en position de force... à dix contre un, – et j'ai moi-même tâté plusieurs fois de leurs barres de fer... si proches de leurs buts révolutionnaires à plusieurs reprises... si richement dotés en moyens matériels et financiers et soutenus par des médias propagandistes... ces gens ont conduit leurs troupes – infiniment plus nombreuses que nous, jeunes patriotes et anticommunistes pouvions l'être, à l'époque – à l'échec.

En 1964-1965, refusant de se rallier au mot d'ordre du PCF de soutien à la candidature de Mitterrand, le secteur Lettres de l'UEC suit Krivine pour créer la Ligue communiste, qui quoique trotskiste soutiendra, pendant les 10 années qui suivront, la conquête du Vietnam par les staliniens. Ce fut la base de son développement, encouragée par la ligne officieuse du gouvernement de Paris.

De leur troupe indistincte, la personnalité de  Weber n'apparaît dans les radars de votre chroniqueur qu'en 1968.

Plutôt, paradoxalement, en bien je dois le reconnaître. Il commet en effet son premier ouvrage, intelligemment écrit, cosigné avec son camarade Bensaïd, un livre qu'ils consacrent à ce qu'ils considèrent comme "La Répétition générale". Lénine d'opérette, persuadés peut-être d'avoir vécu les événements russes de 1905, ils croient préparer 1917.

Mordant, lucide, il souligne la dérision des autres groupuscules gauchistes, maoïstes, etc. Leurs concurrents lambertistes, trotskistes, mais figés eux-mêmes dans le catastrophisme de la crise prochaine du capitalisme [ça n'a pas changé depuis], et le programme de transition de 1936, sont plus mal traités, car "le mouvement recrute sur une base très large quiconque est contre les flics, les curés, les psychosociologues a sa place dans l'organisation". Les voilà habillés pour de nombreux hivers.

Le trotskisme français s'étant cependant montré une usine à faire des mégots, la plupart de ses adeptes comprirent qu'il fallait faire partager leur savoir faire à la gauche sociale-démocrate que jusque-là ils faisaient profession de mépriser.

Ainsi, dans les années 1980, les années Mitterrand virent arriver dans les coulisses, puis dans les aréopages officiels du parti, successivement de nombreux lambertistes, qui avaient transité par le grand orient, et pas mal de krivineux. Dont Weber qui devint responsable des études du PS. Il grimpe dans le sillage de Fabius, lequel n'a certes jamais été trotskiste, mais dont le courant se donne un air d'aile gauche. Il devient notable, sénateur, eurodéputé, des postes qui dépendent très peu du contact avec le petit peuple.

weber

Certes son marxisme s'était émoussé. Mais il faudrait plusieurs pages, d'ailleurs relativement inutiles, pour résumer le fond des thèses dont il imbibe un parti désormais socialo-centriste.

On lira ainsi deux entretiens complaisants publiés sans aucune réserve dans L'Opinion, journal habituellement supposé critique :

  • en 2014, il prétend défendre, contre les frondeurs, à la vielle du "grand rassemblement national des Etats généraux du PS", la ré-industrialisation comme "socle matériel pour entretenir un État social généreux, ni notre French way of life, qui est si agréable" et ceci grâce au CICE [4]
  • et en 2016, à l'occasion de la publication de son livre Eloge du compromis, publié chez Plon, il se veut réformateur simplement moins brutal certes que Juppé, mais, quant au fond, convergent avec les mêmes et désastreux objectifs, et souligne que "la social-démocratie est une force extraordinairement résiliente"[5].

Si l'on veut bien considérer les conséquences du plan Juppé, l'objectif étant de faire une médecine sans médecins en ville, et sans trop de lits dans les hôpitaux, ce fut une réussite presque totale, qui se vérifie encore 25 ans plus tard. On comprend pourquoi son promoteur, malgré ses ennuis judiciaires a été placé au Conseil constitutionnel.

Quant aux restes de l'ancien trotskiste soixante-huitard, qu'ils reposent en paix. Ses réflexions, et les études qu'il dirigeait au parti socialiste, allaient dans le sens de l'étatisme délétère de notre pays. Il était, nous dit-on « l’un des rares socialistes français qui n’aient jamais renoncé à réfléchir ». Tant qu'on suivra ses avis, la France continuera de bâtir des usines à faire des mégots.

JG Malliarakis 

Apostilles :

[1] Cette malheureuse petite région, autrefois accueillante, dont la capitale est Lvov, – Lemberg en allemand, Lviv en ukrainien – a été successivement partagée depuis le démembrement du Grand-Duché de Lituanie et du royaume de Pologne de 1772 entre l'empire des Habsbourg et celui des tsars. Entre 1939 et 1941, à l'époque de l'Alliance Staline Hitler elle avait été de nouveau partagée entre le Reich et l'Union soviétique, puis conquise par l'armée allemande et, en 1945, restituée entre Pologne à l'ouest et URSS à l'est. Après quatre ans passés dans le paradis stalinien, le père du jeune Henri jugea la France plus hospitalière et s'est établi à Paris comme honorable horloger. Son fils devint ainsi français, et reçut donc l'éducation typique des petits Parisiens, dans un lycée d'État.
[2] cf. article "L’ancien sénateur socialiste Henri Weber, figure de Mai 68 et du trotskisme des années 1960 et 1970, est mort"
[3] cf. article en ligne le 27 avril à 12 h 58
[4]  "La redéfinition de ce que sont les socialistes est nécessaire"
[5] cf. entretien avec Nathalie Segaunes.

 

Sources : Pour recevoir en temps réel les liens du jour de L'Insolent, il suffit de le demander en adressant un message à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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